Monique Canto-Sperber : sauver la liberté d’expression

Directrice de recherche au CNRS, Monique Canto-Sperber publie un livre intitulé « Sauver la liberté d’expression » (Albin Michel). On y retrouve les multiples éléments d’un débat à la fois crucial et confus.

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Le débat sur la liberté d’expression se cristallise sur les limites de celle-ci. Il porte beaucoup moins sur sa valeur, sa nécessité, ses acquis. Le fait est en lui-même révélateur. La Ligue de l’enseignement, parmi d’autres, tente de maintenir le flambeau. Depuis l’Antiquité, avec les fameux discours de Périclès devant les Athéniens, en passant par la déclaration des Droits de l’Homme de 1789 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme », jusqu’à la grande loi républicaine du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse : « L’imprimerie et la librairie sont libres », l’objectif est de repousser ces limites et de parler de tout hardiment dans un débat public rationnel. Sans liberté d’expression, pas de démocratie, pas de progrès scientifique, pas de création artistique authentique… La liberté de conscience, en matière philosophique et religieuse, est indissolublement liée à la liberté d’expression. L’une comme l’autre sont des droits pour chacune et chacun de nous. Elles sont constitutives de la laïcité républicaine.

De la concurrence des mémoires à la concurrence des censures

Les Suppliantes Les Suppliantes
Ce combat pour la liberté s’est mené de multiples façons contre des forces conservatrices voire archaïques. C’est bien connu, ce sont aujourd’hui des mouvances communautaires qui s’autorisent à la fois de souffrances réelles et d’affirmations identitaires contestables pour tenter de poser leurs limites. L’Etat s’efface parfois devant ces multiples et contradictoires censures qui font pression sur lui pour imposer leurs points de vue. Entre mille autres, une affaire est devenue emblématique : celle de la tentative de censure des Suppliantes en 2019. La pièce d’Eschyle était mise en scène par Philippe Brunet, professeur de grec ancien et directeur de la compagnie Démodocos. L’imputation de « blackface » était portée par la Ligue de défense noire africaine (LDNA), la Brigade anti-négrophobie, le Conseil représentatif des associations noires (CRAN). Elle était mal fondée : la tradition des visages assombris des Danaïdes (Egyptiennes) et dorés des Argiens (Grecs) remonte à l’Antiquité où les acteurs portaient même des masques colorés. Il n’y avait aucune volonté de dérision à l’égard des Noirs. Les Suppliantes décrivent même une alliance et une protection !

La parution du livre de Monique Canto-Sperber « Sauver la liberté d’expression » aux éditions Albin Michel vient donc à son heure. Il s’inscrit dans la ligne développée par des  auteurs de plus en plus nombreux. Son titre est explicite. Nous sommes dans la défense plus que dans l’illustration. Même si l’un ne va pas sans l’autre.  L’autrice fait d’abord la tournée des campus des universités américaines. Les « no-platforming » (désinvitations), les licenciements et les démissions, la réécriture des syllabus (liste de thèmes de cours), les interpellations personnelles y compris physiques, les impositions d’autocensure… se multiplient. Le cas le plus sidérant pourrait être celui des étudiants chinois de l’Université de San Diego « offensés » par l’invitation du dalaï-lama. Le cas le plus violent celui de Bret Weinstein, professeur à l’Université d’Evergreen, qui a refusé d’obtempérer lors de l’imposition d’une journée non-blanche dans toute l’Université. Les éléments les plus réactionnaires n’ont pas manqué de l’instrumentaliser. Le très nécessaire combat contre le racisme historique officiel, puis les hypocrisies actuelles, a dégénéré. Dans le désormais fameux « politiquement correct » au cœur duquel se trouve l’affirmation de la culpabilité collective et héréditaire des Blancs.  

La valeur inestimable de la liberté de conscience 

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Monique Canto-Sperber consacre un chapitre à répondre à la question « Pourquoi donner tant de prix à la liberté d’expression ? ». Avec une réflexion sur le fondement philosophique et politique de cette liberté qui assure toutes les autres. Les Grecs, notamment Périclès, et surtout les penseurs anglais, en particulier John Stuart Mill, sont justement mis à l’honneur.  C’est « la valeur inestimable de la liberté de conscience » qui est ici affirmée. En l’accompagnant d’une brève histoire du « droit de tout dire ». L’autrice montre que c’est à partir de la liberté d’expression en matière religieuse (au bout de laquelle le « droit au blasphème ») que la liberté d’expression dans les autres domaines s’est développée. Monique Canto-Sperber analyse avec subtilité. Elle met en particulier les injures raciales « sous l’œil des philosophe ». L’impact concret du verbe « Dire c’est faire », la distinction entre « dommages » (qui vise la personne) et les « offenses » (qui visent des opinions), la disqualification de l’autre en tant que locuteur… sont finement décryptées.  La création artistique reste un peu moins attaquée. Mais les prestations des humoristes (« Fini de rigoler ? ») sont l’objet de multiples débats. Peut-on comparer Pierre Desproges et Dieudonné ?

Trois moyens de lutte

Nous sommes donc encore dans la définition des limites. Rien n'est simple. En 2011 Monique Canto-Sperber a  refusé de donner la parole à Stéphane Hessel pour une conférence sur la Palestine alors qu’elle était directrice de l’Ecole normale supérieure. Prise elle-même dans le tourbillon des passions.  Son ouvrage reste précieux, notamment pour les trois « justes moyens de lutte » avancés pour sauver la liberté d’expression. D’abord refuser la censure. Cela paraît être une évidence. Elle peut être difficile à assumer, mais «il n’y a aucune opinion, même la plus effroyable, face à laquelle la raison humaine n’ait quelque chose à dire ». Ensuite, s’en tenir à la littéralité des propos. L’intention première de la loi de 1881 « était de faire prévaloir une grandeur rigueur de jugement, détachée des réactions immédiates et des pressions sociales ». Enfin en refusant toute interdiction préventive. Il faudrait sans doute y ajouter la proposition d’autres voies que la censure pour débattre rationnellement de toutes les questions que la société se pose légitimement sur elle-même.

 

 

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