Billet de blog 26 mai 2012

Marc Antoine Lévesque

Abonné·e de Mediapart

La jeunesse du Québec refuse de dormir

Par Suzanne Beth  Depuis maintenant près de quatorze semaines, plus de trois mois, le gouvernement du Québec réagit aux arguments des étudiants en grève par un ensemble de tactiques faites d'un alliage de déni et répression.

Marc Antoine Lévesque

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Par Suzanne Beth  Depuis maintenant près de quatorze semaines, plus de trois mois, le gouvernement du Québec réagit aux arguments des étudiants en grève par un ensemble de tactiques faites d'un alliage de déni et répression. Il a tantôt organisé sa fuite, refusant de prendre acte de la mobilisation d'une part considérable des étudiants de la province, d'une manière particulièrement ostensible au lendemain des manifestations massives des 22 mars et 22 avril derniers, faisant de l'absence de réaction le fondement d'un déni nommé « gestion ».

Il s'est, le reste du temps, adonné à un recours à la force et à la répression policière sans mesure, portant la responsabilité de blessures très graves de plusieurs manifestants et donnant lieu à un nombre inquiétant d'arrestations, généralisées lors des marches de protestation. Cette stratégie associant faux-fuyants et brutalité est celle, pour le moins paradoxale de la part d'un gouvernement démocratique, d'un refus non-négociable de situer son action et sa légitimité dans le registre politique. Au lieu de s'engager dans la part d'antagonisme que suppose la vie politique, le gouvernement libéral[2] s'emploie au contraire à communiquer sa volonté sous la forme de ce qui doit apparaître comme des évidences placées hors de toute argumentation. Alors que le mouvement étudiant et ses représentants portent des revendications explicitement politiques, selon un mode d'action authentiquement politique – la grève, décidée par le vote d'assemblées pratiquant la démocratie directe – le gouvernement, systématiquement et avant tout, cherche à extraire le débat de ces enjeux. Au cours des premières semaines du conflit, cette attitude a été activement relayée par la direction de certaines université, en particulier celle de l'Université de Montréal, dont l'attitude et les pratiques se sont à peu près calquées sur celles du gouvernement. Ce refus du jeu et de la confrontation proprement politiques s'est appuyé sur trois stratégies principales : le déni, la répression et la judiciarisation de la grève étudiante. Toutes les trois ont pour ressort et pour effet partagé de menacer directement la communauté au sein de laquelle ce conflit a lieu, dans le sens où l'action du gouvernement vise à faire admettre qu'il n'y a pas de communauté concernée par ce conflit et ses enjeux.

De ce point de vue, la question n'est pas de savoir si l'on est pour ou contre la hausse des frais de scolarité, la ligne de fracture se situe ailleurs. Il est de fait nettement plus juste de la décrire ainsi : d'un côté se trouvent ceux qui s'efforcent de s'adresser à toute la société québécoise depuis leur position de citoyens ; de l'autre se situent ceux qui entendent discréditer cette position même, en arguant notamment que les étudiants en grève le sont à titre personnel, pour leur compte et qu'à ce titre la grève ne devrait concerner que ceux qui ont voté en sa faveur. Autrement dit, ceux qui sont en désaccord ne devraient être en rien touchés par ce mouvement. Cette séparation devrait être tout à fait hermétique. Il s'agirait en premier lieu d'étudiants opposés à la grève faisant partie de Cégeps ou de départements d'universités ayant voté en sa faveur. À un autre niveau, il s'agirait de la société québécoise dans son ensemble, qui ne devrait pas être troublée par le combat mené par une partie pourtant substantielle de sa jeunesse. À ce titre, les étudiants grévistes, même s'ils regroupent 170 000 personnes, devraient être considérés comme ne faisant plus partie du groupe, en être débarqués. Tous ceux qui ont reçu les désormais (in)fameux courriels de « Communications UdeM », voie électronique par laquelle la direction de l'Université de Montréal s'adresse à ses membres, le savent : le recours systématique au terme de « boycott », ou celui plus savoureux encore de « boycottage », pour désigner la grève étudiante, est l'aspect le plus visible d'un travail rhétorique visant à contester à certains de ses étudiants la légitimité de leur participation à la vie de leur institution d'enseignement. Sont ainsi dressés « eux » contre « nous », eux étant, étrangement, ceux qui se considèrent comme étant, à titre personnel, engagés par le vote des assemblées départementales. D'une manière paradoxale, pour ne pas dire kafkaïenne, la « communauté universitaire » que la direction prétend défendre serait faite d'individus ne reconnaissant pas les obligations propres à la vie collective.

