Les violences sexuelles et ses conséquences psycho-traumatiques

Tout le monde admet que les violences sexuelles ont des impacts significatifs sur les personnes qui en sont victimes. Pourtant, la culture de viol et les représentations erronées sévissent toujours aujourd'hui. La raison est que l'on ne connaît pas suffisamment les conséquences psycho-traumatiques. Ce billet n'est pas une une explication détaillée mais une introduction à cela.

Introduction :

« Pourquoi n'a t-elle pas crié ? Pourquoi ne sait-elle pas défendu ? »... Toutes ces interrogations souvent sans réponses construisent des représentations erronées sur les conséquences et le caractère même du viol. En d'autres termes, si elle n'a rien fait pour se défendre, alors soit elle était un peu consentante, soit elle n'a pas tout tenté pour s'en sortir. On rentre dans la déresponsabilisation de l’agresseur – responsabilisation de la victime, construite d'une part sur des mythes issues de la domination masculine, soit la domestication de la relation entre les hommes et les femmes, et d'autre part sur la méconnaissance des traumatismes psycho-traumatiques. Pour les victimes, elles sont rongées par la culpabilisation et la honte empêchant leur reconstruction psychique, affectif et identitaire.

 

Avant propos :

Dans un premier temps, la production de la violence conjugale ou extra-conjugale est symptomatique d'un sentiment de contrôle du corps de l'autre. Cet acte s'inscrit dans une dimension de domination et de dé-possession d'autrui de son droit à son intégrité physique et psychique, son droit au libre arbitre et à la maîtrise de son corps. Les femmes en sont les premières victimes (82 %) dont 40 % des premières violences commencent pendant la première grossesse. Les hommes et les enfants le sont également. Pour ces derniers, dû fait de leur vulnérabilité naturelle liée à leur faible maturité, les conséquences de ces chocs traumatiques sont amplifiées. De plus, on remarque que dans de nombreux cas, un enfant violenté régulièrement ne cesse pas d'aimer ses parents, il cesse de s'aimer lui-même.

Ce billet n'est pas une explication détaillée mais plutôt une introduction aux différents processus psycho-traumatiques. Ainsi, je vous conseille de visiter le site de "Mémoire Traumatique et victimologie"" de la psychiatre Muriel Salmona afin de comprendre plus finement les conséquences des violences physiques, psychiques et sexuelles et comment accompagner les personnes qui en sont victimes.

 

L’enchaînement des mécanismes : (exemple d'un viol)

Premier concept : La sidération

Le caractère violent, incompréhensible et impensable de l'agression bloque totalement les représentations mentales, la pensée est comme prise au piège, verrouillée et impossible d'accès. Un stress extrême se contracte et notre corps est paralysé, il y a une incapacité de réagir pour la personne.. C'est ce que l'on nomme l'état de sidération. 

 

Deuxième concept : Le processus de dissociation traumatique

Puis, afin de lutter contre ce stress extrême, le cerveau va envoyer des injonctions à l'organisme qui va libérer de l'adrénaline et du cortisol. La finalité de l'opération a pour but de moduler la réponse émotionnelle et trouver une solution afin de calmer le stress intensif. Cependant, une personne victime de viol est bloquée par son agresseur, la fuite est quasi-impossible. En conséquence, la sécrétion d'adrénaline et de cortisol va continuer et augmenter, mettant en danger l'organisme par un risque de survoltage émotionnelle. En effet, l'augmentation des taux d'adrénaline et de cortisol devient maintenant des drogues dures, ils ne sont plus des éléments pour moduler la réponse émotionnelle mais des drogues dangereuses au point qu'un risque vital est engagé, notamment par un risque d'infarctus de myocarde de stress ou un arrêt cardiaque. Afin de se sauver, le psychisme va mettre en place des mécanismes exceptionnels de sauvegarde afin de protéger certains des appareils fondamentaux : cerveau, cœur... C'est pourquoi, l'organisme va libérer de la morphine naturelle que l'on nomme endorphine.

Cette action va permettre une disjonction du circuit émotionnel neurologique afin d'empêcher un survoltage et donc un risque vital pour l'organisme. Pour faire simple, prenons l'exemple d'un circuit électrique d'une habitation. Lorsqu'il y a un risque de survoltage dans le circuit, le disjoncteur va faire sauter tous les appareils électriques par une déconnexion et ainsi assurer leur protection. Ils sont toujours opérationnels, mais ils sont simplement déconnectés. C'est la même chose pour le circuit émotionnel, lors de l'agression, la réponse émotionnelle ne peut être contrôlée car la victime ne peut s'échapper, la sécrétion d'adrénaline et de cortisol ne s'arrête pas et va devenir toxique pour l'organisme : risque d'infarctus de myocarde de stress. Devant ce risque de survoltage, l'organisme mais plus précisément le cortex (structure notamment responsable des actions de motricité, de langage, de la mémoire, des sens...) va organiser la disjonction du circuit émotionnel neurologique afin de préserver les organes vitaux (cœur, cerveau...). Ce sont donc les endorphines (morphine naturelle) qui vont permettre cela.

