Billet de blog 28 oct. 2021

L'hôpital disloqué par des gens très bien.

En 2011 j'écrivais "L'hôpital disloqué". Aujourd'hui, la population constate les dégâts devant une classe politique coupable et insensible. L'hôpital, est une proie qu'il faut saigner avant de la livrer aux lois du marché. L’eau, l'énergie, les autoroutes, etc. y sont passés. En 2011 je décrivais le coeur du traumatisme hospitalier et je me suis retrouvé en juin 1942 !

Denis Garnier
Conseiller social - Polémiste, auteur, blogueur
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Extrait : "L'hôpital disloqué" Éditions Le manuscrit - 2011

"Une rencontre peut nous faire comprendre les causes essentielles des maux qui s’abattent sur l’hôpital et plus généralement sur le monde du travail.

Tout s’est bien passé. Je sors de mon hôtel, apaisé, rassuré, content d’avoir pu réaliser la mission qui m’était demandée.

Je marche tranquillement sur le large trottoir de cette avenue au bout de laquelle se trouve la gare d’Arras. J’entre dans le hall. Je suis en avance. Trente minutes me séparent du départ. Je m’avance vers le kiosque à journaux. J’ai terminé la lecture de mon dernier livre dans le TGV qui m’a transporté jusqu’ici. C’était le dernier de Marie Pezé : « Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés ». Très intéressant, pour ceux qui s’intéressent et qui veulent comprendre la souffrance au travail dans les entreprises.

Je l’ai acheté comme un acte militant parce que Marie Pezé, psychologue clinicienne, docteur en psychologie, psychanalyste et psychosomaticienne, qui a créé à Nanterre la première consultation « souffrance au travail », a été virée de son poste en juillet dernier.

Elle a perdu du même coup tous les emplois afférents : ses fonctions de responsable pédagogique, d'experte devant les tribunaux et d'enseignante à l'université.

Est-elle victime des raisonnements métalliques d’un hôpital qui renie chaque jour davantage l’humanité ?

Dans son intervention auprès de la mission du sénat, Marie Pezé a considéré « qu'il est important de rattacher la médecine du travail à une autorité indépendante plutôt qu'aux employeurs et qu'elle doit être l'objet d'une plus grande considération »[1]. Elle ne savait pas, que quelques mois plus tard, son médecin du travail, rattaché à son employeur, la reconnaîtra inapte à l’emploi.

J’ai donc aimé ce livre qui propose en fin d’ouvrage tout le lexique, la méthode, les tableaux cliniques, les indicateurs objectifs de la souffrance au travail, les éléments nécessaires à la compréhension d’un risque qui touche tous les secteurs d’activité. Je l’ai apprécié. Il m’a beaucoup servi pour préparer cette journée d’Arras que je viens d’animer. Une journée pour aborder le problème des risques psychosociaux dans les hôpitaux.

Ce ne fut pas facile. Surtout à la seconde table ronde, lorsque le mari d’une infirmière raconta tout le chemin qui a conduit sa femme à la tentative de suicide.  Une histoire comme on en rencontre beaucoup dans l’arène du travail.  Elle était appréciée, disponible dans son service des urgences. Heureuse en couple avec ses trois enfants. Elle embrassait la vie comme tous les gens qui ont trouvé l’équilibre entre le travail, la famille et la vie sociale. Elle était militante syndicale.

Un jour, une douleur aux cervicales. Une menace de cancer qui heureusement sera démentie par les biopsies. Six mois d’arrêt de travail. Cela suffit à lui faire perdre son statut de « salariée conforme ». Après de multiples démarches, elle revint en service, dans un service hostile à l’anormalité. La situation, gérée par deux cadres, qui furent déplacés par la suite, ne fit qu’empirer de jour en jour. Des mesquineries, des changements de plannings, des refus de congés, des déplacements de repos, etc. etc. Il faut savoir qu’à l’hôpital, organisé en pôles d’activités, l’anormalité porte atteinte à la performance.

Chaque jour elle venait travailler la peur au ventre jusqu’à ce matin du mois de mai 2010. Son mari est venu raconter cela en expliquant combien depuis ce jour leur vie est perturbée, combien il appréhende la récidive qui emporte plus de 30% de ceux qui ont tenté une fois « Lorsqu’elle m’a dit qu’elle voulait récidiver, alors je luis ai dit que dans ces conditions moi aussi je me suiciderai et que les gosses seraient placés à la DDASS »

Un long silence glaça les directeurs d’hôpital, les DRH, les cadres et les deux cents personnes qui assistaient à cette table ronde.

Devant l’étalage de livre du kiosque, j’avais envie de changer d’ambiance. Mes yeux parcourent les titres des bouquins, des bouquins de boutiques de gare.

Alexandre Jardin ! C’est bien ça ? « Des gens très bien » ! Je regarde le dos de couverture qui ne présente que des mots rassurants : « Tandis que mon père s’endort peu à peu contre moi, je lui parle une dernière fois : Plus tard, tu ne pourras pas vivre avec le secret des Jardin. Tu feras un livre, le Nain Jaune, pour le camoufler. »… Dors mon petit papa, dors. »

Un roman de 290 pages. De quoi occuper un aller-retour Paris-Bordeaux, mon prochain trajet. Je le prends !

