La laïcité à l'Ecole, ce n'est pas gagné...

Une réflexion de Jean-Marc Noirot, enseignant du Public, retraité, fondateur et co-animateur du Réseau école laïcité religions, Récolarel.

« Dans les lieux publics, on ne peut pas affirmer sa religion ou ses idées comme on veut, car cela pourrait gêner d'autres personnes. » Cette phrase est-elle issue d'un procès-verbal municipal pour justifier l'interdiction du burkini sur une plage ? Non, elle est extraite d'un des sept nouveaux manuels scolaires d'Enseignement moral et civique (EMC) de sixième appliquant les nouveaux programmes de cette discipline ainsi nommée en cette rentrée de septembre 2016. Cette phrase appelle deux questions : quelle définition de la laïcité et, plus précisément, de la laïcité à l'Ecole est  donnée aujourd'hui aux élèves ? Quelle laïcité est pratiquée à l'école ?
Le ministère de l'Education nationale a déployé récemment de multiples mesures : la Charte de la laïcité à l'école en septembre 2013 ; La Réserve citoyenne en janvier 2015 qui permet aux « équipes éducatives de faire appel à des intervenants extérieurs pour illustrer leur enseignement ou leurs activités éducatives » ; l'EMC en juin 2015 ; le Livret laïcité en septembre 2015, destinés aux chefs d'établissement ; les nouveaux programmes de 2015. Toutes ces mesures sont-elles à la hauteur des enjeux et répondent-elles à l'urgence de la situation ? Quelques éléments de réponse peuvent être avancés.

La Charte de la laïcité à l'école est une référence essentielle. Un  regret : les convictions non religieuses auraient pu être davantage prises en compte.  La Réserve citoyenne est un beau projet sur le papier. Or, dans la pratique, les établissements font fort peu appel à ces intervenants extérieurs en qui l'institution, les chefs d'établissement et les enseignants ont bien du mal à faire confiance.                                                                                                                                                                                                                   L'EMC, introduit à la rentrée 2015, est devenu une matière prise au sérieux dans les programmes. Il fait désormais appel à la sensibilité des élèves, cherche à éveiller leur jugement et à susciter leur engagement. Cependant, plusieurs questions. Quelle prise en compte effective par les enseignants ? Quelle réelle formation pour les enseignants ? Le renvoi à des sites numériques est-il la panacée ? Quelles méthodes d'évaluation ?
Le Livret laïcité de septembre 2015, destiné plus particulièrement aux proviseurs, contient des formulations approximatives voire obscures. Dans le chapitre IV, « Laïcité et enseignements », en ce qui concerne l'enseignement des disciplines scientifiques, on lit : « Il faut pouvoir : [...] éviter la confrontation ou la comparaison du discours religieux et du savoir scientifique. Dans les disciplines scientifiques (SVT, Physique-chimie, etc.), il est essentiel de refuser d'établir une supériorité de l'un sur l'autre comme de les mettre à égalité. » Comprenne qui pourra!
Cet ensemble de mesures en amont de l'acte pédagogique est d'un intérêt et d'une valeur fort inégale. L'EMC n'est pas mis en cohérence avec un autre élément essentiel, l'enseignement des faits religieux. Cette articulation entre EMC et enseignement des faits religieux est pourtant  préconisée par le ministère de l'Education nationale et fortement recommandée par l'Observatoire de la laïcité (rapport de juin 2015).

Qu'en est-il dit maintenant du concept de laïcité, thème présent dans le nouveau programme d'EMC de sixième et dans les sept manuels issus de ce programme ?                                               

Trois images du concept de laïcité se dégagent des définitions des lexiques. Deux sont à des degrés divers erronées. La première image de la laïcité (Bordas, Hachette et Magnard) associe la neutralité de l'Etat en matière de religion et la  liberté de conscience. Une remarque importante : la définition de la laïcité du rapport du Conseil d'Etat de 2004, ajoute à la neutralité et à la liberté de conscience un troisième aspect, le pluralisme, et prend ainsi en compte la réalité plurielle de la société française aux convictions philosophiques et religieuses multiples, aux cultures ethniques et régionales nombreuses. Une deuxième image (Belin et Nathan) omet le concept de liberté de conscience, ce qui réduit la laïcité à la simple neutralité de l'Etat envers les croyances. Cette définition est erronée.  Une troisième image (Hatier) non seulement exclut la liberté de conscience mais définit la laïcité en termes radicaux : « Le principe de la séparation de l'Etat et des religions dans une société. En France, la laïcité exclut les Eglises des domaines politiques et administratifs, et en particulier de l'enseignement public. » On est bien loin de la réalité de notre société plurielle où l'autonomie réciproque entre les deux entités, Etat et cultes, permet des compromis favorisant la vie collective. Cette définition pointe une laïcité de soupçon voire de combat envers les religions.                                                                                                                                

