De l’éloge du blasphème à l’éloge du moi

Michel Tubiana, Président d’honneur de la Ligue des droits de l’Homme (LDH), revient sur « Eloge du blasphème » de Caroline Fourest. « ... une suite de règlements de compte, d’imprécations, de vérités dont elle serait seule détentrice : la vérité est avec Caroline Fourest, l’erreur est en dehors pour paraphraser une formule vaticanesque. Dans ces conditions, le débat devient difficile. Il s’en suit une incapacité à penser les problèmes et donc une impuissance à penser les réponses ».

Michel TubianaPrésident d’honneur de la Ligue des droits de l’Homme (LDH), revient sur « Eloge du blasphème » de Caroline Fourest. « ... une suite de règlements de compte, d’imprécations, de vérités dont elle serait seule détentrice : la vérité est avec Caroline Fourest, l’erreur est en dehors pour paraphraser une formule vaticanesque. Dans ces conditions, le débat devient difficile. Il s’en suit une incapacité à penser les problèmes et donc une impuissance à penser les réponses ».


Mon vieux fond anticlérical a pris le dessus. Un « éloge du blasphème ». Voici qui était alléchant même si son auteure, Caroline Fourest, m’inspire plus de méfiance que de sympathie. Il est vrai que comme d’autres, je suis de ceux et celles, avec l’organisation que j’ai présidée, la LDH, qu’elle a plaisir à brocarder sous les vocables « d’islamo-gauchistes » ou de « crétins utiles » et autres qualificatifs peu amènes. Mais la perspective de lire l’éloge d’une idée dérangeante ou qui se veut telle est toujours séduisante. Las, j’ai dépensé 17 euros pour lire un éloge du moi ! Sur 184 pages, elle en consacre plus de 150 à ses ennemis, ceux d’hier et d’aujourd’hui : Ramadan, Boniface, Siné, Morin, Rokhaya Diallo, Plenel, jusqu’à Plantu ou Geluk en passant par le communautarisme anglo-saxon, l’islamophobie, etc. j’arrête là la liste n’étant pas en charge de la défense des uns ou des autres.


Je ne me suis pas plus attardé à vérifier les citations, ce qui est toujours prudent de faire avec cette spécialiste des « coquilles » comme elle nomme joliment les nombreuses erreurs et approximations qui parsèment ses écrits. Une omission et une citation méritent toutefois d’être citées en ce qu’elles illustrent une méthode et des aprioris. L’omission concerne les poursuites contre Dieudonné. Comme il faut distinguer le bon grain de l’ivraie, la rigueur intellectuelle de Caroline Fourest ne va pas jusqu’à écrire que le MRAP et la LDH ont aussi poursuivi Dieudonné. Seules sont citées les organisations véritablement antiracistes, selon elle, la Licra et SOS Racisme. (1) Plus grave est l’imputation à Siné d’une citation purement antisémite sans indication de source si ce n’est la radio sur laquelle elle aurait été prononcée. Pas de date, pas de possibilité de la vérifier. (2) Mais trêve de pointillisme, venons-en au cœur du sujet. Ce fameux blasphème dont je m’attendais à lire l’éloge, l’explication, la justification, l’intérêt ou l’importance. Cette transgression des vérités révélées, cet éloge de la liberté de pensée, de sa construction et de sa perception. De tout cela rien. En fait de ce qui aurait pu servir à un intéressant débat et questionnement, il n’en reste qu’une note de bas de page renvoyant à un livre publié en 1998 et dressant une histoire du blasphème en Occident (3). Car l’essence du livre de Caroline Fourest est ailleurs : un plaidoyer pro domo pour sa conception de la laïcité, érigée en vérité révélée, un anathème jeté sur qui ne pense pas comme elle et un refus des nuances, sans le moindre effort de comprendre ce qui est complexe. Le binaire, pour ou contre, noir ou blanc règne en maître.

