« Héritage pour tous » ou plan jeunesse

Dans son ouvrage "Capital et Idéologie" Thomas Piketty continue son analyse des inégalités dans le monde, notamment celles qui touchent la jeunesse. Michel Cabirol, président des Cercles Condorcet, en propose une lecture et avance des pistes d'action.

Ce travail n’a pas pour but de clouer les riches au pilori mais il montre surtout comment la combinaison d’une oligarchie toujours plus riche et de couches populaires en déshérence prêtes à suivre tous les charlatans démagogues peut s’avérer mortifère pour la démocratie. Il ne faut pas oublier que l’accession de Hitler au pouvoir a été grandement facilitée par une partie du grand capital Allemand.

  • « Héritage pour tous »

Une des propositions consiste dans le versement à l’âge de 25 ans d’une somme de 60% du patrimoine moyen. En France, ceci représenterait 120.000 Euros pour chaque personne arrivant à cet âge. Ce versement serait financé par un impôt sur la propriété pouvant aller jusqu’à 90%.

Comme souvent, Thomas Piketty fait des propositions chocs et iconoclastes peut-être difficiles à appliquer mais qui ont la grande vertu de faire réfléchir les gens et d’engager le débat.

Cette mesure va essuyer un premier train de critiques :

  • Coût exorbitant : 120.000€ pour 800.000 personnes par an représentent 96 milliards€ soit 4% du PIB
  • Spoliation de ceux qui ont beaucoup travaillé
  • Taxe forte sur le patrimoine inapplicable dans un seul pays et inacceptable par les autres pays Européens
  • Fuite des cerveaux et des entrepreneurs

D’autres critiques pourraient s’ajouter aux premières :

  • Risque d’amplifier la bulle sur l’immobilier si beaucoup de jeunes en profitent pour essayer d’acheter un appartement au même moment
  • Capacité de personnes de 25 ans à gérer cet afflux massif et rapide d’argent
  • Risque de renforcement des inégalités entre ceux qui géreront bien et ceux qui dilapideront ce capital
  • Toutes les inégalités ne se résolvent pas par de l’argent et il y a un risque de penser qu’après ce versement tous les problèmes seront résolus. Il ne faut pas oublier la phrase de Gandhi : « Tout ce que tu fais pour moi sans moi, tu le fais contre moi ».
  • La situation de la jeunesse

Les jeunes connaissent une situation souvent difficile et ils sont la première génération à vivre nettement moins bien que leurs parents depuis presque un siècle. En outre, ils ont peu de perspectives de s’en sortir en dehors d’une minorité privilégiée :

  • Cent à cent cinquante mille jeunes sortent du système scolaire sans diplôme ni qualification
  • Les jeunes connaissent un taux de chômage élevé et une grande précarité (que le statut d’auto-entrepreneur et le développement des plateformes numériques accentuent)
  • L’apprentissage et l’alternance sont beaucoup moins utilisés que dans d’autres pays
  • Beaucoup de jeunes font l’expérience de discriminations (lieu de résidence, sexe ou origine) à l’embauche ou lors de la location d’un logement
  • Beaucoup d’étudiants doivent travailler pour financer des études qui sont de plus en plus onéreuses[1]
  • Les jeunes en formation ou déjà diplômés sont souvent exploités dans des stages à répétition. Ensuite, ils doivent enchaîner les CDD avant de signer vers 28 ans leur premier CDI
  • L’augmentation phénoménale des prix des logements leur pose des problèmes insolubles aussi bien pour louer que pour accéder à la propriété.[2]

 

  • Un vrai plan jeunesse

Il faudrait élaborer un plan jeunesse qui répondrait aux vrais problèmes de jeunes ce qui implique une première phase d’écoute pour déterminer leurs vrais besoins

Ensuite, des mesures qualitatives devront être prises pour remédier à certains problèmes : l’intégration récente des étudiants au régime général de l’assurance maladie est une bonne mesure qui permettra aux étudiants de ne plus avoir à choisir entre se soigner et payer son loyer. Le gouvernement devra continuer d’améliorer sa politique éducative et de formation et proposer une politique du logement ambitieuse.

Cependant, ces mesures ne feront pas disparaître les inégalités financières qui sont souvent accentuées aux deux bouts de la vie.

 Il est donc proposé en outre que tout jeune résidant en France légalement reçoive une allocation universelle :

  • De 300€/mois entre 16 et 19 ans
  • De 400€/mois entre 20 et 23 ans
  • De 500€/mois entre 24 et 27 ans.

Le coût brut de cette mesure serait de 45 milliards €. Toutefois, le coût net pour les finances publiques serait inférieur :

  • Cette allocation serait fiscalisée
  • Elle remplacerait certaines aides ponctuelles (APL, allocation de rentrée scolaire, ….)[3]

On pourrait aussi imaginer une montée en puissance de ce dispositif sur 3 ans soit un coût annuel cumulé de 0,5% du PIB ce qui reste compatible avec une gestion saine des finances publiques. Les bénéfices induits en termes de réussite éducative, de santé, de mobilité dans la recherche d’un emploi, d’autonomie ou d’estime de soi seraient très importants et redonneraient espoir et perspective à la jeunesse. En outre, une grande partie de ce revenu universel serait réinjectée rapidement dans l’économie.

En parallèle, il faudrait que quelques modules pédagogiques soient dispensés dans les collèges pour les jeunes de 14/15 ans pour les préparer à bien gérer cette allocation et à comprendre à quoi elle peut servir. De plus, son caractère limité à chaque versement ainsi que sa pérennité sur une longue période permettrait de corriger d’éventuels égarements ou erreurs passagers de la part des récipiendaires..

  • Conclusions

Le plan jeunesse proposé faciliterait la vie de millions de jeunes et leur redonnerait l’espoir alors qu’ils sont parmi ceux qui souffrent le plus de la crise et de la précarité. Ces dépenses seraient un investissement très productif dans le capital humain de notre pays.

Des critiques vont bien sûr fleurir sur un mésusage possible de cette allocation mais la jeunesse dans des périodes difficiles de notre histoire a su montrer son courage et il faut faire à son égard le pari de l’intelligence.

[1] La création de filières courtes professionnelles publiques est un impératif. Tout ce secteur est phagocyté par un secteur privé très rentable.

[2] On parle souvent du coût du travail lors de l’analyse comparative de la compétitivité de la France par rapport à l’Allemagne mais le surcoût du logement est un handicap important de la France qui n’est jamais mis en avant.

[3] Il faudra juste veiller à ce que certaines populations très spécifiques comme certains handicapés n’aient pas des besoins supérieurs et ne soient pas lésés par ce dispositif

Michel Cabirol, président du Comité de liaison des Cercles Condorcet

La plateforme des Cercles Condorcet https://cerclescondorcet.org/

ados

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