Les messages de l'université étaient ainsi des appels directs à ne pas respecter ces votes, c'est-à-dire, précisément, à ne pas se sentir tenu-e par son inscription dans une certaine communauté. Ce positionnement est certainement l'un des facteurs de la judiciarisation de la grève sous la forme de demandes d'injonction, qui se sont multipliées au cours des dernières semaines. Par ces requêtes individuelles, des étudiants cherchent à s'assurer de recevoir l'enseignement qu'ils ont « acheté » pour une session collégiale ou universitaire. Tel est le raisonnement sur lequel repose leur argumentation. Telle est la théorie de ceux qui défendent leurs droits d'individus et de consommateurs. Mais une fois le jugement rendu, arrive le moment où ces étudiants « injonctés » doivent effectivement retourner en classe. Qu'on se figure la scène : un-e professeur-e obligé-e, menacé-e sinon d'outrage au tribunal, d'enseigner à un-e seul-e étudiant-e alors que ceux qui étaient jusqu'alors ses camarades sont en grève. Cette image est démente. La position dans laquelle la justice place ces enseignants est intenable : comment s'adresser à un-e étudiant-e qui a lui(elle)-même demandé à être déchu-e de sa participation à la collectivité étudiante ? L'intervention de la justice défait alors les liens au fondement de la relation d'enseignement. L'institution judiciaire est à ce titre responsable d'une dégradation immédiate, présente, directe de notre vie ensemble, telle qu'elle s'incarne en particulier dans le cadre pédagogique – dont la raison d'être est la transmission d'un savoir qui n'existe que parce qu'il circule entre générations.

Ces cas d'injonction illustrent bien la nature et les ressorts du cercle que s'efforcent d'enclencher le gouvernement libéral, ses ministres et ceux qui leur sont associés. Il s'agit de rendre la communauté méconnaissable, de la défigurer, de sorte à ce qu'elle ne puisse plus constituer l'un des fondements de notre existence. Il s'agit ainsi de la faire disparaître, à la fois comme expérience et comme tâche. Autrement dit, il s'agit de transformer les enjeux sociaux en lignes de failles et la vie quotidienne en guerre civile.

De fait, lorsque la position du gouvernement (et des universités) n'est pas de se faire liquide pour échapper à sa responsabilité minimale de faire face à ses citoyens, c'est-à-dire lorsqu'il quitte la position du déni, ce qui en prend la place est une violence pure, sans limite ni mesure, un déploiement policier offensif et guerrier. Cette absence totale de réserve des forces de l'ordre a notamment été mise à nu par la manifestation du vendredi 4 mai à Victoriaville[3]. À cette occasion, la Sûreté du Québec (SQ) a, pour dire le moins, fait preuve d'un dangereux manque de discernement dans le sens où elle s'est comportée comme une armée en train de défendre son territoire et non pas comme une force visant à assurer une part du jeu démocratique. Les policiers ont réagi à la présence des manifestants comme si leurs vies étaient en danger, comme s'ils n'étaient pas en tenues complètes – bottés, casqués, armés de gros fusils et de matraques. Comme s'ils étaient nus, vulnérables. Ils ont de fait répliqué avec la violence des faibles : en repoussant les manifestants avec des quantités considérables de gaz lacrymogène, rendant en quelques minutes l'air irrespirable, transformant les lieux en champ de bataille et préparant leur assaut. Ils ont ainsi avancé par un des côtés de la foule, la forçant à reculer, au milieu des bungalows construits en face de l'hôtel, tout ça à renfort répété de gaz et de balles (en caoutchouc ? en plastique ?), au mépris des blessés déjà à terre. Des soldats contre des civils, au Québec, notre démocratie ? Au lieu de simplement endurer un temps, de pâtir, c'est-à-dire d'être à la hauteur de sa fonction et de la délicatesse du recours à la force pour une démocratie, la SQ a simplement abusé de sa puissance, en a joui sans retenue, créant une émeute pour son propre profit – mettant en scène, de nouveau, une scission irréversible au sein de la société, creusant l'impossibilité de son existence comme communauté traversée de conflits.

