Treize scientifiques, généticien(ne)s, ethnologues, anthropologues, parmi lesquels Pierre Darlu, Franz Manni et André Langaney, s'alarment du « retour de la race dans les médias ». Pour eux, « la race ne concerne en rien la génétique ou la biologie humaine » et « n’a de sens que pour ceux qui y croient et pensent en user ou en abuser », écrivent-ils en réponse à Nancy Huston et Michel Raymond.

 



Une stratégie éprouvée pour donner du poids à des idées indéfendables est celle de dénigrer radicalement celles des autres. Une illustration flagrante de cette tactique vient de nous être servie par Nancy Huston et Michel Raymond dans leur article Sexes et race, deux réalités : d’abord déconsidérer les spécialistes des sciences humaines et sociales, en les présentant comme sectaires et dogmatiques, ignorants de la réalité des sciences naturelles et aveugles aux progrès techniques. Ensuite les accuser de déni de réalité. Et tout cela pourquoi ? Simplement pour critiquer la « théorie du genre » et pour redonner vie à un vieux concept éculé que les généticiens ont abandonné depuis bien longtemps, celui de race humaine.

La réalité, les « faits », pensent nos auteurs, parleraient d’eux-mêmes en faveur de la différence sexuelle et de l’existence des races. Ce serait biologiquement incontournable, et les anthropologues ou psychologues n’auraient pas leur mot à dire. C’est oublier un peu vite que les faits ne sont ni jamais totalement avérés ni totalement irréfutables, mais qu’ils doivent toujours être soumis à une analyse critique sans laquelle la place est laissée aux interprétations les plus irrationnelles ou subjectives. Les sciences sociales, tant décriées par les auteurs, sont justement là pour mener une telle analyse. Le problème n’est pas l’ignorance réciproque entre biologistes et spécialistes des sciences humaines et sociales : les recherches les plus récentes montrent qu’ils pratiquent depuis longtemps de fructueuses collaborations, n’en déplaise à nos deux auteurs qui doivent les ignorer.

Paradoxalement, Huston et Raymond nous proposent deux exemples pour conforter leur entreprise de démolition, deux exemples dont ils devraient tirer eux-mêmes la leçon : la mauvaise interprétation de l’évolution darwinienne par l’idéologie nazie et la défense de l’hérédité des caractères acquis proposée par Lyssenko, le protégé de Staline. Deux déviations idéologiques, certes, mais qui sont pourtant bien fondées sur « des faits ». Les faits biologiques n’ont donc aucune évidence s’ils ne sont pas décryptés par une analyse critique, celle que savent opérer historiens et sociologues !

Pour en revenir aux races humaines, seraient-elles véritablement « un fait » irréfutable comme le pensent Huston et Raymond ? Si, comme ils le proposent, la race renvoie tout à la fois aux races de chiens, aux sous-espèces de chimpanzés, aux variétés de mésanges, ou aux groupes géographiques, alors le « fait racial » est vraiment tout et n’importe quoi, un mélange que de grands biologistes, comme Ernst Mayr, ont mis toute leur carrière à démêler. Dans ces conditions, il est bien difficile d’attribuer un quelconque statut scientifique à la race quand elle est définie en des termes aussi approximatifs.

La race relève explicitement d’une problématique classificatoire. Mais selon les critères retenus pour classer, le nombre de races peut être incommensurable. Actuellement, les critères génétiques qui pourraient servir à des classifications ne sont plus les traits morphologiques du XIXe siècle ou les groupes sanguins du XXe siècle, mais les millions de marqueurs générés par les nouvelles techniques de séquençage du génome. Certes, ces marqueurs ne sont pas tous indépendants, mais ils rendent toute classification ambigüe en ce sens que, même si des « races » pouvaient être décrites, l’affectation d’une personne à l’une d’elle ne pourrait se faire qu’en probabilité, c’est-à-dire avec une chance de succès entre 0 et 100%, certaines parties de son génome relevant d’une de ces races hypothétiques, d’autres parties d’autres races tout aussi hypothétiques… La race n’est en rien un concept opératoire efficace.

La race serait-elle alors une version réactualisée du concept de « populations » ? Tout le monde s’accorde à dire que nous sommes tous génétiquement différents, que la diversité génétique au sein de l’espèce humaine est une réalité et qu’il existe bien des populations humaines. Mais aucun généticien, aucun anthropologue n’est en mesure d’en proposer une définition univoque. Est-ce un ensemble de personnes vivant dans la même région, un ensemble de personnes partageant des ancêtres communs ou une même langue, un ensemble de personnes observant les mêmes règles d’alliance exigeant qu’elles se marient davantage entre elles qu’avec des personnes extérieures ? Dans la pratique de la recherche, une population n’est que le fruit de compromis variables au gré des contextes. Si les généticiens s’intéressent aux populations et à leur diversité génétique, c’est simplement pour retracer l’histoire complexe de l’humanité, avec ses migrations et ses mélanges. Les marqueurs génétiques les plus neutres sont d’ailleurs les meilleurs pour cela. Pas besoin de s’occuper de classification ou de race. Si donc la race était réductible à la « population », alors la race ne serait ni une réalité ni un« fait ».

