Yazid Kherfi, une vie pour les quartiers populaires

Yazid Kherfi parcourt les quartiers populaires de France afin de rencontrer des jeunes en difficulté. Fort de ses expériences, le médiateur n’a qu’un seul objectif : rassembler des mondes qui sont séparés.

Qui est Yazid Kherfi ?

 

« Je veux rassembler des mondes qui se sont séparés »

 

Yazid Kherfi est médiateur, expert-consultant en prévention urbaine, intervenant en milieu carcéral, chargé de cours à l’Université Paris X de Nanterre en master de sciences de l'éducation, et participe de manière ponctuelle à la formation de travailleurs sociaux et de policiers. Son objectif est précis : « Je veux rassembler des mondes qui se sont séparés ». En d'autres termes, les jeunes des quartiers avec ceux des centres-villes/provinces ; les jeunes avec les adultes ; les policiers avec les habitants ; les français « natifs » avec les immigrés...

L'outil qu'il utilise semble pourtant anodin : c'est le dialogue, pour partir à la rencontre de ceux dont on ne parle jamais si ce n'est pour glorifier le stigmate. Pendant ses interventions, jamais il ne juge autrui. Lui-même a eu un passé semé d'embûches avec des actes de délinquance. C'est dans son premier livre ''Repris de Justesse" qu'il retrace son parcours. Dans un deuxième, ''Guerrier Non-Violent'', il s'adresse aux professionnels en décrivant son travail au contact des jeunes et des quartiers populaires.

Pour le médiateur, il n'y a pas de formule unique et immuable pour devenir délinquant. C'est surtout une accumulation de facteurs : la dévalorisation, la misère économique, sociale et affective, le manque de reconnaissance, l'inexistence au yeux des autres... Une psychanalyste (Malika) a suivi Yazid pendant une médiation nomade, elle explique qu' « Une des problématiques majeures dans les quartiers, c'est le sentiment de ne pas avoir de place...D'éprouver un vide intérieur. De se ressentir potentiellement comme un déchet. Alors si je ne suis rien pour personne, je peux bien faire n'importe quoi (…). Dans une même famille, on a des trajectoires spécifiques selon sa place. (...) Dans la précarité psychique, économique, il y en a souvent au moins un qui se perd dans ces familles et assume le parcours d'errance pour que les autres ne se perdent pas ».

   1.  Une autre vision de cette jeunesse

Yazid demande de re-questionner la représentation que l'on a des jeunes des quartiers. Il faut s'écarter des images pré-conçues des politiques, des médias, mais également des films ''hollywoodiens'' qui peuvent sacraliser le crime comme Scarface et le Parrain. Bien que le chemin conduisant à l'illégalité est propre à chacun, il y a une toujours une corrélation entre souffrance et délinquance. Ces jeunes qu'on nous montre violents et agressifs au quotidien sont avant tout des personnes angoissées, craintives anxieuses. Et paradoxalement ce qu'on appelle les « durs » sont souvent les plus sensibles. Ils sont gangrenés par ce sentiment de ne pas trouver une place dans la société, que ce soit à l'école, dans l'espace public ou même au sein de leurs familles. Cette sensation d’inexistence, voire même de honte, est une caractéristique commune chez ces adolescents et jeunes adultes qui choisissent le chemin de la délinquance. Cette honte qui pèse devant le regard des parents, de la famille, aux yeux de tous car c'est toujours autrui qui nous fait vivre l'humiliation.

En conséquence, la bande va devenir le groupe d'appartenance et de référence par excellence. On s'identifie à elle et personne n'est jugé sur ce qu'il fait, ni sur ce qu'il est. La bande agit comme un remède, un médicament qui soulage cette dévitalisation individuelle. Elle est composée de jeunes qui se ressemblent et qui se rassemblent la nuit pour résister aux angoisses qui resurgissent violemment. Yazid l'explique : « Quand on passe son temps dehors, ça signifie que quelque chose ne va pas bien chez soi. (...). La nuit, c'est aussi le moment où la souffrance et le désespoir sont le plus à vif. ».1 La bande devient la famille par défaut dans laquelle on peut trouver sa place, dans laquelle on se sent exister, et devient par cette filiation virtuelle une source de construction identitaire. 

