Jean-Louis Bianco « La France n’a pas de problème avec sa laïcité"

Un entretien avec Jean-Louis Bianco, paru dans le mensuel de la Ligue de l'enseignement 'Idées en mouvement" de février.

Un entretien avec Jean-Louis Bianco, paru dans le mensuel de la Ligue de l'enseignement 'Idées en mouvement" de février.

Où en est la laïcité aujourd’hui dans notre pays ? Est-elle contestée ? Est-elle menacée ? Telles sont en substance les questions auxquelles doit répondre l’Observatoire de la laïcité, organisme voulu par le président de la République et rattaché au Premier ministre. Installée en avril 2013, c’est une structure pluraliste, composée de parlementaires, de représentants de diverses institutions et de personnalités qualifiées. L’Observatoire fournit des études sur des thèmes variés et a déjà rendu plusieurs avis.

Rencontre avec Jean-Louis Bianco son président.

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Les Idées en mouvement : Quelles sont les fonctions et les missions de l’Observatoire de la laïcité, et comment fonctionne-t-il ?
Jean-Louis Bianco : L’Observatoire a été installé par le président de la République en avril 2013. Notre première tâche a été d’établir un état des lieux de la laïcité aujourd’hui dans notre pays et des menaces qui pèsent sur elle.
En juin 2013, nous avons rendu un premier rapport d’étape comportant différents éclairages, historique, juridique, mais aussi sur la situation dans le monde, et bien sûr en France, secteur par secteur. Les enseignements de ce premier panorama révèlent une situation paradoxale : tandis que le retentissement médiatique de certains faits donne le sentiment d’une laïcité menacée, par des formes d’intégrisme ou plus simplement par diverses exigences, la situation qui prévaut, secteur par secteur, est celle d’une société apaisée, qui vit bien la laïcité, avec moins de problèmes aujourd’hui qu’hier. Et quand il y en a, ils se résolvent, dans la très grande majorité des cas, par le dialogue. C’est en tout cas ce que nous dit le ministère de l’Éducation nationale à propos de l’application de la loi de 2004 sur le port des signes religieux, ou le ministère de la Santé sur les cas de refus de soins en raison du sexe des soignants et des patients, tant à l’hôpital public que dans les structures privées. Dans les entreprises enfin, ce qui prévaut, c’est le manque de repères de nombreux cadres et managers, qui se demandent comment faire face à des revendications de pratiques religieuses. Le manque de repères existe aussi dans le service public et dans les associations.

C’est pourquoi notre premier travail a été de fournir deux guides pour répondre à ces questions, l’un qui traite du fait religieux dans l’entreprise, et qui donne des réponses très concrètes sur ce qu’il convient de faire, l’autre sur la laïcité dans les collectivités locales et territoriales, et qui propose, là aussi, des solutions pratiques. Enfin, nous sommes en train d’élaborer un troisième guide, à destination des associations d’éducation populaire qui gèrent des lieux de loisirs, où nous nous inspirons d’ailleurs largement du travail fait dans ce domaine par la Ligue de l’enseignement.

Nous avons aussi une deuxième tâche, qui est d’expliquer et de promouvoir la laïcité : là encore, nous ne sommes pas dépourvus, puisqu’il existe déjà de nombreux outils, comme la charte de la laïcité à l’école, adoptée en 2013, ou plus anciens, comme la charte de la laïcité dans les services publics adoptée à l’initiative de Dominique de Villepin, qui, bien qu’un peu générale, reste toujours d’actualité mais est insuffisamment connue.

Pour résumer la tonalité de nos premiers travaux, je vais reprendre des propos formulés dans un autre entretien : « La France n’a pas de problème avec sa laïcité. » Certains ont critiqué cette phrase mais je la maintiens, car elle rend bien compte de la situation présente. Certes il y a des comportements inacceptables. Certes il y a un développement du communautarisme. Mais la laïcité est une valeur admise et partagée par la très grande majorité de nos concitoyens quelles que soient leurs convictions ou leurs croyances. Ils sont souvent laïques sans le savoir, c’est-à-dire très attachés à la fois à l’indépendance de l’État, à la liberté de croire ou de ne pas croire et de pratiquer sa religion sans porter atteinte à la liberté des autres.

Il reste que quelques affaires ont eu un retentissement médiatique considérable, et ont suscité des prises de position divergentes, comme c’est le cas avec l’affaire Baby Loup (1). Quelle a été votre position à ce propos ?

Nous avons, avant même la récente décision de la Cour d’appel de Paris, rendu un avis qui con-cluait que des solutions pouvaient être trouvées, soit en changeant le règlement intérieur de la crèche, soit en adoptant une structure de délégation de service public, ce qui, pour une crèche qui dépend à plus de 80 % de fonds publics, serait logique. Dans les deux cas, il n’y a pas besoin d’une nouvelle loi. D’une façon générale, je pense qu’il ne faut pas légiférer sur tout et qu’il faut d’abord bien faire respecter les lois existantes.

En revanche, vous n’avez pas réagi à l’étude que le Conseil d’État a rendue, sur demande du Défenseur des droits, sur la question de l’accompagnement des sorties scolaires par certaines mamans portant le foulard (2). Pourquoi cette discrétion ?

Nous voudrions d’abord que l’Éducation nationale puisse nous faire un état des lieux du problème : où se pose-t-il ? À quelle fréquence ? De quelle manière ? Il ne semble pas que les situations conflictuelles sur le terrain soient très nombreuses, et d’ailleurs, il n’y a eu à ma connaissance qu’un seul contentieux porté devant les tribunaux ; celui jugé par le tribunal administratif de Montreuil (sur plainte d’une maman portant le foulard dont le directeur d’une école avait récusé la demande d’accompagnement d’une sortie scolaire. Le tribunal l’a déboutée), il n’a pas été fait appel. 

 Pour conclure cet entretien, permettez-moi d’avancer une réflexion : nous som-mes parfois, en France, trop souvent attachés à une laïcité d’apparence, selon laquelle ce qui dérange c’est ce qui est visible, en particulier le foulard porté par certaines femmes musulmanes. Ce qui compte c’est aussi les comportements. La laïcité ce n’est pas seulement le respect des autres, c’est construire chaque jour ce qui nous est commun à travers la citoyenneté et les valeurs de la République.

Propos recueillis par Joël Roman

1. Le licenciement d’une salariée de cette crèche associative au motif qu’elle portait un foulard et contrevenait ainsi aux dispositions du règlement intérieur.
2. Les enseignants sollicitent fréquemment des parents d’élèves pour accompagner les sorties scolaires, notamment dans le primaire. Or un certain nombre de mamans portant le foulard ont souhaité le faire, suscitant parfois des réactions vives de la part de certains enseignants, au nom de la laïcité. Une circulaire a été prise par le précédent ministre de l’Éducation nationale, Luc Chatel, qui considérait alors ces parents comme collaborateurs occasionnels du service public, et donc les soumettait aux mêmes obligations de neutralité confessionnelle que les fonctionnaires. Après l’avis du Conseil d’État, qui contestait ce point, l’actuel ministre de l’Éducation nationale, Vincent Peillon, a souligné que la circulaire était toujours en vigueur.

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