Grâce à eux, l'état de stress va diminuer et comme l'effet de la morphine, la douleur psychique et physique disparaît peu à peu. La réponse émotionnelle est donc éteinte. En conséquence, la victime va tomber dans un sentiment d'étrangeté, de dépersonnalisation avec une impression d'être spectatrice des événements, d'être étrangère à soi même, absente de son propre corps comme plus reliée à lui et coupée de ses sensations. On arrive donc à la dissociation traumatique.

 

Troisième concept : la mémoire traumatique

Au même moment, un second mécanisme de sauvegarde est enclenché, celui de la mémoire traumatique. Lors de la disjonction du circuit neurologique, l'amygdale (siège de la mémoire émotionnelle) et plus généralement le cortex sont dans l'incapacité de se représenter l'agression, de stocker rationnellement l'acte qui est en train de se produire La mémoire traumatique s’enclenche et avec elle sa violence. Elle est conçue de nombreux flash-back, de nombreuses images et dans certaines mesures des hallucinations faisant revivre à l'identique les traumatismes avec le même degré d'intensité. De simples situations peuvent la déclencher, c'est une véritable bombe à retardement. Elle mélange le passé et le présent, ce qui transforme l'existence en un terrain de mine où la mémoire traumatique peut exploser à tout moment. Elle est la source d'un circuit de peur constant avec des réminiscences qui peuvent se créer dans un contexte particulier faisant revivre les traumas avec le même degré de violence que pendant l'agression initiale.

 

Quatrième concept : les conduites d'évitement, de contrôle et dissociantes / auto-traitement

Afin d'éviter de déclencher cette mémoire traumatique, les victimes essaient de mettre en place des stratégies.

Il y en a trois :

  • Les conduites de contrôle

  • Les conduites d'évitement

  • Les conduites dissociantes et d'auto-traitement

 

Dans un premier temps, les conduites de contrôle sont des tactiques de surveillance permanente. La personne est constamment en alerte, dans une grande vigilance vis-à-vis de l'environnement dans lequel elle se trouve où va se trouver. Elle ressent un sentiment d'insécurité chronique provoquant des troubles du sommeil, des insomnies, des angoisses... Toutes les futures situations sont anticipées à l'avance afin de se protéger contre un éventuel contexte qui déclencherait des réminiscences. Tout ce contrôle entraîne souvent un isolement social et affectif pouvant amener à des risques dépressifs et suicidaires .

En complémentarité des conduites de contrôle, il y a également des conduites d'évitement. En règle générale, les personnes développent des phobies, des troubles cognitifs, des angoisses, des crises de panique liés à des situations pouvant faire revivre les traumas. L’évitement de ces situations découlent également sur un isolement social, familial et affectif. Pour prendre un exemple de ces conduites : le cas d'une personne refusant d'aller chez le dentiste : lorsqu'on va dans un cabinet dentaire, on accepte qu'autrui ausculte notre corps, on donne une autorisation pour le laisser sous contrôle d'un professionnel médical pour étudier un possible dysfonctionnement. Or pour une personne victime de viol, le corps entier a été souillé de l’intérieur, c'est pourquoi il peut être difficile pour elle d'accepter un rendez-vous dans un cabinet dentaire puisque ce contexte peut lui renvoyer des représentations mentales, des images et flash-back sur son traumatisme en « abandonnant » une partie de son corps à autrui, notamment la région buccale (référence à la fellation). En d'autres termes, la situation peut raviver la mémoire traumatique. C'est pourquoi, certaines victimes de violences sexuelles ne peuvent aller chez un dentiste ou un gynécologue en mettant en place des conduites d'évitement, en « oubliant » des rdv ou en mettant d'autres obligations au même moment.

Cependant, la mémoire traumatique peut tout de même se déclencher malgré les stratégies de contrôle et d'évitement, c'est pourquoi les personnes ont recours aux conduites dissociantes. Afin de calmer la violence des réminiscences de la mémoire traumatique (images, sensations, flash-back des traumas...) et l'extrême souffrance qui en découle, l'objectif est de re-déclencher une disjonction, soit une dissociation comme expliqué plus haut.

Plusieurs méthodes existent pour arriver à cet objectif.

