Jean-Étienne de Linares, délégué général de l’Acat (Action des chrétiens pour l'abolition dela torture), s'élève contre la décoration promise à Abdellatif Hammouchi, chef des services secrets marocains, par Bernard Cazeneuve: « Contre le terrorisme, notre meilleure arme n’est ni militaire ni barbouzarde, c’est l’affirmation et surtout le respect des principes de la démocratie, au premier rang desquels il y a la justice et le refus absolu de la torture ».


 

Ainsi donc Abdellatif Hammouchi, le patron des services secrets marocains, va devenir officier de la Légion d’honneur. Et peu importe qu’il soit visé en France par des plaintes pour complicité de torture, la raison d’État l’emporte sur la justice.

La torture pourtant n’est pas un crime anodin. Il ne s’agit pas de bavures de commissariats, mais d’un système organisé où la hiérarchie ordonne avant de protéger les bourreaux.

La torture, c’est ça : « Je suis resté attaché les yeux bandés et privé de sommeil tout au long de ma garde à vue. Entre cinq et huit personnes m’ont frappé avec un bâton sur la plante des pieds, les mains, le visage, les organes génitaux, la colonne vertébrale. (…) J’ai été électrocuté, suspendu par les pieds. (…) Le dernier jour de ma détention à Témara, ils m’ont cassé le pouce pour me forcer à mettre mon empreinte sur leurs documents. »

Ce témoignage est celui d’un homme qui a connu l’horreur du centre de détention clandestin de Témara, d’un homme qui est passé entre les mains des services secrets marocains, la DGST qu’Abdellatif Hammouchi dirige depuis dix ans. Ce même Abdellatif Hammouchi auquel « la France saura prochainement témoigner son estime », selon les mots du ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve.

Pour ma part, je suis incapable d’avoir de l’estime pour Abdellatif Hammouchi. Et je ne vois dans cette remise de médaille qu’une piteuse contrepartie à la reprise de la coopération entre nos deux pays et surtout entre nos deux services de renseignements. Un geste en forme d’excuse, destiné à laver le soi-disant affront de la justice française qui a osé faire son travail en convoquant Abdellatif Hammouchi le 20 février 2014.

Et si encore, il ne s’agissait que de déshonneur. Mais cet hommage a des conséquences. C’est un blanc seing pour les tortionnaires, une façon de leur dire que la France regarde ailleurs. Ce message, les autorités marocaines l’ont reçu cinq sur cinq : parce qu’elle accompagne les victimes qui ont déposé plainte, l’ACAT vient d’être convoquée à Rabat pour « diffamation, outrage envers les corps constitués » et j’en passe. Deux journalistes français qui réalisaient un documentaire pour France 3 ont été arrêtés dimanche 15 février dans les locaux de l’association marocaine des droits de l’homme (AMDH), avant d’être expulsés. Quant aux victimes, elles sont outrées et se sentent abandonnées par la France. Elles savent ce qui les attend, à l’image de Wafaa Charaf, membre de l’AMDH, qui purge une peine de deux ans de prison pour avoir déposé plainte contre X pour enlèvement et torture. Le message est clair : « circulez, il n’y a rien à voir ! »

Pourquoi un hommage aussi appuyé à Abdellatif Hammouchi ? Le ministre de l’intérieur nous fournit la réponse lorsqu’il salue l’action menée par la DGST dont le « rôle est déterminant dans la coopération contre le terrorisme ».

Pourtant, cette lutte ne saurait justifier toutes les compromissions, toutes les atteintes aux droits de l’homme. Bien au contraire. Contre le terrorisme, notre meilleure arme n’est ni militaire ni barbouzarde, c’est l’affirmation et surtout le respect des principes de la démocratie, au premier rang desquels il y a la justice et le refus absolu de la torture.

Tolérer la torture, admettre que d’autres puissent y avoir recours, soutenir des régimes qui bafouent les droits de l’homme, c’est donner des armes à la propagande extrémiste, c’est alimenter les discours de haine à notre encontre, c’est agiter un chiffon rouge devant tous les desperados du jihadisme. En son temps, l’administration Bush avait justifié le recours à la torture pour « ne pas combattre le terrorisme avec une main attachée dans le dos ». On sait où nous ont mené de tels égarements moraux et stratégiques. Ne reproduisons pas les mêmes erreurs. Évitons, pour reprendre les mots de Churchill, d’avoir à la fois la guerre et le déshonneur.

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