Comment nommer le handicap

Comment devons-nous nommer les personnes présentant un handicap ? Depuis quelques années, une périphrase a fait son chemin : les personnes en situation de handicap, bienveillance ou politiquement correct ?

Introduction

A travers l’histoire, la société a défini de différentes manières la population en situation de handicap, parfois avec stigmatisation : les infirmes, les aliénés, les anormaux, les fous, les déviants, les impotents, les invalides. Au 20ème siècle, le terme de handicap a fait son chemin avec des mots qui lui sont dérivés : les handicapées puis les personnes handicapées, pour finir sur la périphrase de la personne en situation de handicap. Cette progression linguistique s’inscrit-elle dans un contexte d’abolition du stigmate et de la représentation du corps handicapé afin de faciliter l’inclusion, ou s’inscrit-elle dans un contexte de bien-pensance où le politiquement correct prédomine ?

 

  1.  Le langage et la pensée

En toute simplicité, le langage est un outil pour communiquer. Il n’est pas obligatoirement formé de mots, mais de signes, de signaux qui ont une symbolisation ou non. Or, deux types de langage peuvent se différencier : le langage animal qui se diffère logiquement du langage humain.

Dans le langage animal, il n’y a pas de possibilité de manipuler l’aspect symbolique du langage. C’est un langage fixe qui exprime des sentiments et aucune pensée. Lorsqu’il y a un signal, la réponse est alors immédiate. Il n’y a pas de symbolisation dans le langage animal contrairement au langage humain construit par des symboles de représentation. Par exemple, lorsqu’on utilise une poupée dans le jeu, on fait semblant en ayant conscience de faire semblant. Le symbole est le sens qui est donné au signal et à l’action. Or l’animal ne prend pas conscience de la symbolisation de ses actions, il agit seulement en fonction des signaux exprimant des émotions mais il n'y a pas de pensée. En d’autres termes, les animaux utilisent un langage fait de signes sans pensée, et qui définissent seulement des besoins primaires et affects (peur, faim, soif…).

A contrario, l’être humain a ce don de pouvoir penser à travers le langage grâce à une faculté de symbolisation. Nous ne pouvons penser sans langage, sans mots, sans l’utilisation de concepts : la pensée n’est rien d’« intérieur », elle n’existe pas hors du monde et hors des mots. Ce qui nous trompe là-dessus, ce qui nous fait croire à une pensée qui existerait pour soi avant l’expression, ce sont les pensées déjà constituées et déjà exprimées que nous pouvons rappeler à nous silencieusement et par lesquelles nous nous donnons l’illusion d’une vie intérieure. Mais en réalité ce silence prétendu est bruissant de paroles, cette vie intérieure est un langage intérieur.

Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception (1945)

 

Penser sans les mots devient donc une pure illusion. Ce sont les concepts qui nous permettent de nous construire une représentation de l’autre et de la réalité sociale présente devant nous, « ainsi le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie ».

Friedrich Hegel, Philosophie de l’esprit (1805)

 

Mais pourquoi interroger le langage ? Tout simplement parce que la pensée lui est indissociable et donc, les signes que nous utilisons sont des mots (des signifiants), ces derniers sont des symboles de représentation du réel. En d’autres termes, utiliser un vocabulaire adéquat est indispensable afin de définir de manière objective une situation sociale.

 

  2.  Les anciens mots du handicap

Infirmes, anormaux, déviants, fous, impotents, débiles profonds, capés, tous ces mots ont servi à mettre en place des visions erronées du handicap. Ce dernier mot est d’ailleurs assez récent, il s’est imposé durant le 20ème siècle. Son histoire est intéressante, le mot vient de l’anglais : « hand in cap », en français « la main dans le chapeau ». Il caractérise un ancien jeu pratiqué au XVIème siècle en Grande-Bretagne consistant à échanger des biens à l’aveugle. Puis, c’est au début du XXème siècle que les mots 'handicap' et 'handicapé' apparaissent pour la première fois jusqu'à ce que l’État Français officialise le terme handicap en 1957 dans ses textes de loi.

Cependant, définir un individu par le simple terme handicapé est rude. En d'autres termes, on oublie la personne dans sa globalité en la réduisant à une partie de son identité. Elle devient handicapée avant d’être une personne avec des potentialités et des possibilités diverses. Or on ne peut résumer un corps, une personnalité à un seul critère ; une personne n’est pas définie par sa religion, sa couleur de peau, son travail, un trait de caractère, son orientation sexuelle, de ce fait il doit être de même pour le handicap. Or ce dernier prend une place considérable dans la représentation collective, du moins pour les handicaps visibles. Mais un attribut invalidant ne doit pas prendre toute la place au risque d’augmenter la dimension du stigmate. Combien de personnes répondent à l’accompagnateur de la personne en fauteuil roulant alors que c’est cette dernière qui lui a posé une question ? C’est pourquoi le terme « handicapé » a laissé sa place à « personne handicapée » mais depuis quelques années, c'est la périphrase « personne en situation de handicap » qui fait son chemin. 