Si la deuxième image de la laïcité ne semble guère faire de place à l'enseignement des faits religieux à l'école, la troisième semble l'exclure. Seuls Bordas, Hachette et Magnard sont en cohérence avec le discours du ministère.  D'autres concepts dans les manuels aident-ils à la compréhension de cette notion complexe de laïcité ? Des termes importants et présents dans la Charte de la laïcité ne sont définis dans aucun manuel : égalité, conviction, Etat, ordre public, prosélytisme, liberté d'expression, pluralisme, neutralité. D'autres mots-clés ont des définitions erronées comme identité qui n'est d'ailleurs défini que chez Bordas.  Qu'en est-il alors de la présentation de Charte de la laïcité à l'école, support privilégié pour l'approche de la laïcité ? Cinq manuels sur sept ont choisi une version réécrite et illustrée de la Ligue de l'enseignement « expliquée aux enfants » et non pertinente pour des élèves de sixième. Cette charte en effet gomme ou introduit de la confusion dans des concepts fondamentaux : le citoyen devient un habitant (art. 1 et 3), les convictions, des idées (art. 3), la notion d'Etat est remplacée par la notion de pays, la France (art. 2). Cette charte est également illustrée de dessins où l'école apparaît comme lieu de rigolade (cf. art.7). Une version simplifiée produite par le ministère de l'Education nationale et la Fédération des APAJH, cohérente avec des objectifs pédagogiques exigeants, était pourtant disponible !       

                                                                                                  
Qu'en est-il, enfin, de la présentation de la laïcité dans les chapitres qui lui sont consacrés ?      

Deux commentaires. Premièrement, les différentes images rejoignent globalement celles repérées dans les lexiques. Le livre scolaire retient l'attention pour deux raisons. Tout d'abord, à l'étude de la Charte de la laïcité, succède le chapitre « A la découverte des trois monothéismes ». La volonté d'articuler l'EMC et l'enseignement des faits religieux est on ne peut plus pertinente. Ensuite, dans ce même chapitre, l'élève est invité à faire le lien entre l'histoire du judaïsme et du christianisme qu'il étudie en sixième et la naissance de l'islam qu'il étudiera en début de cinquième.  Deuxièmement, certains manuels plus ou moins explicitement lient la notion de laïcité avec « la culture de l'engagement », un des quatre piliers de l'EMC et présentent de nombreux engagements citoyens. Aucun ne présente toutefois Latifa Ibn Ziaten, mère d'Imad, assassiné par Mohammed Merah le 11 mars 2012. Cette dernière a créé l'association Imad-Ibn-Ziaten pour la jeunesse et pour la paix, dans le but de venir en aide aux jeunes des quartiers en difficulté.

Conclusion, dans le contexte actuel, dans une société quelque peu pyromane qui demande à ses enseignants d'endosser le costume de pompier, où prospèrent dangereusement intégrismes et identitarismes sous forme religieuse ou laïque, une définition claire de la laïcité est plus qu'utile. Le ministère de l'Education doit envisager d'autres moyens. Pourquoi retarder l'introduction d'une  initiation à la philosophie? Que devient le rapport Séré d'avril 2007 sur une telle initiative? Pourquoi se priver aussi de l'examen d'expériences d'enseignement à la citoyenneté et à l'interculturel menées chez nos voisins européens ? Pour l'heure, les manuels d'EMC de sixième proposent aux élèves des définitions de laïcité souvent erronées, une charte de la laïcité plutôt enfantine, des contenus inégaux parfois cependant capables de les aider vraiment. A quand une laïcité moins préoccupée de séparer que de faire coexister, d'exclure que d'inclure ? On est encore loin de la laïcité d'intelligence que souhaitait déjà en 2002 Régis Debray dans son rapport sur l'Enseignement du fait religieux à l'école laïque !

Jean-Marc Noirot, enseignant du Public, retraité, fondateur et co-animateur du Réseau école laïcité religions, Récolarel.
Blog : recolarel.over-blog.com

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