Non, décidemment, la race ne concerne en rien la génétique ou la biologie humaine. Contrairement à ce qu’écrivent Hudson et Raymond, elle n’est pas « une simple réalité que la génétique moderne se contente de décrire ». La race n’a de sens que pour ceux qui y croient et pensent en user ou en abuser. A ce titre, elle relève bien des Sciences humaines et sociales !

Pourquoi un tel retour de la race dans les médias ? On peut se poser la question d’autant que ce vieux débat ne resurgit pas seul. C’est également le retour de la génétique de l’intelligence, pourtant largement enterrée dans les années 1970 à la fois par les psychologues et les généticiens, et c’est aussi le retour de théories eugénistes. Sans doute est-ce la fascination pour l’ADN qui relance toutes ces problématiques, avec le support des lobbies biotechnologiques. Les nouvelles connaissances sur l’ADN ne permettraient-elles pas de sélectionner des enfants ayant un « meilleur patrimoine neurogénétique », nous laisse entendre Laurent Alexandre, dirigeant de DNAVision, une société spécialisée dans le séquençage de l’ADN (lire le billet de Laurent Alexandre et le débat qui l'a suivi) ? Ailleurs, dans un portrait complaisant de Zhao Bowen  jeune chercheur coréen qui recherche les marqueurs ADN favorisant les QI élevés, la question est posée de savoir « s’il serait immoral, par exemple, de plancher sur la génétique de l'intelligence de différentes ethnies ? » La réponse est claire : Zhao Bowen déclare que son travail consiste seulement à « découvrir des faits. Que l'on décide de les découvrir ou pas, ce sont des faits, ils restent là, comme ce qui relève de la nature de notre univers, ce n'est pas changeable ».

Encore un effort et des généticiens, thuriféraires de « faits » incontestables, finiront bien par trouver leurs propres gènes de la bêtise et de l’ignorance !

N.B. Le texte de Nancy Huston et Michel Raymond a déjà suscité de nombreuses réactions, rarement positives – lire notamment Sexes et races, deux illusions par Alexis Jenni (Le Monde, du 26-27 mai 2013), Sexe, race et réalité : réponse à Nancy Huston et Michel Raymond par Christine Detrez et Régis Meyran (Libération du 27 mai 2013), Le roman des races de Nancy Huston et Michel Raymond par André Langaney (La Tribune de Genève du 23 mai 2013) et Sexes, races et domination sociale par Michel Fize (Le Monde du 27 mai 2013). L’objet de ce nouveau texte est d’insister sur l’émergence préoccupante du concept de race.

Signataires

Pierre Darlu, directeur de recherche émérite au CNRS, co-auteur (avec Catherine Bourgain) de ADN super star ou superflic ?, Paris, Editions du Seuil, 2013.

Avec  

Vincent Battesti, chargé de recherche en anthropologie au CNRS, Muséum national d’histoire naturelle, chercheur invité à l’Université de New York

Christian Coiffier, ethnologue, maître de conférences au Muséum national d’Histoire naturelle

Bernard Dupaigne, ethnologue, professeur au Muséum national d'Histoire naturelle

André Langaney, généticien, professeur au Muséum national d'Histoire naturelle

Sylvie Le Bomin, ethnomusicologue, maître de conférences au Muséum national d’Histoire naturelle

Franz Manni, généticien, maître de conférences au Muséum national d’Histoire naturelle, directeur exécutif de la revue d’anthropologie Human Biology, membre du commissariat scientifique du Musée de l’Homme

Anie Montigny, ethnologue, maître de conférences au Muséum national d’Histoire naturelle / Musée de l'Homme, CNRS UMR 7206 Hommes/Nature/Sociétés.

Patricia Pellegrini, ethnologue, associée à l'UMR 7206 Muséum national d’Histoire naturelle/CNRS/Université Paris7

Catherine Sabinot, docteure en ethnoécologie, chargée de recherche à l'Institut de recherche pour le Développement (IRD)

Priscille Touraille, chargée de recherche au CNRS, UMR 7206 Muséum national d’Histoire naturelle/CNRS/Paris  7; Auteur de Hommes grands, femmes petites: une évolution coûteuse. Les régimes de genre comme force de l'adaptation biologique. Paris, Editions de la Maison des Sciences de l'Homme, 2008.

Paul Verdu, généticien, chargé de recherche au CNRS au sein du Laboratoire d'Eco-anthropologie et Ethnobiologie, UMR 7206 Muséum national d’Histoire naturelle/CNRS/Université Paris7, équipe "Génétique des Populations Humaines"

Nancy Wise, vice-présidente de la Société des Amis du Musée de l’Homme.

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Tous les commentaires
  • 12/06/2013 20:04
  • Par cereb

En effet ,le GENRE HUMAIN!

excellent!