Le prévu et l’imprévisible

Damien, agent de circulation à la gare de Savenay – Propos recueillis et mis en récit par Pierre Madiot, coopérative Dire Le Travail

Je viens de tracer l’itinéraire d’un TGV qui va se diriger vers Le Croisic et qui croisera un train de marchandises venant de Redon. Deux lignes en provenance de Nantes se séparent au niveau de la gare de bifurcation de Savenay où je suis en poste. L’une va vers St-Nazaire et Le Croisic – une des lignes les plus fréquentées du département –, l’autre file vers Redon et l’ensemble de la Bretagne. Depuis ma table de commande et de contrôle du poste d’aiguillage, mon rôle est de gérer le trafic des trains qui divergent ou se rejoignent à cet endroit. Je suis ce qu’on appelle un agent de circulation, autrement dit : un aiguilleur.

 © Patrice Morel © Patrice Morel

J’ai placé les aiguilles de manière à ce que les convois prennent la bonne direction, mais mon rôle ne se résume pas à ça. Il a d’abord fallu que je suive scrupuleusement les procédures qui permettent de vérifier que les voies sont libres et de faire face aux incidents ou aux accidents qui risquent toujours de survenir. J’ai eu, par exemple, un arbre arraché par la tempête, des animaux en divagation, des manifestants. Au pire, un train peut avoir heurté une voiture ou avoir fauché quelqu’un. Face à ces évènements potentiellement dramatiques, je n’ai rien d’autre à faire que de tout arrêter en attendant que la voie soit dégagée, et que soient trouvés des moyens de substitution pour les voyageurs.

Les situations les plus délicates sont celles où le danger n’est pas assez conséquent pour empêcher les trains de circuler, mais assez sérieux pour ne pas leur permettre de rouler en toute sécurité. Ce sont, par exemple, des automobilistes qui s’impatientent devant un passage à niveau bloqué. Ils vont chercher à passer en chicane, surtout dans les endroits où ils n’ont pas la possibilité d’emprunter un autre itinéraire. À moi de faire en sorte que les trains circulent dans des conditions qui leur permettent de s’arrêter en cas de danger. Là encore, les procédures sont rigoureuses : il s’agit de transmettre aux conducteurs l’ordre de réduire leur vitesse, jusqu’à rouler au ralenti.

Dans tous ces cas-là, le danger est connu. Tout est anticipé et maitrisé. Mais tout se complique quand c’est l’installation qui fait défaut sans prévenir… Normalement, lorsqu’un train circule, une signalisation automatique se met en place derrière lui pour empêcher le train suivant de le rattraper. Lorsqu’une voie est fermée pour cause de travaux, et que tous les trains circulent du même côté, la signalisation doit les empêcher de se trouver nez à nez. Je les fais donc passer à tour de rôle dans un sens, puis dans l’autre. Cependant, comme la modernisation du réseau, au fil des ans, a amené à réduire le nombre de postes d’aiguillage et à les centraliser davantage, les intervalles de circulation des trains sans poste d’aiguillage sont de plus en plus longs et ne permettent pas de couvrir la surveillance directe de certaines zones par les agents eux-mêmes. La gestion de ce genre de situation suppose donc une bonne cohésion entre, d’une part, les agents de circulation de chaque gare encadrante et les conducteurs et, d’autre part, le régulateur qui a une vision d’ensemble. L’important est que les bons signaux soient activés.

 © Patrice Morel © Patrice Morel

Sauf que, tout à coup, il arrive que la signalisation transmette de fausses informations. Et il faut pourtant faire circuler les trains… Alors, après de minutieuses vérifications et une sévère coordination avec l’aiguilleur du poste voisin, j’obtiens l’autorisation écrite d’envoyer les trains quand même après avoir demandé aux conducteurs de ne pas se fier aux signaux. C’est une grosse responsabilité ! À mon poste d’aiguillage, je deviens garant de la sécurité, celui qui va éviter que les trains ne se percutent.

Finalement, quand les installations nous jouent des tours et fonctionnent dans le sens inverse de la sécurité, le mieux est d’envoyer quelqu’un sur place pour se rendre compte de visu de ce qui se passe. Il peut alors y avoir des échanges un peu tendus lorsqu’il y a nécessité d’appliquer une procédure exceptionnelle. L’important est de garder son calme !

À ce moment-là, je reviens aux fondamentaux qui étaient en vigueur au début du siècle dernier. C’est le train à l’ancienne : la vie des voyageurs ne dépend plus de l’électronique, elle se trouve entre les mains de l’humain. Ce sont des circonstances particulièrement stressantes, mais les cheminots sont formés pour y faire face.

Damien, agent de circulation à la gare de Savenay
Propos recueillis et mis en récit par Pierre Madiot, coopérative Dire Le Travail

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