« Dites-le dans le français que vous voulez ! »

« Dites-le en français » ! Le 16 mars 2015, le CSA a réalisé une campagne de trois vidéos. Des chercheurs (linguistes et informaticiens), tous membres du projet équipe sud4science sur les SMS, s'insurgent contre leur contenu qui dévalorise l'écriture SMS.

« Dites-le en français » ! Le 16 mars 2015, le CSA a réalisé une campagne de trois vidéos. Des chercheurs (linguistes et informaticiens), tous membres du projet équipe sud4science sur les SMS, s'insurgent contre leur contenu qui dévalorise l'écriture SMS.


 

 À l’occasion de la première journée de la langue française dans les médias audiovisuels, « Dites-le en français », le 16 mars 2015, le conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) a réalisé une campagne de trois vidéos. Cette journée a été organisée en partenariat avec la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF) et Radio France.

 

Nous, chercheurs du projet sud4science/88milSMS, linguistes et informaticiens (Rachel Panckhurst, Catherine Détrie, Cédric Lopez, Claudine Moïse, Mathieu Roche, Bertrand Verine), appartenant à des structures de recherche publiques (Université Paul-Valéry Montpellier, Praxiling, CNRS, Cirad, Tetis, Université Stendhal Grenoble, Lidilem) et privées (Viseo Technologies, Grenoble), nous insurgeons contre le contenu de ces vidéos. De notre point de vue, elles dévalorisent l’une des créativités majeures de la langue française écrite du 21e siècle : l’écriture SMS.

 

Dans l’une de ces vidéos, intitulée « Stop au langage SMS - Campagne CSA "Dites-le en français" », on voit un adolescent frigorifié entrer dans une voiture : il avait envoyé un SMS à sa mère pour lui demander de venir le chercher car son cours était annulé. On voit la mère lui rétorquer : « J’ai rien compris », puis, une fois que l’adolescent lui a expliqué le contenu du SMS qu’elle n’avait pas compris, elle poursuit :« La prochaine fois que t’as besoin de moi, tu m’achètes un dictionnaire pour SMS, oh, non, mieux, t’apprends à écrire ». Puis on entend, en arrière-fond, « Dites-le en français. Notre langue est belle. Utilisons-la. »

 

En tant qu’enseignants-chercheurs et chercheurs en Sciences du Langage et en Traitement automatique des langues (TAL), notre travail consiste, entre autres, à étudier l’évolution de la langue française. Les linguistes ne jugent pas ; ils observent, constatent, analysent et rendent les résultats de leurs travaux de recherche disponibles pour consultation par le grand public.

 

À ce titre, en 2011, nous avons recueilli plus de 90 000 SMS auprès du grand public (projet sud4science : http://www.sud4science.org dans le cadre du projet international sms4science : http://www.sms4science.org), soit la base de données la plus importante jamais recueillie en langue française. Depuis juin 2014, notre corpus de SMS anonymisés est disponible pour téléchargement sur la grille de services d’Huma-Num (http://88milsms.huma-num.fr/). Toutes les personnes intéressées peuvent donc le consulter.

 

Nous avons bénéficié de deux subventions publiques pour mener à bien ce travail : MSH-M (Maison des Sciences de l’Homme de Montpellier) et DGLFLF. Dans le rapport de 50 pages rendu à la DGLFLF à l’issue du projet intitulé « Pratiques contemporaines de la textualité numérique : observation, description et analyse d’un grand corpus de SMS », nous avons expliqué pourquoi nous nous intéressons aux SMS : en tant que linguistes, nous observons, sans jugement, sans nous référer à une norme quelconque, les changements linguistiques. Nous nous intéressons à l’étude du langage, des langues et des pratiques langagières, donc, lorsqu’il y a des mutations éventuelles, nous saisissons l’occasion pour étudier de nouveaux phénomènes. La langue est dynamique, en mouvance constante et surtout vivante (ce que semble méconnaître la vidéo consacrée aux SMS !). Puis, en étudiant les SMS, nous pouvons envisager des applications industrielles en TAL : des systèmes de transcodage SMS vers le français standardisé ; des logiciels de reconnaissance des SMS, ou de vocalisation, pour des personnes aveugles, ou pour des conducteurs, etc. Ces applications pourront aussi aider à traiter de grandes masses de données textuelles très présentes aujourd’hui dans les réseaux sociaux (tweets, Facebook).

 

Grâce à des subventions publiques, nous avons pu observer et analyser une écriture SMS d’une très grande créativité dans ses formes, et qui renferme une dimension ludo-affective très forte.

Nous déplorons que l’écriture SMS soit trop souvent considérée comme une facette de la langue à bannir. Acceptons enfin (!) que cette écriture fasse partie intégrante de la langue française dans sa dimension évolutive. Nous savons qu’à l’oral plusieurs registres, plusieurs genres sont possibles, et même nécessaires, selon les contextes. Refusons, qu’à l’écrit, seule la langue française normée soit acceptable. Toutes les écritures, toutes les créativités doivent être à l’honneur. Les scripteurs de SMS, eux-mêmes, font la différence entre une écriture utilisée entre amis, proches, dans un contexte où l’affect et la volonté de faire partager cet affect priment, et une autre situation exigeant d’autres pratiques. Nos études scientifiques le montrent. Alors, oui au slogan « Dites-le en français », qui, pour nous, ne doit pas équivaloir à : « Dites-le en français normé » mais plutôt à « Dites-le dans le français que vous voulez ! »

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