Edouard Brézin « Placer les enjeux scientifiques au cœur du débat électoral »

Entretien avec le physicien Édouard Brézin, à l'origine de l'initiative « Questions de sciences et de technologie », président de l'Union Rationaliste.

Début 2017, à travers le site « Questions de sciences et de technologie », un collectif de 100 scientifiques français, interpellait les candidats à l’élection présidentielle sur les questions de société majeures posées par la science et la technologie. Ce collectif déplore en effet l’absence de celles-ci dans le débat public, alors qu’elles déterminent l’avenir des jeunes générations et façonnent le monde de demain.

Entretien avec le physicien Édouard Brézin, ancien président du CNRS et membre de l’Académie des sciences, président de l'Union Rationaliste, à l’origine de l’initiative.

Les Idées en mouvement (publication de la Ligue de l'enseignement):

Comment est né ce projet ? Comment ont été élaborées les questions ?

Édouard Brézin : Nous nous sommes inspirés de la démarche scientifique citoyenne américaine Science in Debate qui, depuis 2008, soumet à tous les candidats à la présidentielle américaine, une série de questions portant sur des enjeux futurs où les sciences et la technologie sont déterminantes.

Nous avons ainsi transmis le questionnaire à tous les candidats déclarés. Les équipes de certains candidats – Emmanuel Macron, François Fillon et Jean-Luc Mélenchon – se sont déjà penchées sur le questionnaire.

Concernant l’élaboration du questionnaire, nous n’avons posé aucune question fermée qui aurait pu donner lieu à des réponses convenues, du type : « Est-ce que la recherche est importante pour le futur de la France ? » Nous attendons des réponses argumentées et précises qui résultent d’une véritable réflexion et consultation. On ne peut improviser une réponse à la question de savoir « comment suppléer à l’intermittence de l’éolien et du solaire photovoltaïque sans augmenter la consommation de combustibles fossiles ? »

 Pourquoi chaque citoyen français est-il concerné par ces questions ?

Les questions de la recherche scientifique, même celles qui sont les plus propres à la communauté scientifique, sont un sujet d’intérêt pour tout citoyen. Par exemple, une étude anglaise  menée dans 67 pays et dont les résultats sont relayés dans la revue Science corrobore les résultats du rapport de la concertation citoyenne sur la vaccination remis par Alain Fischer à Marisole Touraine : la France est le pays où le scepticisme en la matière est record. Dès lors, nous sommes en droit de nous interroger. Comment le scepticisme, salutaire pour la science, peut-il donner lieu à des dérives superstitieuses et anti-scientifiques ?

 Votre démarche appelle en creux au développement d’une littératie scientifique de tout citoyen ?

J’emprunterai l’analyse du sociologue Gérald Bronner : on ne peut se contenter de la démocratie des crédules. À l’heure où une quantité massive d’informations envahit le web et les réseaux sociaux, il est impératif de se doter de moyens intellectuels pour analyser et comprendre un problème complexe sous toutes ses facettes et ne pas se contenter d’une explication partielle ou univoque. L’objectif dès lors est de développer chez chaque citoyen, dès le plus jeune âge, la capacité de comprendre par soi-même, de se faire une idée en s’aidant des outils de la science et de la rationalité.

Par exemple, nous avons apporté les arguments scientifiques qui montrent que de manière quasi-certaine l’Homme a une action sur le climat. On ne peut impunément laisser des discours remettant cela en cause envahir l’espace public sans agir et rétablir la vérité scientifique face aux mensonges de ces « post-vérités » qui nous menacent. 

 Qu’en est-il dès lors de la littératie scientifique de nos dirigeants ?

L’exemple des sciences informatiques est éclairant à cet effet. Au sein du collectif, Gérard Berry, médaille d’or du CNRS, représente tous ceux qui sont préoccupés par la modification de la société par les sciences informatiques. Nos dirigeants ne sont pas formés, préparés à ces transformations qui nous arrivent.

 J’irai même plus loin, il existe une caractéristique française inquiétante : nos dirigeants ont rarement une formation scientifique. Ils sont issus des grandes écoles et ont peu de contact avec le monde de la science. Angela Merkel en Allemagne et Barack Obama aux Etats-Unis ont eu des carrières universitaires, ils ont en partage l’universalisme de l’université, le dialogue entre les disciplines, la rigueur scientifique. De plus, dans l’exercice de ses fonctions, le président américain Obama était accompagné par un Conseil en sciences et technologies (PCAST). En Angleterre, un conseiller scientifique est nommé au sein de chaque ministère. Il nous faut des conseillers scientifiques qui soient écoutés, qui aient un rôle à jouer.

 Comment l’école et ses partenaires peuvent agir et participer à cette littératie scientifique générale ?

Toutes les études, tant nationales qu’internationales, constatent la baisse du niveau des élèves français en sciences. Les enseignants du premier degré ont rarement une formation en sciences exactes.

En matière d’éducation nos questions sont le reflet d’une préoccupation fondamentale. Comment, en premier, développer un enseignement à la rationalité antidogmatique transversal à toutes les disciplines parce que la science procède par questionnement et rationalité ? Plus précisément, nous nous interrogeons sur :

- la formation initiale et continue des enseignants pour renforcer les acquis et pour que les enseignants du second degré sont informés des progrès accomplis dans leurs propres disciplines ; 

- la constitution d’une filière informatique qui puisse préparer les jeunes générations aux emplois et au monde de demain ;

- Encourager les vocations scientifiques chez les élèves.

 Propos recueillis par Ange Ansour

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.