Dans un premier temps, si le niveau de stress est assez fort, alors un état de sidération se créera automatiquement et une déconnexion se mettra en place avec une dissociation. La victime revivra la disjonction qu'elle a vécu pendant le trauma et sera anesthésiée émotionnellement, physiquement et psychiquement. Mais cette première méthode peut être mise en échec si la victime s'est habituée aux drogues naturelles de l'organisme. Il va donc falloir provoquer cette disjonction de manière plus brutale en augmentant le niveau de stress. Pour ce faire, des conduites dangereuses sont utilisées comme des actes de mutilation ou encore des pratiques sexuelles dégradantes et violentes (sadomasochisme, fétichisme, gang-bang...) pouvant rappeler la situation du viol et ainsi, augmenter le stress jusqu'au court-circuitage du circuit neurologique et ainsi recréer l’état de dissociation. Pour terminer, elles peuvent également provoquer cette dissociation avec des drogues comme le LSD , l’héroïne ou encore l’alcool. 

 

Pour les victimes de violences, les conséquences de tous ces traumatismes créent des attitudes qui sont incomprises par la population. De nombreuses personnes ne comprennent pas : « pourquoi une femme violentée retourne chez son agresseur ? ». L'amour et la peur sont souvent cités mais quelque chose et souvent oubliée : l'emprise psychique, car l'agresseur est lui aussi une source de dissociation. En effet, lorsque la victime est avec son bourreau, ce dernier peut la dissocier et de ce fait engager la déconnexion qui va anesthésier la douleur psychique et physique. Or si elle décide de partir, le psychisme peut être envahi par des réminiscences de la mémoire traumatique et de ce fait, afin de calmer la détresse extrême, elle va revenir chez son bourreau afin qu'il puisse la dissocier. Paradoxalement, une femme violentée peut à court terme se sentir mieux avec lui que mise à l'abri. En d'autres termes, afin de sauver sa vie psychique, elle prend le risque de perdre sa vie physique.

En conclusion, les mécanismes psychiques et neurologiques ainsi que les conséquences psycho-traumatiques sont indispensables à connaître afin d'éviter de juger une personne pour un acte ou celui qu'elle n'a pas commis : « Pourquoi n'a t-elle pas crié », « Pourquoi ne sait-elle pas défendu », « Pourquoi refuse t-elle de porter plainte ? », « Pourquoi elle ne respecte pas ses rdv médicaux ? ».... De plus, les violences sexuelles sont complexes à avouer puisqu'en dehors de la honte et du dégoût, elles sont commises à 90 % par une connaissance.1 Chez les adultes, 50 % sont faites par le conjoint, alors que chez l'enfant, 50 % sont commises par un membre de la famille.L'agresseur est souvent présent dans des lieux proches ou communs de la victime, il est donc difficile de lui échapper.

 

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Pour terminer sur une synthèse de quelques lignes, lors d'une agression, sa violence incompréhensible et inhumaine plonge la victime dans un état de sidération. Un stress extrême se déclenche mettant en péril l'organisme. De l’adrénaline et du cortisol sont secrétés mais du fait que la victime ne peut s'échapper, la sécrétion va devenir de la drogue dure et un risque vital est possible. Le cortex va faire déconnecter le circuit émotionnel neurologique comme un circuit électrique afin de protéger des organes vitaux (cœur, cerveau...). Cette disjonction crée une dissociation traumatique et une mémoire traumatique. La souffrance physique et psychique est anesthésiée. Puis, afin d'éviter que la mémoire traumatique envahisse le psychisme avec des flash-back, des images, des représentations mentales pouvant faire revivre les violences de l'agression avec la même intensité, des conduites de contrôle, d'évitement vont être mises en place. Si ces méthodes sont mises en échec, alors la personne aura recours à des conduites dissociantes ayant pour objectif de reproduire la disjonction et la dissociation afin d’anesthésier la grande détresse. C'est donc un cercle vicieux qui piège la victime si elle n'est pas accompagnée socialement, médicalement et psychiatriquement. 

 

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Si possible, il est important d'expliquer la mécanique de ces traumatismes aux personnes qui en sont victimes afin de les déculpabiliser de certaines incompréhensions intrinsèques liées à une attitude ou à un comportement étrange (exemple du dentiste) ou dangereux (mise en danger pour recréer une disjonction) dont elles ne sont pas responsables. Elles mettent seulement en place des conduites de survie exceptionnelles. Il est donc indispensable de connaître ces mécanismes afin d'essayer d’accompagner au mieux les personnes victimes de ces violences psycho-traumatiques.

 

1 Enquête ENVEFF 2000 et INSEE ONDRP 2012/2015

2 IVSEA 2015

 

 

 

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