Maroc: «cesser d'instrumentaliser la terreur»

Haoues Seniguer, chercheur au Groupe d'études et de recherches sur la Méditerrannée et le Moyen Orient (Iep/Lyon2) revient sur l'attentat survenu à Marrakech, le 28 avril 2011, et met en garde contre les tentatives d'instrumentalisation. D'après lui, «la violence terroriste, sous les dehors du langage religieux enflammé qu'elle emprunte, pose toujours des questions sociales et politiques».

Haoues Seniguer, chercheur au Groupe d'études et de recherches sur la Méditerrannée et le Moyen Orient (Iep/Lyon2) revient sur l'attentat survenu à Marrakech, le 28 avril 2011, et met en garde contre les tentatives d'instrumentalisation. D'après lui, «la violence terroriste, sous les dehors du langage religieux enflammé qu'elle emprunte, pose toujours des questions sociales et politiques».

 

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puceinvite.jpgLe Maroc a été secoué par un attentat, le 28 avril dernier, dans un café très fréquenté de Marrakech. Après avoir envisagé la piste kamikaze, les premiers résultats de l'enquête s'acheminent à présent vers l'hypothèse d'une bombe actionnée à distance. Quel que soit le mode opératoire utilisé, les pertes humaines n'en sont pas moins dramatiques et tragiques. Mais il faut garder tout son sang-froid et surtout l'impérieuse rigueur analytique pour ne pas passer à côté du sujet et verser dans l'émotionnel susceptible de paralyser la réflexion de fond.

Les interprétations à chaud, parfois péremptoires au demeurant, que l'on a pu entendre ici ou là, méritent, de notre point de vue, d'être prises avec précaution. Il faut les manier avec des pincettes. Notamment celles portant sur la détermination des visées, supposées ou réelles, d'une telle action meurtrière (visait-elle par exemple, par procuration symbolique, l'Occident?) qui, pour l'instant, nous échappent complètement. Tout simplement parce qu'on n'en connaît pas, à cette heure, tous les ressorts matériels et idéologiques, et pour cause, en l'absence de coupable(s) appréhendé(s). S'agit-il d'un acte isolé, concerté, en lien ou non avec des groupuscules constitués au Maroc ou agissant depuis l'étranger? etc. Rien n'est encore établi de manière sûre et définitive. Prétendre le contraire serait à l'évidence une entreprise aussi vaine que fallacieuse. En outre, seraient entretenus, le cas échéant, toutes sortes de fantasmes et partant, la confusion dans les esprits sans nous éclairer pour autant sur les conséquences politiques à venir. On ne saurait par conséquent éluder d'autres aspects plus cruciaux que charrie cet attentat et qui, eux, méritent à cet égard, pleinement notre attention.

En effet, il est tout à fait possible, de manière plus rationnelle, plus prudente et féconde, d'émettre des hypothèses tenables à partir d'une mise en perspective critique et historique de ces événements avec pour fil d'Ariane l'interrogation suivante: quelles peuvent être, à terme, les conséquences d'un tel attentat dans un pays où souffle, comme ailleurs dans la région, un vent de révolte irrésistible en faveur de plus de libertés publiques et politiques?

Les précédents de Casablanca...

L'attentat de Marrakech n'est pas le premier du genre dans le royaume chérifien; ce qui fait dire au journaliste marocain Ali Amar que le Maroc est «le royaume des kamikazes». Nous lui laissons la responsabilité de tels propos. Selon ce dernier, son pays produirait, depuis quelques années au moins, des individus candidats au terrorisme, suicide ou non. En effet, le 16 mai 2003 et le 11 mars 2007 déjà, à Casablanca en particulier, des actes terroristes prenaient pour cible des civils suivant un mode opératoire proche de celui qui a été mobilisé jeudi dernier, sans être toutefois complètement identiques au plan quantitatif et qualitatif. D'abord, il y eut une différence de taille du point de vue de la logistique déployée, puisque dans les attentats de 2003, dix des treize personnes (kamikazes) impliquées directement sont mortes dans les attaques qu'elles ont perpétrées de leurs propres mains avec des conséquences autrement plus meurtrières –41 personnes ont trouvé la mort.

