Doubl’Ô : publicité trompeuse, conflit d’intérêts, petits mensonges, fausses excuses … grosses ficelles

Au mois de juillet 2010 ont été révélés, le 6, la remise par la DGCCRF d'un rapport et d'un procès verbal d'infraction au Parquet de Paris à l'encontre de l'ex-Caisse Nationale des Caisses d'Épargne et, le 13, la mise en examen de la Caisse d'Épargne Loire-Drôme-Ardèche, dans les deux cas pour « publicité trompeuse ».

Au mois de juillet 2010 ont été révélés, le 6, la remise par la DGCCRF d'un rapport et d'un procès verbal d'infraction au Parquet de Paris à l'encontre de l'ex-Caisse Nationale des Caisses d'Épargne et, le 13, la mise en examen de la Caisse d'Épargne Loire-Drôme-Ardèche, dans les deux cas pour « publicité trompeuse ».

Ces informations ont généré un nombre considérable d'articles de presse, de sujets sur des radios ou des chaînes de télévision ainsi qu'un déferlement sur Internet, eux mêmes suscitant une avalanche de commentaires en provenance soit de la banque elle-même au travers de ses conseils, soit du public.

Mais dans les deux cas, ces commentaires (qui tendaient à exonérer la banque de ses responsabilités) étaient repris tels quels, sans avoir fait l'objet de la moindre vérification ; ils pouvaient se classer selon deux catégories principales : d'une part, l'évolution des cours boursiers et d'autre part, la naïveté, voire la cupidité des souscripteurs.

L'effondrement des Bourses

User de cette formule-choc ou de variantes politiquement correctes (« les conditions du marché ») procède d'une tactique qui consiste à frapper les imaginations encore tétanisées par la crise en cours ; pourtant, l'honnêteté rendrait préférable de citer des chiffres incontestables, tels les indices boursiers.

Le CAC 40 cotait 5 123,83 points le 5 juillet 2001 (date du lancement du FCP Doubl'Ô) et 4 650,24 le 4 octobre 2005 (première de ses huit dates de constatation), soit une chute de 10.18 %. Certes, celle-ci révèle une évolution morose, mais cette baisse est largement insuffisante pour expliquer à elle seule l'échec du FCP.

Mais la performance du FCP reposait sur le comportement d'un Panier de 12 actions internationales. Peut-être d'autres marchés internationaux, par exemple, les États-Unis, seraient-ils responsables de l'échec ? Or l'indice Dow Jones passe de 10 479,86 points le 5 juillet 2001 à 10 441,11 le 4 octobre 2005, soit une baisse très modeste de 0,37% ; sur la même période, l'indice NASDAQ passe, lui, de 2 080,11 points à 2 139,36, soit une ... progression de 2,85%.

La combinaison des deux est donc manifestement impropre à expliquer l'échec. Reste l'hypothèse des marchés asiatiques, puisque Sony fait partie des quatre valeurs dont le cours a franchi le seuil fatidique des 40%. Le niveau du Nikkei est pour sa part passé de 12 607,30 points à 13 738,84, enregistrant ainsi une nette progression de 8,97% !

Une conclusion s'impose : « les conditions du marché », tout comme « l‘effondrement des Bourses » ne peuvent d'aucune façon expliquer l'échec du FCP Doubl'Ô dès la première de ses huit dates de constatation.

Le tableau suivant démontre que cette conclusion vaut tout autant pour ses cinq successeurs : Doubl'Ô Monde, Doubl'Ô Monde 2, Doubl'Ô Monde 3, Doubl'Ô Monde 4 et Doubl'Ô Monde 5.