 

Tout n’est certes pas faux. L’assassinat des journalistes de Charlie, des trois membres des forces de l’ordre et de juifs parce juifs ne supporte pas un quelconque « oui mais ». La condamnation ne peut être qu’absolue. La dénonciation de l’hypocrisie de certains médias, notamment anglo-saxons ou de la lâcheté de certains responsables politiques vaut pour ce qu’elle est : un cri de rage justifié face à l’inacceptable. Mais est-ce que tout ceci empêche d’essayer de comprendre ? Manifestement pour Caroline Fourest, essayer de comprendre, c’est déjà excuser. C’est ainsi que les terroristes le sont devenus par « goût » et par frustration et compenseraient le recul du patriarcat. Quant aux femmes ayant rejoint ces mouvements, elles relèveraient de l’embrigadement sectaire pour servir d’esclaves sexuelles (4). Là encore, tout n’est pas faux mais se borner à ces débuts d’explications psychologisantes, c’est non seulement un tantinet méprisant, notamment à l’égard des femmes, incapables d’adhérer à ces mouvements, selon l’auteure, de leur propre volonté, mais c’est surtout ignorer tous les autres schémas d’explications d’ordre sociologique, politique, économique, historique ou autre. Nulle justification dans ces tentatives d’explications, simplement le souci de comprendre pour mieux combattre, pour déconstruire toutes les prétendues excuses et surtout pour tenter de mieux prévenir. Visiblement, là ne sont pas les préoccupations de Caroline Fourest.

 

Il n’en est pas différemment à propos de la liberté d’expression. A juste titre, Caroline Fourest en réaffirme le prima. En dernier ressort, pour reprendre la formule, il vaut mieux un excès de liberté qu’une atteinte à celle-ci. Caroline Fourest dénonce, de manière fondée, cette liberté d’expression sans limite, ou quasiment sans limite, qui prévaut aux Etats-Unis et autorise un déversement de haine, notamment sur le Net, contre les noirs, les juifs, les musulmans, les homosexuel(le)s, etc. en toute impunité alors que la censure et l’autocensure règne dès qu’il s’agit d’une représentation religieuse. Et elle a raison de se féliciter de l’équilibre trouvé par la jurisprudence française entre le refus de censurer une critique des religions ou du fait religieux et la sanction de la volonté d’injurier ou de discriminer des individus ou une communauté. Mais est-ce que cela interdit de s’interroger sur la perception que l’on peut avoir d’une image ou d’un propos ? Non pour justifier une interdiction mais parce que les perceptions sociales ne sont pas intemporelles. Caroline Fourest croit-elle réellement que le sketch de Pierre Desproges sur les juifs serait venu aujourd’hui naturellement sous la plume d’un humoriste ? La sensibilité de telle ou telle partie de la population, la situation qui est la sienne sont une réalité qui ne doit pas conduire à censurer mais qui s’impose comme un fait (et comme chacun le sait les faits sont têtus comme disait un  camarade révolutionnaire du début du XXe siècle…). Libre à chacun d’en tenir compte à sa manière. La prétention de Caroline Fourest de contester à d’autres dessinateurs le droit de vivre la réalité d’aujourd’hui d’une manière différente est donc parfaitement déplacée. Serait-ce une obligation d’adopter les canons de Charlie qui deviendrait ainsi, y compris dans les excès propres à un journal de caricatures, l’étalon de la défense de la liberté d’expression ? A l’évidence et heureusement non, sauf à introduire une autre forme de doxa.

 

J’entends aussi l’argument de l’autocensure. Cette restriction insidieuse ou non à la liberté d’expression qui s’exerce en amont au nom de la « responsabilité » et sous la pression de tels ou tels lobbys. Outre le fait qu’elle trouve à s’exercer dans bien d’autres domaines que celui qui intéresse l’auteure, elle doit nous conduire, en effet, à une défense intransigeante. Ceci implique un réelle vigilance et un rappel constant aux pouvoirs publics qu’ils sont là pour permettre les expressions les plus diverses et non pour les corseter. (5)

 

Caroline Fourest ne serait pas Caroline Fourest si elle n’avait pas fait de la laïcité le rempart contre tous les intégrismes et tous les terrorismes. Pour l’auteure, le monde se divise en deux : des ilots de démocratie laïque en passe d’être submergés par un océan d’intégrisme religieux. (6) Encore conviendrait-il d’être plus précis car si on définit la laïcité selon la loi de 1905, c’est-à-dire cette double obligation de non-reconnaissance des cultes par l’Etat et de garantir le libre exercice, y compris public, des cultes, ce ne sont pas d’ilots au pluriel dont il faut parler, c’est bien l’exception française qu’il faut évoquer (peut-être le Mexique nous rejoint-il en partie). Et pour être parfaitement clair, c’est une exception et une expérience fécondes dont nous devons être fiers mais qui ne saurait pour autant se transformer en une leçon délivrée au monde….

