L’Armée syrienne libre doit être au cœur de la stratégie contre l’État islamique en Syrie

« Renouer avec Assad pour combattre les djihadistes serait non seulement une faute morale mais aussi totalement contre-productif », estime le chercheur Félix Legrand, alors qu'aujourd'hui « les brigades laïques et modérées de l'Armée syrienne libre (ASL) font à nouveau partie des acteurs dominants du conflit ».

« Renouer avec Assad pour combattre les djihadistes serait non seulement une faute morale mais aussi totalement contre-productif », estime le chercheur Félix Legrand, alors qu'aujourd'hui « les brigades laïques et modérées de l'Armée syrienne libre (ASL) font à nouveau partie des acteurs dominants du conflit ».


 

Les bombardements de la « coalition » dans le nord de la Syrie ont été froidement accueillis par les rebelles syriens qui regrettent une absence de coordination avec leurs forces sur le terrain. Jusqu'à maintenant, l’objectif des frappes semble avoir été de cibler la hiérarchie djihadiste, que les Américains n’avaient pas réussi à détruire ces dernières années, plutôt que de modifier le rapport de force en faveur de la rébellion. Pour l’Armée syrienne libre (ASL), ce sont les forces locales qui doivent mener la guerre contre l’État islamique (EI), appui aérien ou non.

L’ASL est encore régulièrement présentée comme une force quasi inexistante alors que seuls des groupes islamistes continueraient de se battre en Syrie. Cette analyse ne correspond pas à la réalité du terrain. S’il est vrai que les financements du Golfe ont artificiellement gonflé la puissance des groupes salafistes syriens, aujourd’hui les brigades laïques et modérées de l’ASL font à nouveau partie des acteurs dominants du conflit. En Syrie, il n’y a pas de révolution islamiste, mais bien une révolution longtemps financée par des islamistes.

Le Front islamique, souvent considéré comme l'alliance rebelle la plus puissante et opérant de façon autonome par rapport à l’ASL, est en réalité aujourd’hui très affaibli. Quasi inexistant sur le front de Deraa où l’ASL a remporté ces dernières semaines d’importantes victoires, le Front islamique est également en déclin dans le nord, où l’ensemble du commandement d'Ahrar al-Sham, une de ses principales composantes, a été éliminé le 9 septembre dans un attentat non revendiqué.

Plusieurs facteurs expliquent la renaissance de l’ASL. A partir de janvier 2014, ce sont les brigades modérées, voire laïques, qui mènent le combat contre l’EI et parviennent à l’expulser des provinces d’Alep et d’Idlib. Elles ont ainsi pu s’emparer de nombreux stocks d’armes et gagner une assise territoriale débarrassée de djihadistes. Les brigades islamistes, quant à elles, ont tardé à rejoindre le combat contre l’Etat islamique. Jusqu’à ce jour, elles peinent à mobiliser leurs sponsors (en particulier les réseaux privés du Golfe) pour financer un combat contre d’autres sunnites. Bien qu’ayant été marginalisées par les réseaux de financements, de nombreuses brigades de l’ASL ont su se maintenir. Depuis quelques mois, des missiles antichars américains ont été livrés à une vingtaine de puissants groupes de l’ASL. Ces armes ont permis aux rebelles d’empêcher le régime d’encercler Alep et de contre-attaquer à Hama.

Enfin, un certain nombre de brigades ASL ont conclu des alliances avec les milices kurdes du YPG, la branche armée du PKK en Syrie, très expérimentées dans la lutte contre les djihadistes (le sauvetage des Yezidis au Sinjar en Irak leur est largement dû). C'est cette nouvelle alliance qui freine l'avancée de l'EI sur Kobane (Ayn al-Arab) depuis plusieurs mois. Les frappes aériennes sont d'une utilité limitée face aux djihadistes qui ont progressé autour de Kobane en s’infiltrant dans les villages et en prenant en otage des centaines de civils avant même d’engager le combat. Alors que la guerre urbaine est sur le point de commencer dans le centre-ville, l'ASL et les Kurdes ne cessent de réclamer que leur soit fournies des armes afin de tenir à Kobane et d’ouvrir d'autres fronts pour prendre l'EI à revers.

Le régime syrien tente de saisir l’occasion pour se réhabiliter en se présentant comme l’unique rempart contre le  terrorisme. Renouer avec Assad pour combattre les djihadistes serait non seulement une faute morale mais aussi totalement contre-productif. Son armée n’est efficace que lorsqu’elle est appuyée par des combattants chiites étrangers. Elle a d’ailleurs perdu les rares batailles engagées contre l’État islamique, notamment à Raqqa et Hassaka cet été. Impliquer des milices chiites dans une offensive à l’est de la Syrie contre l’EI risquerait, par réaction, d’assurer aux djihadistes un soutien populaire qui ne leur est pour l’instant pas acquis. La stratégie la plus efficace pour mener ce combat serait de s’appuyer sur des groupes rebelles présents sur le terrain et seuls réels détenteurs d’une légitimité locale. Il est donc nécessaire de leur fournir les moyens de tenir le front et lancer un soulèvement de l’intérieur.


Félix Legrand, chercheur à Arab Reform Initiative, auteur de The Resilience of Moderate Syrian Rebels, septembre 2014.

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