Après les premiers kilomètres qui m’éloignent d’Arras, dès la première page, le roman « apaisant » me transporte en 1942. Le Nain Jaune, n’est autre que le grand-père d’Alexandre Jardin, « le principal collaborateur du plus collabo des hommes d’État français : Pierre Laval, chef du gouvernement du Maréchal Pétain. »[2]

De page en page des éclairs perturbent ma lecture. Les risques psychosociaux que je croyais enterrer par cette récréation remontent à la surface. Les phrases claquent en échos à ce mal être que j’étudie depuis quelques mois.

« Tôt dans ma vie, j’ai donc flairé avec horreur que des êtres apparemment réglo – et qui le sont sans doute – peuvent être mêlés aux plus viles actions dès lors qu’ils se coulent dans un contexte qui donne un autre sens à leurs actes. Lorsqu’un individu doté d’une vraie colonne vertébrale morale s’aventure dans un cadre maléfique, il n’est plus nécessaire d’être le diable pour le devenir. »

Trop tard ! Ce que je considère alors comme un absurde rapprochement, hante mon esprit. Les images, les mots, les comportements, les bouquins de management, les salariés rencontrés, « le triomphe de la cupidité » de Stiglitz, « La trahison des économistes » de Gréau, « L’état prédateur » de Galbraith, « Travailler à en mourir » de Moreira et Prolongeau, « Le monstre doux » de Raffaele Simone, les livres du Professeur Dejours, d’Yves Clot et bien sûr celui de Marie Pezé, raisonnent comme le glas qui marque le silence d’une marche coupable vers le néant.

Je relis... des gens très bien : « Des êtres réglos qui sont confrontés aux plus viles actions… il n’est plus nécessaire d’être le diable pour le devenir… »

J’étouffe d’un système qui oppresse le peuple sans le traumatiser. Les lumières qu’offrent ces lectures devraient pourtant éclairer le monde. Mais en laissant le livre fermé, l’inertie devient coupable. Il n’existe que la vérité de son savoir. Chaque certitude devient une source d’erreur."

__________

[1] http://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20100118/mi _maletre.html

[2] Alexandre Jardin « Des gens très bien » Éditions Grasset et Fauquelles et Alexandre jardin – 2010 - p 23

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Économie
« Tout augmente, sauf nos salaires »
Des cortèges de travailleurs, de retraités et de lycéens ont défilé jeudi, jour de grève interprofessionnelle, avec le même mot d’ordre : l’augmentation générale des salaires et des pensions. Les syndicats ont recensé plus de 170 rassemblements. Reportage à Paris.
par James Gregoire et Khedidja Zerouali
Journal — Écologie
En finir avec le « pouvoir d’achat »
Face aux dérèglements climatiques, la capacité d’acheter des biens et des services est-elle encore un pouvoir ? Les pensées de la « subsistance » esquissent des pistes pour que le combat contre les inégalités et les violences du capitalisme ne se retourne pas contre le vivant. 
par Jade Lindgaard
Journal — Politique économique
L’inflation relance le débat sur l’augmentation des salaires
Avec le retour de l’inflation, un spectre resurgit dans la sphère économique : la « boucle prix-salaires », qui serait synonyme de chaos. Mais ce récit ancré dans une lecture faussée des années 1970 passe à côté des enjeux et de la réalité.
par Romaric Godin
Journal
La grande colère des salariés d’EDF face à l’État
Ulcérés par la décision du gouvernement de faire payer à EDF la flambée des prix de l’électricité, plus de 42 % des salariés du groupe public ont suivi la grève de ce 26 janvier lancée par l’intersyndicale. Beaucoup redoutent que cette nouvelle attaque ne soit que les prémices d’un démantèlement du groupe, après l’élection présidentielle.
par Martine Orange

La sélection du Club

Billet de blog
Les crimes masculinistes (12-12)
Depuis une dizaine d'années, les crimes masculinistes augmentent de manière considérable. Cette évolution est principalement provoquée par une meilleure diffusion - et une meilleure réception - des théories MGTOW, mais surtout à l'émergence de la communauté des incels, ces deux courants radicalisant le discours misogyne de la manosphère.
par Marcuss
Billet de blog
Traverser la ville à pieds, être une femme. 2022
Je rentrais vendredi soir après avoir passé la soirée dehors, j'étais loin de chez moi mais j'ai eu envie de marcher, profiter de Paris et de ces quartiers où je me trouvais et dans lesquels je n'ai pas souvent l'occasion de passer. Heureusement qu'on m'a rappelé, tout le trajet, que j'étais une femme. Ce serait dommage que je l'oublie.
par Corentine Tutin
Billet de blog
« Je ne vois pas les sexes » ou la fausse naïveté bien-pensante
Grand défenseur de la division sexuée dans son livre, Emmanuel Todd affirme pourtant sur le plateau de France 5, « ne pas voir les sexes ». Après nous avoir assuré que nous devions rester à notre place de femelle Sapiens durant 400 (longues) pages, celui-ci affirme tout à coup être aveugle à la distinction des sexes lorsque des féministes le confrontent à sa misogynie…
par Léane Alestra
Billet de blog
Un filicide
Au Rond-Point à Paris, Bénédicte Cerutti conte le bonheur et l'effroi dans le monologue d’une tragédie contemporaine qu’elle porte à bout de bras. Dans un décor minimaliste et froid, Chloé Dabert s'empare pour la troisième fois du théâtre du dramaturge britannique Dennis Kelly. « Girls & boys » narre l’histoire d'une femme qui, confrontée à l’indicible, tente de sortir de la nuit.
par guillaume lasserre