 

On savait Caroline Fourest capable d’emphase simplificatrice et dangereuse. La tribune qu’elle avait publiée le 28 avril 2006, faisant suite à un appel du 1er mars 2006,  n’est pas pour rien dans la formation d’un sentiment anti musulman en France. On y lisait, entre autres excès, qu’un musulman barbu était potentiellement anti laïque…Elle ne déroge pas à sa règle. Voici que la situation du Nigéria s’explique par « l’absence de laïcité » (7) ou que la laïcité a pour mission de « briser tous les totems et tous les tabous » (8). Le Nigéria n’aurait-il pas un problème de corruption et de bonne gouvernance démocratique, même s’il serait stupide d’ignorer la dimension religieuse dans laquelle se transcrivent ces problèmes ? On ne savait pas que l’objet de la laïcité était de renverser des « tabous et des totems », on croyait qu’elle avait pour mission d’assurer la neutralité de l’Etat et de former des hommes et des femmes en tant que citoyens libres et aptes à décider par eux-mêmes, y compris d’adhérer à des « tabous et des totems » dès lors que l’ordre public n’est pas mis en cause. Dans ce livre, comme dans d’autres apparitions médiatiques, Caroline Fourest prend soin de se démarquer d’une conception antireligieuse de la laïcité. Elle ne peut s’empêcher d’y revenir.

 

De la même manière, voici que la laïcité permet de se dispenser d’évoquer les problèmes sociaux, les discriminations, les ghettos territoriaux, les stigmates coloniaux, tout ce qui  délite le lien social bien plus sûrement que toute manifestation religieuse. Réduire la question du terrorisme et de l’instrumentalisation du fait religieux à la laïcité, c’est dénaturer ce principe, se tromper de cible et s’empêcher de penser.

 

Et c’est bien là le sentiment final que l’on tire de la lecture du livre de Caroline Fourest, une suite de règlements de compte, d’imprécations, de vérités dont elle serait seule détentrice : la vérité est avec Caroline Fourest, l’erreur est en dehors pour paraphraser une formule vaticanesque. Dans ces conditions, le débat devient difficile. Il s’en suit une incapacité à penser les problèmes et donc une impuissance à penser les réponses.

 

Reste ce qui m’a le plus gêné. On sait que Caroline Fourest s’est séparé d’anciens amis qui en sont venus à créer Riposte Laïque, site internet qui fait de la haine de l’Islam et des musulmans un axiome. Il faut lui en donner acte.

 

C’est pourquoi on ne peut être que surpris de trouver sous sa plume deux raccourcis déplorables ; le premier consiste à faire de l’esclavage moderne l’apanage du seul monde Arabe (9), le second d’écrire à la page 134 « …tribune d’une blogueuse de culture musulmane dénonçant l’antisémitisme de ses coreligionnaires. »

 

Est-il besoin de souligner la manière dont ces mots peuvent être entendus en raison de la généralisation dont ils procèdent ?

 

A l’inverse de ce que Caroline Fourest impute à loisir à ses contradicteurs, c’est-à-dire de tenir un double discours, je m’abstiendrai de conclure de ces deux passages que Caroline Fourest laisse ici apparaître son vrai visage. Je lui ferai le crédit de penser que l’émotion dans laquelle elle a écrit son livre en est la cause. Mais, comme elle l’explique elle-même, l’émotion n’excuse pas tout.

 

 (1) Page 159

(2) Page 167

(3) Page 16 Alain Cabantous Histoire du blasphème en Occident, chez Albin Michel 1998

(4) Pages 127 & 128

(5) Je conseille à Caroline Fourest de s’intéresser aux travaux de l’Observatoire de la liberté de création créé par la LDH.

(6) Page 180

(7) Page 144

(8) Page 135

(9) Page162

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