Cet ensemble de procédés, au sein desquels la répression policière est l'élément le plus manifeste, repose sur un sentiment d'impunité sur lequel compte le gouvernement. Et il a, en un sens, raison de compter dessus puisqu'elle lui est de fait accordée. La quasi-absence d'opposition, quelle soit journalistique ou politique, est un des aspects les plus tragiques, bien que désormais banals, de la situation actuelle. De cette manière, le mouvement étudiant ne peut avoir lieu au sein d'une communauté qui reconnaît et prend en charge les tensions qui l'animent et la constituent, mais il est en permanence à risque de s'en voir exclus du fait de la disparition de toute vie collective – le processus est en cela circulaire : l'exclusion des étudiants en grève et des manifestants étant une des sources de la destruction de la part de communauté de notre société. Ceux-ci portent ainsi la possibilité d'un commun véritable à double titre : d'abord en tant qu'ils se battent pour l'éducation de ceux qui vont les suivre et non pas pour la leur, et ensuite en tant qu'ils revendiquent, contre vents et marées, gaz lacrymogènes et bombes assourdissantes, mauvaise foi institutionnalisée et manœuvres à la petite semaine, que leurs préoccupations et leurs revendications concernent l'ensemble de la société, s'efforçant ainsi d'y restaurer sa part de communauté.

Si le gouvernement refuse obstinément de rencontrer les représentants étudiants, ce n'est pas tellement parce qu'il est en désaccord avec eux, mais parce qu'il cherche à se soustraire à la part de « jeu » dans laquelle nous engage notre vie en commun. Le jeu est une pratique exigeante en ce qu'elle requiert de ne pas être seul et de ne pas être complaisant – c'est une forme de conflit distinct de la guerre. Le jeu, dans ce sens plein et très sérieux, caractérise le registre de la politique. C'est à travers lui que notre être-au-monde peut se faire visage au sens fort où Giorgio Agamben entend ce terme, c'est-à-dire comme ce qui assume son exposition publique. Le visage est ce qui apparaît de manière partageable. Il est à ce titre « le seul lieu de la communauté »[4]. Ce visage manifeste depuis près de 4 mois déjà, avec ampleur et ténacité. Il n'a pour le moment affaire qu'à une série de masques, réifications et parodies de visages. Masque du déni, masque de la répression, masque de la judiciarisation. Ces masques qui s'apprêtent, de fait, à criminaliser le port de masques réels, matériels, carnavalesques par les manifestants, s'échinant ainsi à transformer ce visage politique en la simple communication d'identités individuelles pouvant être l'objet de poursuites judiciaires – transformer ce visage politique en un agrégat de criminels en puissance, qui seraient aisément exclus de cette société sans communauté, totalement abandonnée à jouir de son atomisation et à tenter de se consoler de la solitude.

Suzanne Beth

Candidate au doctorat et chargée de cours

Département d'histoire de l'art et d'études cinématographiques

Université de Montréal


[1] Le titre de cet article a été repris et adapté de celui d'un texte de D. W. Winnicott, « La jeunesse refuse de dormir », in Agressivité, culpabilité et réparation, Paris, Payot, pp.141-144.

[2] Le gouvernement du Québec est dominé par le Parti Libéral Québécois (PLQ), dont le premier ministre Jean Charest et les deux ministres de l'éducation, du loisir et du sport qui se sont succédé ces derniers mois, Line Beauchamp puis Michelle Courchesne.

[3] Le PLQ avait décidé de déplacer la tenue de son congrès, le 4 mai, de Montréal à Victoriaville.

[4] Giorgio Agamben, Moyens sans fins, Paris, Payot, p.103

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