 

« La délinquance devient valorisante lorsqu'il n'y a plus d'autres valorisations »

 

Dans sa thérapie sociale, Charles Rojzman (psychosociologue) énumère les quatre besoins fondamentaux pour l'équilibre social et affectif : la valorisation, la reconnaissance, l'amour, et la sécurité. La bande a ce pouvoir de répondre à ces 4 besoins. En effet, lorsque la structure familiale et/ou l'institution scolaire, du travail, les services sociaux ne permettent plus à des jeunes de répondre à leurs besoins fondamentaux, alors certains se construisent un monde parallèle pouvant combler ces manques affectifs. Dans la transversalité de ce nouvel univers, la délinquance peut devenir gratifiante pour certains d'entre-eux: « La délinquance devient valorisante lorsqu'il n'y a plus d'autres valorisations ». Paradoxalement, elle peut être génératrice de reconnaissance de la part des pairs. Cependant dans la bande, on ne parle jamais de la douleur car c'est passer pour un faible. La seule parole de l’intimité reste le silence. C'est ici l'un des fondements de la souffrance de ces jeunes. A la maison ou à l'école, les adultes sont certes présents physiquement, mais absents pour écouter d'une oreille attentive les doutes et les angoisses, et la bande n'est pas construite pour faire de la psychologie.

Pour terminer, le médiateur met en garde ceux qui veulent à tout prix victimiser les délinquants. Il ne faut surtout pas les enfermer dans ce statut au risque de leur faire perdre toute responsabilité. On fait le choix d’être dans l'illégalité. Il ne faut pas tout remettre sur le dos de l'Etat ou de l'économie : « Je ne veux pas considérer ces jeunes « que » comme des victimes. (...) C'est un statut dans lequel eux-mêmes aiment s'enfermer. Travailler dans les quartiers, c'est un difficile équilibre qui consiste à ne sombrer ni dans l’exagération ni dans l'angélisme. ».2

 

    2.  L'intervention avec les jeunes

 

« Les problèmes des jeunes sont des problèmes d'adultes »

 

Le médiateur part du constat suivant : 1 - La nuit est le moment où les jeunes des quartiers sont le plus en souffrance. 2 - Les portes des maisons de quartier ferment en fin de journée. Il y a ici une contradiction. C'est pendant ce temps, la soirée qu'il faut agir en priorité. Laisser tomber la nuit est une erreur fondamentale : « Comment réparer le jour si on délaisse la nuit ? » se demande Yazid. Sans structures et personnes bienveillantes pour accueillir la parole de sujets en souffrance, c'est prendre le risque de laisser la nuit aux grands voyous ou aux extrémistes, qui eux ne manqueront pas une occasion d'enrôler cette jeunesse en état d'urgence : « Les problèmes des jeunes sont des problèmes d'adultes ».4

Il est donc urgent de réinvestir les nuits. C'est pourquoi Yazid a mis en place des médiations nomades nocturnes. Avec un camping-car, il se place dans les quartiers en soirée pour accueillir les jeunes ayant besoin de rencontre, d’écoute et de bienveillance. Dans un entretien qu'il m'avait accordé en décembre 2017, il m’expliquait que « Les objectifs de la médiation nomade sont simples : Réinvestir l’espace public en soirée par des adultes bienveillants, retisser des liens, créer un espace de parole, réinterroger les pratiques professionnelles et aider les jeunes à s’en sortir. Les jeunes ont besoin de se rencontrer, de rencontrer des professionnels et des gens venus du monde d’en face ». 