 

 

Indice

Date de lancement

Date de première constatation

 

Doubl'Ô

 

5 juillet 2001

4 octobre 2005

 

CAC 40

5 123,83

4 650,24

- 10,18%

Dow Jones

10 479,86

10 441,11

- 0,37%

NASDAQ

2 080,11

2 139,36

+ 2,85%

Nikkei

12 607,30

13 738,84

+ 8,97%

Doubl'Ô Monde

 

8 novembre 2001

7 février 2006

 

CAC 40

4 573.04

4 935.40

+ 7,92%

Dow Jones

9 587,52

10 749,76

+ 12,12%

NASDAQ

1 827,77

2 244,96

+ 22,82%

Nikkei

10 431,70

16 720,99

+ 60,29%

Doubl'Ô Monde 2

 

7 février 2002

6 mai 2006

 

CAC 40

4 295,65

5 286,40

+ 23.06%

Dow Jones

9 625,44

11 577,74

+ 16.39%

NASDAQ

1 782,11

2 342,57

+ 23.06%

Nikkei

9 583,27

17 291,67

+ 80.43%

Doubl'Ô Monde 3

 

28 février 2002

27 mai 2006

 

CAC 40

4 462,99

5 045,09

+ 13,04%

Dow Jones

10 106,13

11 278,61

+ 11,60%

NASDAQ

1 731,49

2 342,57

+ 35,29%

Nikkei

10 587,83

15 970,76

+ 50,84%

Doubl'Ô Monde 4

 

28 mars 2002

21 juin 2006

 

CAC 40

4 688,02

4 774,73

+ 1,85%

Dow Jones

10 403,94

11 079,46

+ 6,49%

NASDAQ

1 845,35

2 141,20

+ 11,61%

Nikkei

11 333,11

14 644,26

+ 29,22%

Doubl'Ô Monde 5

 

25 avril 2002

18 juillet 2006

 

CAC 40

4 455,99

4 818,55

+ 8,13%

Dow Jones

10 035,06

10 799,23

+ 7,62%

NASDAQ

1 713,70

2 043,23

+ 19,23%

Nikkei

11 648,72

14 437,24

+ 23,94%

Il faut se rendre à l'évidence : si les six FCP ont échoué, systématiquement, dès la première de leurs dates de constatation, la conjoncture n'y est pour rien : seuls sont en cause les déviances individuelles de quelques titres, souvent les mêmes d'un FCP à l'autre !

Quand on se souvient que, selon les publicités, la composition des Paniers résultait d'« une sélection rigoureuse de valeurs sûres » présentant « un potentiel exceptionnel de croissance », on est en droit de se demander quels critères avaient présidé à cette sélection.

Ce constat donne tout leur sel aux déclarations rapportées, en particulier par l'AFP : « Pour sa défense, la banque indique que les conditions du marché n'avaient pas permis le doublement du capital, que c'était une simple possibilité, et non pas une certitude. Selon Maître Marc Henry, l'avocat de la banque, une seule chose était garantie, le capital investi (moins les frais de souscription). Cette garantie a été honorée, a-t-il ajouté ».

Le comportement des souscripteurs

Il est courant de lire des commentaires frappés au coin du bon sens ; par exemple, celui-ci « Il faut avoir bien peu de jugeote, ou beaucoup d'avidité, pour croire en un placement qui promet un doublement en six ans, soit un rendement annuel de près de 15% ! ».

On peut en trouver une variante dans un article paru dans Le Progrès du 13 juillet 2010 ; citant « Guy » (prénom modifié), chef d'une Caisse d'épargne de l'Ondaine au moment du lancement de Doubl'Ô, l'article révèle : « J'étais sceptique », ajoutant même : « J'ai toujours été circonspect ... D'ailleurs, je n'ai jamais placé mon argent avec Doubl'Ô, pas plus que je ne l'ai conseillé à mes proches ».

Ce qui revient à rejeter la faute sur les souscripteurs, qui ont pour le moins manqué de scepticisme. Pourtant, le même article rapporte d'autres propos qui laissent entrevoir un autre type d'hypothèse : « La grande direction nous mettait la pression ... Je recevais un coup de fil par jour pour savoir si mon agence allait pouvoir tenir les objectifs fixés. Cette pression retombait fatalement sur les commerciaux, dès lors plus enclins à aller à l'essentiel : faire miroiter la perspective d'un doublement du capital engagé ».

