Le logement social, prochaine proie de la spéculation immobilière?

A la veille de la seconde édition des États généraux du logement, mercredi 8 juin 2011, le porte-parole de la fédération Droit au logement (DAL), Jean-Baptiste Eyraud, dénonce l'alliance douteuse des organismes HLM, des promoteurs immobiliers et des entreprises du BTP.

A la veille de la seconde édition des États généraux du logement, mercredi 8 juin 2011, le porte-parole de la fédération Droit au logement (DAL), Jean-Baptiste Eyraud, dénonce l'alliance douteuse des organismes HLM, des promoteurs immobiliers et des entreprises du BTP.

 

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puceinvite.jpgIl y a un an, l'Union sociale pour l'habitat (USH), qui fédère les organismes HLM (Habitation à loyer modéré), organisait les premiers Etats généraux du logement. Promoteurs, entreprises du bâtiment et travaux publics (BTP), collectivités territoriales, et défenseurs du logement social s'étaient alors entendus sur 15 revendications (télécharger en pdf). Une alliance qui surprend et interroge encore aujourd'hui, car on ne voit pas en quoi les intérêts des organismes HLM ont à voir avec ceux des promoteurs, profession vouée au profit et à la spéculation, ou avec ceux de la puissante fédération patronale du bâtiment, éclaboussée ces dernières années par les scandales à répétition dans le 1% logement, le financement des partis politiques ou les pratiques de dumping social avec les sans papier...

Pour l'USH, l'objectif est de placer les organismes HLM au centre d'un vaste lobby du logement, car le gouvernement, par ses politiques néolibérales et ses réformes à cliquets fait peser des menaces sur les spécificités du logement social français. Pour autant, y avait-il nécessité de s'allier avec les amis historiques et naturels de la bourgeoisie rentière et spéculative française que sont les ténors du bâtiment, et les promoteurs?

Un constat fait désormais l'unanimité: le logement est devenu trop cher en France, à tel point que les promoteurs eux-mêmes, qui l'ont souhaité de leurs vœux et encouragé sans relâche depuis la crise immobilière de 1991, s'en inquiètent aujourd'hui, la clientèle se dérobant et les marchés aussi. La fédération française du bâtiment a les mêmes inquiétudes, car comme on l'a vu dans les autres pays européens mis à terre par l'éclatement de leur bulle immobilière, les chantiers se sont brutalement arrêtés, les profits aussi et le chômage a grimpé.

Au royaume de la cupidité -et l'immobilier en est un- il n'y a pas de clairvoyance. Hormis quelques organismes éclairés dénonçant depuis dix ans la flambée débridée de l'immobilier, et préconisant des politiques de régulation plutôt que d'encouragement, les acteurs politiques et économiques du logement et de l'urbanisme y ont trouvé grassement leur compte. Il faudrait d'ailleurs un jour faire ces comptes: qui a gagné, et combien?

Si l'on comprend que les HLM cherchent du renfort, l'inverse mérite d'être questionné: quel intérêt ont les promoteurs (ceux que l'on nommait il y a peu les requins de l'immobilier) et le BTP à s'allier avec les partisans du logement social?

Trois réponses sont possibles:

-la frontière étanche qui existait entre les opérateurs privés et publics est tombé lorsque Nicolas Sarkozy, relayé par Christine Boutin, a enjoint, fin 2009, les bailleurs sociaux à racheter les programmes en déshérence des promoteurs, notamment ceux de Nexity, dirigée par Alain Dinin, ami du Président. Aujourd'hui, ceux-ci peuvent même réaliser des logements sociaux, tandis que certains, l'appétit vient en mangeant, se voient déjà aux commandes d'un patrimoine social dont les régles assouplies les rapprochent de plus en plus d'un bien marchand. Le loup est dans la bergerie...

-en cas de grave crise immobilière, la production de logements sociaux peut prendre le relais, à la condition toutefois que le Livret A et les finances publiques le permettent, ce qui est de moins en moins certain à mesure que le pouvoir autorise les banques à piocher dans l'épargne populaire pour se renflouer, et que baissent les impôts directs.

-il y a un marché potentiel, évalué au bas mot par le Président d'un organisme HLM à 200 milliards d'euros. Depuis la première loi Borloo de 2003, chaque réforme rapproche méthodiquement le logement social du marché, sans que les organismes HLM ne s'en plaignent. Les appétits s'aiguisent, d'autant que la vente au prix fort par Icade du parc social cédé par l'État a donné un avant-goût du festin qui s'annonce.

Une alliance entre les bergers et leurs prédateurs se serait-elle nouée autour des «États généraux du logement», chacun ayant sa part si le camp libéral repasse, et le loup s'habillant de vertu si la social-démocratie l'emporte?

Les «15 propositions pour renouveler la politique du logement» traduisent malheureusement ce compromis, cette alliance, ou «ces petites traîtrises», selon que l'on est d'un bord ou d'un autre, de celui des usagers et des victimes du logement cher et de la spéculation. Il n'est plus question, hormis quelques vœux pieux, d'encadrer les loyers et de réguler le marché immobilier pour le rendre abordable, par tous les moyens puissants dont disposent encore l'État et les collectivités territoriales. Il n'y a pas l'ambition d'écrire un nouveau chapitre de la sécurité sociale, le Droit au logement, et d'en assurer pleinement sa mise en œuvre; alors qu'il vient une nouvelle fois d'être invoqué par le Conseil constitutionnel, lors de la censure de l'article 90 de la LOPPSI 2.

Ni l'accueil inconditionnel de toute personne à la rue, alors que leur nombre continue d'augmenter, ni l'arrêt de toute aide financière publique au secteur privé et aux investisseurs, ni la hausse de la production de vrais logements sociaux, ni l'arrêt des ventes de HLM ou leur destruction massive ne trouvent leur place dans ces 15 propositions.

Ces «états généraux du logement» deuxième édition viennent conclure un accord entre différents acteurs, sans volonté autre que celle de les arranger tous, en dérangeant chacun le moins possible. Souhaitons que cet accord n'inspire pas trop les programmes électoraux et les futures politiques du logement, car mises à part quelques propositions sur le foncier et la solvabilisation des locataires HLM, il n'est pas très encourageant pour les locataires et les couches populaires. Espérons en tous les cas que cette curieuse alliance ne soit qu'une entreprise ponctuelle et éphémère, faute de quoi le logement social a toute les chances de devenir le prochain terrain de jeu du marché immobilier.

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