Chronique poésie : Jean-François Mathé, une légèreté exigeante

Claude Vercey présente Jean-François Mathé

4354Jean-François Mathé est publié avec constance par Rougerie depuis 1971. La publication récente de Chemin qui me suit, que précède une partie anthologique, par lequel l’auteur entend « dresser une sorte de bilan, baliser légèrement un itinéraire», invite fort à propos à faire le point sur ce poète, d’une présence discrète, mais incontestable. A travers la trajectoire proposée (1987 – 2007), une œuvre s’affirme, dans sa cohérence de thèmes et de ton.

 Si je n’ai jamais rendu compte d’un ouvrage de cet auteur, j’ai de loin en loin rencontré ses poèmes ; et à chaque fois, j’ai été emporté par leur charme. Peut-être est-ce trop difficile de reconnaître avoir été séduit par une poésie n’ouvrant en définitive sur aucune voie nouvelle ; qui s’en tient, mais avec quel savoir-faire et quelle délicatesse, à tirer ressources de territoires déjà bien balisés, au point de risquer de passer pour anachronique. Comme si depuis Cadou, auquel Jean-François Mathé semble souvent emprunter le vocabulaire, les images et jusqu’à la respiration, l’histoire de la poésie n’avait pas été traversée par diverses convulsions, tentations, expérimentations.

Il me faut pourtant au bout du compte admettre que ce charme, apparemment si mystérieux, vient de cette revisitation avisée, légère, d’un lyrisme où tant s’embourbent au nom de la tradition. Ce n’est pas en vain que le mot légèreté revient avec tant de constance dans le poème, mot-clé en vérité, qui définit à la fois le mode d’intervention du poète, l’affirmation d’une manière d’être, et l’ambition de cette poésie.

Lire Jean-François Mathé, c’est accepter de revenir à la maison natale. Plaisir trouble de la régression, peut-être ça.

Claude Vercey, Décembre 2012

 Extraits

 Les volets de la fenêtre ont beau s’ouvrir
à deux battants jusqu’au ciel,
ils ne sont pas des ailes,
et nous restons, dehors ou dedans,
des oiseaux piétons.
Mais des jeunes passantes qui vont vers le soleil,
on voit les cœurs aussi nettement
que les coquelicots qu’elles ont cueillis.
Et c’est ainsi que, gardiens désormais immobiles des ombres,
nous désirons encore la couleur rouge et la lumière.
Et c’est ainsi que l’eau, une fois encore,
ne traverse notre soif que pour la renouveler.

 

*

 

Sur de fragiles lignes de frontières,
des trains rouillés s’arrêtent.

 Contrebandiers, émigrants
retiennent les bruits
pour ne pas faire trembler
la lune énorme des pays repus.

 Les feuilles des arbres sont comme
des pas posés nulle part,
suspendus attendant que s’effacent
les blessures qui disent d’où l’on vient.

 Il y a le moment d’espoir
qui s’allume comme une cigarette,
mais on sait que c’est la fumée
qui décide des lendemains.

Repères : Jean-François Mathé : Chemin qui me suit, précédé de Poèmes choisis (1987 – 2007). Rougerie éditeur. 112 pages. 14 euros.

 

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