Les attentats de 2003, attribués à des individus supposés liés à des groupuscules salafistes «jihadistes» tels que la Salafiyya Jihâdiyya et Al-Sirât Al-Mustaqîm («le droit chemin», du nom d'une partie d'un verset de la première sourate du Coran), s'ils n'ont pas livré, à ce jour, tous leurs tenants et aboutissants, se sont en tous les cas révélés comme une puissante arme dissuasive, aux mains de l'appareil sécuritaire marocain, pour contraindre notamment les islamistes légalistes du Parti de la Justice et du Développement à euphémiser, de façon considérable, leur discours religieux en l'évidant de ses relents polémiques ou populistes. Les contraignant, par ailleurs, à se faire on ne peut plus discrets sur la scène politique officielle, en révisant sérieusement à la baisse leur participation aux élections communales qui suivirent, sous le poids des pressions du Palais. Rappelons également que les islamistes de la formation en question furent même tenus «moralement responsables» des attentats, par certains milieux de l'opinion publique, en raison de leur filiation idéologique avec les Frères musulmans (auxquels une certaine presse attribue souvent la production d'une idéologie liberticide voire totalitaire) et leur conception conservatrice des mœurs et des relations sociales entre d'une part, les hommes et les femmes et d'autre part, les musulmans et les non-musulmans au sein d'une société réputée majoritairement attachée aux préceptes de l'islam.

Au nom de l'unité nationale, la monarchie a pu, après 2003 et 2007, justifier, avec le silence approbateur des acteurs du champ politique national sinon avec leur consentement enjoué, un redéploiement autoritaire passant par pertes et profits les questions sociale et politique que pose toujours, quoi qu'il arrive, la violence terroriste sous les dehors du langage religieux enflammé et fanatisé qu'elle emprunte. L'irrationalité apparente de gestes désespérés qui, pour condamnables qu'ils sont au plan moral, n'a d'égale que la surdité des gouvernants incapables, bien trop souvent, d'apporter des réponses politiques et sociales précises pour couper l'herbe sous le pied aux éventuels candidats au suicide et à leurs inspirateurs qui se nourrissent justement de la pauvreté, de la paupérisation et du manque de libertés, pour embrigader leurs ouailles.

Avec les révoltes arabes, rien ne sera plus comme avant...

Les révoltes parties de Tunisie pour s'étendre à l'ensemble du monde arabe ont entraîné de nouvelles équations politiques limitant dorénavant les marges de manœuvre des régimes autoritaires. Désormais, à côté de la question sociale ordinaire, la question des mécanismes de distribution du pouvoir, d'allocation des ressources politiques et économiques est plus qu'incontournable et se pose, avec la même acuité que pour d'autres régimes voisins, aux titulaires du pouvoir marocain. Autrement dit, la résolution des inégalités sociales, la création d'emploi, l'accès à la santé et aux services publics est indissociable de l'octroi de libertés politiques qui puissent permettre aux Marocains de choisir librement leurs élus. En d'autres termes, de devenir un corps politique autonome et indépendant des puissances occultes de l'argent. Ces derniers, comme tous les citoyens du monde, aspirent, de la sorte, à être tout à la fois «les auteurs et les destinataires du droit» pour reprendre une conceptualisation profonde du philosophe allemand Jürgen Habermas.

Ainsi, contrairement à ce que l'on pouvait redouter autrefois, l'instrumentalisation de la terreur véhiculée par le terrorisme aveugle par certains milieux sécuritaires proches du pouvoir favorables au statu quo, ne semble plus être de mise aujourd'hui. En tout état de cause, si des mesures sécuritaires devaient être prises, cela ne pourra enrayer la demande populaire en faveur de plus de dignité, de liberté et de justice. Ce processus est à ce point inéluctable que le ministre de la communication marocain, Khaled Naciri, a déclaré, tout juste après les attentats de jeudi dernier qu'il condamna fermement: «Le Maroc est une démocratie mature et rien ne nous détournera de cet objectif.» C'est dire combien la «transition» vers la démocratie est inéluctable. Rien ne nous autorise toutefois à dire quand et comment elle aura lieu.

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