De plus, il semble que « Guy » ait oublié les documents internes qu'il recevait à l'époque de la même « grande » direction en juin 2001 (référence 01 05 PC DOU). Ils s'intitulaient « Points clés pour vendre Doubl'Ô » et étaient diffusés par Écureuil Gestion à l'intention des conseillers commerciaux de la Caisse d'Épargne, pour leur permettre de convaincre les clients et de répondre à leurs éventuelles objections.

Répondre à leurs éventuelles objections ou bien les contrer ? Car l'objectif y était très clairement décrit : « Pour maintenir l'effort réalisé sur la collecte épargne en s'appuyant sur le transfert de l'épargne des ménages vers les marchés financiers, Écureuil Gestion propose un nouveau FCP éligible au PEA, accessible à l'ensemble de la clientèle Caisse d'Épargne : Doubl'Ô ».

Les méthodes qu'elle préconise ne s'embarrassent pas de précautions superflues : « Sur des périodes de commercialisation aussi courtes, le phoning est le meilleur canal pour obtenir un maximum de souscriptions ; en effet, un client est toujours sensible au fait que l'on attire son attention sur un produit intéressant pour lequel la période de souscription est limitée ».

Voilà qui nuance quelque peu les tellement sages jugements assénés a posteriori ! Contrairement à ce que laissent entendre leurs censeurs, les souscripteurs ne se sont pas précipités aux guichets, tels un essaim de mouches ayant repéré le miel. Ils y ont été sciemment et consciencieusement attirés, rabattus pourrait-on dire, ne flairant pas davantage le piège que des abeilles butinant en confiance, puisque c'étaient des hommes et des femmes au-dessus de tout soupçon qui leur conseillaient de profiter sans tarder du ''privilège" qui leur était "offert" ...

Dans ces conditions, n'est-ce pas leur crédibilité, plutôt que leur avidité, qu'il conviendrait d'évoquer ? Mais le faire, aussi, ne reviendrait-il pas à reconnaître une situation d'abus de confiance, voire d'abus de faiblesse, en faisant « miroiter la perspective d'un doublement » à des proies sans méfiance ?

La réalité

Comme il a été démontré dans un article précédent, c'est en fait de conflit d'intérêts qu'il s'agissait.

Le même article dans le Progrès cite « Jean-Luc », autre ancien cadre d'une Caisse d'Épargne : « Le produit était très bien pensé ». Quiconque est quelque peu informé de sa mécanique intime doit se demander si « Jean-Luc » ne manierait pas le cynisme, plus ou moins consciemment et plus ou moins volontairement.

Car ses conseillers faisaient le forcing pour imposer aux clients ces produits, présentés comme des aubaines, mais en se gardant bien d'en révéler le secret (qu'au demeurant, ils ignoraient sans doute eux-mêmes). En fait, le placement sans risques « en toute sérénité » était en réalité un pari vendu aux souscripteurs ; celui que quatre plus tard, aucune des 12 valeurs composant le Paniers n'aurait baissé de plus de 40 %.

Et ce que les conseillers ignoraient (et donc à plus forte raison leurs clients), c'est que dans le même temps, la banque faisait le pari inverse : celui qu'à terme, l'une au moins des pépites choisies par ses experts connaîtrait une défaillance d'une telle ampleur.

Oui, la composition des Paniers résultait bien d'« une sélection rigoureuse de valeurs sûres » : ou plus précisément sûrement sélectionnées rigoureusement pour leur capacité à satisfaire au critère qui dispenserait la Caisse d'Épargne de débourser, 6 années plus tard, les quelque 2,13 milliards d'euros que lui aurait coûté le doublement. Un jeu de hasard presque parfait, dont l'un des deux adversaires tenait en main, mais à l'insu de l'autre, toutes les ficelles parce qu'elle l'avait évidemment construit à cette fin. Un jeu de pile ou face, mais d'un genre assez particulier !

N'en avoir rien su présentait au moins un substantiel avantage pour les responsables intermédiaires tels que « Guy » ou « Jean-Luc » : leur permettre d'échapper à une accusation de complicité passive, pas même par omission.

Car la justice poursuit son cours et les décisions qui vont bientôt être prises, tant à Paris qu'à Saint-Étienne, le seront « en toute sérénité », n'en doutons pas.

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