« Ça ne m’intéresse pas de venir au boulot regarder bosser les autres »

Jean-Philippe, agent de maintenance voies – Propos recueillis et mis en récit par Christine Depigny-Huet et Jacques Viers, coopérative Dire Le Travail

J’adore mon métier parce que c’est varié, qu’il y a une bonne ambiance, mais je fais de plus en plus d’encadrement d’entreprises sous-traitantes et ça commence vraiment à me faire mal au cœur. Les grands travaux ont toujours été réalisés par des entreprises privées qui avaient les machines nécessaires. Maintenant, elles font aussi de la maintenance journalière sur les voies, mon cœur de métier. Au début, 5 à 10 % des interventions étaient sous-traitées sur mon secteur, aujourd’hui on avoisine les 25 à 30 %. Avant le chantier, je prends les cotes de l’écartement des voies et je donne les valeurs théoriques auxquelles il faut ramener, ou écarter, le rail. Et je reviens à la fin du chantier pour reprendre les cotes. Ça ne m’intéresse pas de venir au boulot regarder bosser les autres. Je me sens dépossédé de mon métier. Mon rôle se réduit à faire de la sécurité, à donner les voies à ceux qui vont travailler. Normalement, je dois aussi surveiller leurs travaux, mais c’est ambigu parce qu’elles sont censées faire des chantiers clés en main. Je ne devrais donc pas être obligé de leur dire : « Non, c’est pas bien ce que tu fais ». Je devrais les laisser faire et ne le dire qu’à la fin. Beaucoup ne connaissent pas les bases du métier. Ils ne savent pas comment « saboter » une pièce de bois. Saboter, c’est tailler une traverse pour y creuser l’emplacement du rail, avec le devers nécessaire pour être aux normes. Il leur arrive de rendre un chantier avec des écartements de voies qui ne sont pas bons, ou des tirefonds mal serrés, voire pas serrés du tout. Les tirefonds sont les grosses vis qui relient le patin du rail à la traverse. Je dois constamment rester les surveiller afin d’être sûr que tout soit bien mis en place, serré, attaché. Je suis pris entre deux feux : entre garder mon emploi et m’assurer que les travaux sont bien faits, que ça pourra rouler le lendemain et avancer en sécurité. Pour cela il faut bien que je leur donne un coup de main, et finalement c’est moi qui les forme sur le terrain. Pourtant, en entrant à la SNCF j’ai signé un contrat qui m’interdit de divulguer des informations techniques !

Ces entreprises ont remporté les marchés, mais la plupart de leurs salariés ne connaissent pas le travail. Ils n’ont pas, comme moi, des contrôles de leurs connaissances tous les ans, après des années de formation.

Quand on doit reprendre leur travail derrière, on fait remonter à la direction. Une fois, une entreprise est venue sur le terrain pour faire du « soufflage », c’est-à-dire mettre des cailloux sous les traverses pour combler le vide qui peut s’y trouver. Ils ne savaient pas ce que c’était, ils sont arrivés sans le matériel, donc ils ont fait demi-tour et ils sont rentrés chez eux. Une autre entreprise avait travaillé sur notre parcours pour y changer des traverses. En fin de chantier ils n’ont pas « bourré » les pièces. C’est-à-dire qu’ils n’ont pas calé le ballast sous la traverse pour en assurer la stabilité au passage d’un train. Ça n’a pas loupé, une semaine plus tard nous avons dû intervenir derrière eux quand les conducteurs ont appelé leurs chefs pour signaler un affaissement de la voie au passage de leurs machines sur cette zone. N’étant pas calée, la voie n’avait rien sur quoi s’appuyer. Cela peut créer, à terme, un déraillement parce que le défaut s’accentue avec le temps. Parfois, l’entreprise est mise sur le carreau, mais elle revient un ou deux mois après. Pour moi, c’est la manière dont sont traités les appels d’offres qui ne va pas.

Je n’ai rien contre les salariés de ces entreprises, il faut bien qu’ils se nourrissent. Ce sont des ouvriers comme moi, on sympathise sur les chantiers. Beaucoup de ces entreprises font appel à des intérimaires. Un jour j’ai fait la connaissance d’un petit jeune qui était étudiant. La journée, il allait en cours et la nuit il travaillait sur les chantiers. La semaine précédente il avait un autre boulot qui n’avait rien à voir avec le ferroviaire. C’est caricatural, mais ça existe. Et pendant ce temps, dans mon équipe, nous pratiquons de moins en moins et nous commençons à perdre un savoir-faire qui ne s’apprend que dans les écoles de la SNCF où les formateurs étaient des anciens qui avaient fait le même travail que nous, alors que maintenant ce sont de plus en plus des jeunes sortant d’écoles, qui connaissent les référentiels par cœur. Parfois, on s’amuse à les taquiner. On leur dit : « Oui, mais quand ça ne marche pas, tu fais quoi ? »

Ils ne connaissent pas, mais ce n’est pas de leur faute. Moi, quand j’ai un doute sur quelque chose, je demande à mon « ATEN ». Comme tous les agents de maitrise, c’est un ancien qui a monté. Il y a des processus internes pour cela : un cursus de base, des approfondissements, puis des qualifications à passer. Je pourrais essayer…

Jean-Philippe, agent de maintenance voies
Propos recueillis et mis en récit par Christine Depigny-Huet et Jacques Viers, coopérative Dire Le Travail

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