 

  3.  La périphrase « personne en situation de handicap »

C’est un changement majeur pour la symbolisation. Nous passons d’une représentation réductrice du handicap basée sur l’être à l’avoir. En d’autres termes, la personne a un handicap / différents troubles mais elle n’est pas handicapée. L'handicap devient une malheureuse possession acquise soit par un accident de la vie ou soit à la naissance, mais l'individu ne peut être défini seulement par cet élément. D’autre part, la loi Handicap du 11 février 2005 inscrit l’accessibilité généralisée et l’accueil des personnes en situation de handicap comme objectif premier dans l'espace social et public. L’État veut inclure dans les différents champs de la société (école, champ de production, accessibilité dans l’espace public etc.) les personnes en situation de handicap. Il faut donc qu’il y ait une transformation de l’environnement qui a été autrefois construit par les valides et pour les valides, ce que Alain Blanc appelle une société valido-centré.

Il y a donc un changement de représentation majeur dans le handicap, d’une part l’individu ne doit plus être réduit à un de ses traits invalidants devant toutes ses potentialités, connaissances et compétences… D’autre part, la société est reconnue inhospitalière et joue un rôle dans la marginalisation de nombreux handicaps. La personne est reconnue en situation de handicap parce qu’elle vit dans un environnement qui accentue sa difficulté.


  4.  « Politikement » Correct ?!

Pour d’autres, cette périphrase est une dérive linguistique anglo-saxonne qui constitue le processus de politiquement correct engagé depuis longtemps dans les médias, la politique, l’audiovisuel. L’un des arguments utilisé est que même si on appelle une personne un handicapé, cela ne le réduit pas à cette caractéristique, on sait pertinemment qu’il y a une personne derrière cette nomination. Le deuxième argument est que cette périphrase fausse totalement le débat du handicap en prétendant que seul l’environnement matériel crée le handicap, en d’autres termes, si la société serait accueillante, alors il n’y aurait plus de handicap car la situation qui le crée serait abolie. Pour finir sur cette hypothèse de dérive du politiquement correct, cette périphrase fonctionnerait seulement pour les seules personnes qui ont un problème d’accessibilité. En d’autres termes, les personnes qui présentent un handicap physique et sensoriel. En effet, par exemple une personne malvoyante n’a pas de braille sur les interphones, les institutions ne sont pas adaptées aux personnes malentendantes, la transformation des équipements dans l'espace public n'est pas suffisante pour les personnes en fauteuil roulant, le champ de production n’accueille toujours pas une part significative de personnes présentant un handicap malgré l’obligation d’embauche pour les entreprises de plus de 20 salariés (bien que cette obligation a été flexibilisé par Macron).

Mais pour les personnes qui présentes des déficiences intellectuelles ou psychiatriques lourdes, sont-elles réellement en situation de handicap ? En d’autres termes, la société valido-centré a-t-elle un impact significative dans leurs difficultés de tous les jours. On distingue donc la déficience du handicap. La déficience serait associée à la personne, le handicap serait pour sa part crée par un environnement inadapté. Le premier serait approprié à l'être, l'autre à l'avoir. D'autre part, une bonne partie du handicap est représentée par des personnes souffrant de cancer ou de diabète, la maladie doit-elle être liée au handicap ? Selon les arguments de cette thèse, on réduit toutes les personnes derrière la même nomination sans réfléchir à toute la diversité et la pluralité des situations.

En conclusion, certains voient une dérive linguistique derrière la périphrase « personne en situation de handicap » et accusent l’utilisation du politiquement correct. Cette périphrase fonctionnerait seulement pour les notions d’accessibilités mais pas pour l’ensemble du handicap. Pour d'autres, c'est une avancée dans la représentation des personnes en situation de handicap, gommant ainsi une partie du stigmate pour faire réapparaître la personne dans sa globalité et ses potentialités, tout en remettant en cause un environnement inhospitalier.

 

Pour finir

Les mots que nous utilisons ont un impact significatif dans nos représentations sociales, c’est pourquoi le choix des concepts est important. L’évolution linguistique définissant les personnes présentant un handicap caractérise un choix de société dans laquelle il faut gommer le stigmate du handicap. Cela passe également par des mesures juridiques, des actions de sensibilisation mais également par les mots que nous utilisons dans le quotidien. La façon dont nous dénommons une personne vulnérable va également influencer la rencontre avec elle. 

Alors que faire ?

La Canada a trouvé la solution, les « personnes en situation de handicap » sont appelées « personne en situation singulière » ou encore « personne exceptionnelle ».

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