La poétesse Maram al-Masri présente son idée de la poésie, et en particulier celle de la poésie arabe dans le contexte syrien actuel.
Mon idée de la poésie
Il est plus facile de parler de la poésie des autres que de la sienne. Je ne suis pas assez narcissique pour pratiquer le culte du moi, de mes souffrances, de mes peines personnelles et de mes bonheurs. Pourtant, j’ai écrit la poésie de l’intime.
Je suis comme un miroir qui reflète les pensées et les inspirations, les secrets cachés ou exposés qui sont en moi ou dans les autres, car j’ai la conviction que l’humanité est une multitude de visages pour une seule âme.
Je laisse le poème se servir de moi, de mes yeux, de mes doigts, de mes sens, de mes souvenirs, de mes expériences, de mon histoire, bien qu’à travers cette instrumentalisation, il aille là où il le désire.
Je suis le chemin de mon poème et, par miracle, nous échangeons nos rôles, il devient mon chemin, de telle façon que le jeu s'égalise dans l’amour et dans la création:
Qui de nous deux crée l’autre / lui ou moi ? / Ne suis-je pas passage vers lui ? / N’est-il pas passage vers moi ? / Comme la rivière et la mer / comme la mer et l’océan / comme l’eau et la pluie / je puise en lui / il boit en moi / je l’utilise / il me consomme / il s’approprie les souvenirs / il voit ce que je vois et ne vois pas / ce que j’enfouis / et dissimule / ce que je montre / et que j’exprime
(extrait de « Par la fontaine de ma bouche » – ed. Bruno Doucey, 2011)
Je voudrais être un élément de la nature comme l'eau, le vent et, par la poésie, j’obtiens un rôle de participation à ces éléments. C’est pour cela que j’écris… Pour elles, pour eux, pour vous. J’écris difficilement mes poèmes : ils sont distillés goutte à goutte de mon être. C est une opération de bouche à bouche, de sauvetage d’urgence avec la langue.
Pour faire un recueil, je fais en sorte que le livre constitue une unité, de la première page jusqu’au dernier caractère de la dernière page. Les poèmes coulent doucement, comme l’eau d’un courant, comme chaque image d’un grand film, chaque drame prend la couleur de l’être et se retrouve juste comme une pierre dans une pyramide.
Mon idée de la poésie dans le monde arabe
La poésie dans le monde arabe a une grande place avant l’Islam; elle était le maître du jeu et le pouvoir était dans la main de celui qui savait parler.
Dans une société orale, la poésie avec ses rimes et sa musicalité permet la mémorisation des paroles. Le Coran pour les musulmans est un miracle linguistique. Après le Coran, la poésie était à la limite de l’interdit. Pourtant, de nombreux poètes sont devenus célèbres et adulés, mais nombreux sont ceux aussi qui ont été pourchassés et punis.
Jusqu’à nos jours, on trouve des poètes dans les prisons pour avoir écrit des poèmes qui déplaisent au pouvoir. La peur des mots prouve leur importance.
La Syrie, mon pays d’origine, vit une tragédie depuis deux ans. Il y a peu de livres publiés. Mais, même avant cette période, tout devait passer entre les mains de la censure. Mes livres n’y ont pas échappé et ont tous été interdits, sauf le premier : « Je te menace d’une colombe blanche ».
Ce qui fait que les jeunes poètes aujourd’hui vont au Liban ou en Jordanie ou en Egypte, mais ils doivent payer pour être publiés. Pourtant, sur Facebook, je lis des poèmes magnifiques et je découvre le beau visage de l’humanité.
Derniers recueils:
- La robe froissée, éditions Bruno Doucey, 2012
- Par la fontaine de ma bouche, traduit de l’arabe par l’auteure en collaboration avec Bruno Doucey, éd. Bruno Doucey, 2011.