 

« On peut très bien dire aux délinquants : je vous aime bien, mais je n'aime pas ce que vous faîtes »

 

Dans un premier temps lorsque Yazid rencontre un jeune délinquant, il ne dit pas qu'il a tort. Son travail va au-delà de la loi de la simple morale, car la moralisation ne fonctionne pas dans ces conditions. Elle empêche la compréhension des causes profondes de la violence. Cela ne veut pas dire excuser, mais il faut avant tout rechercher la logique de ces jeunes qui les poussent aux actes délictueux. Dialoguer avec eux afin qu'ils se rendent compte par eux-mêmes des conséquences néfastes de leurs actions, et comment ils pourraient agir autrement. Bien entendu il n'y a pas de formule magique, le dialogue reste un outil indispensable, le fondement même de la construction du lien entre un éducateur et un jeune. Cependant ce n'est pas un remède miracle et cela demande du temps, de la patience, de la ténacité et bien évidemment de la présence. Cette présence, c'est justement ce qui manque aux quartiers. Les politiques sociales font disparaître peu à peu les éducateurs de rue malgré les protestations des travailleurs sociaux. Certains disent aux jeunes : « Tu viendras me revoir le jour où tu te sentiras prêt ». Le problème est que beaucoup de jeunes ne sont jamais prêt à venir à la rencontre de l'adulte. Même lorsqu'ils ressentent le besoin, le trajet est difficile à effectuer : « Le trajet physique est aussi un trajet psychique »4 (Malika – psychanalyste). Sans ingérence et brusquement, il faut partir sur le terrain de l'autre : « On peut très bien dire aux délinquants : je vous aime bien, mais je n'aime pas ce que vous faîtes (…). Il faut bien distinguer leurs actions, de ce qu'ils sont. ».

 

   3.  La souffrance des familles

C'est une souffrance qu'on ne parle jamais. La culpabilité éprouvée par ces familles qui ne réussissent pas à retenir leurs enfants. Il y a la crainte de voir son enfant enfermé en prison, et la honte de demander une aide à la parentalité au risque de se faire taxer de « mauvais parent ». Alors le silence est la seule réalité qui s'impose. La douleur des proches est réduite au mutisme tout comme celle des jeunes. Yazid insiste sur le fait que ces parents ne sont pas « démissionnaires » mais « dépassés ». Ils ont plutôt baissé les bras par fatigue, abandonné le dialogue pour cause d'improductivité. C'est pourquoi l'accompagnement à la parentalité dans les quartiers est l'un des enjeux majeurs de notre époque pour le travail social. Des dispositifs d'aide sont déjà en place dans certaines banlieues, mais ceci n'est pas encore suffisant devant le réel besoin des familles.

 

« En quelques jours d'émeutes, les jeunes ont obtenu plus, que 10 ans de militantisme associatif ».

 

  4.  La politique

Il ne faut pas mettre tous les problèmes des jeunes sur la domination de l’État ou de la violence de l'économie. Cependant la politique a sa part de responsabilité. En effet, l'histoire nous montre que cette jeunesse est écoutée seulement lorsque des émeutes éclatent. Les exemples ne manquant pas : que ce soit dans les années 90, qui amènera la création du ministère de la ville ; les émeutes de 2005 qui donnera lieu notamment à la création de 20 000 contrats d'accompagnement pour l'emploi, et des contrats d'avenir dans les quartiers populaires. En conclusion, devant l'absence de communication, la violence devient une parole et surtout la seule qui soit vraiment écoutée alors qu'elle est toujours à éviter. Ainsi, la loi fondamentale de la production de la violence résulte dans l'indiscutabilité des conflits, des difficultés et des violences sociales, économiques et symboliques. C'est ce que constate malheureusement Yazid dans ses interventions, mais également dans son expérience de militant. C'est pourquoi, il écrit cette phrase si puissante par sa véracité :

« En quelques jours d'émeutes, les jeunes ont obtenu plus, que 10 ans de militantisme associatif »

 

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« On peut être le pire à un moment donné, pour ensuite devenir meilleur quelques années plus tard. Il faut juste un déclic.

La vie est une histoire de rencontres. »

 

Yazid Kherfi

 

1 Guerrier Non-violent – Yazid Kherfi – La découverte – 2017 - Page 31

2 Guerrier Non-violent – Yazid Kherfi – La découverte – 2017 - Page 16

3 Guerrier Non-violent – Yazid Kherfi – La découverte – 2017 - Page 11

4 Guerrier Non-violent – Yazid Kherfi – La découverte – 2017 page 25

5 Guerrier Non-violent – Yazid Kherfi – La découverte – 2017 - Page 56

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