Plus de 70 universitaires, issus d'établissements d'enseignement supérieur de toute la France, contestent la volonté du ministère de l'intérieur de contrôler les formations de français destinées aux adultes migrants.

 

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puceinvite.jpgUne grande première. Le ministère de l'intérieur, via la Direction de l'accueil, de l'intégration et de la citoyenneté (1), chargée de l'élaboration d'un référentiel destiné à labelliser les organismes du secteur de la formation linguistique des adultes migrants, propose, dans la foulée, la création de maquettes de masters «Français Langue d'Intégration» (Master F.L.I).

Universitaires intervenant et/ou dirigeant des masters de Didactique des langues (particulièrement dans le domaine du Français Langue Etrangère/Français Langue Seconde), nous ne pouvons que nous étonner de cette confusion des genres. Pas plus que nous ne souhaitons faire le travail du ministère de l'Intérieur, nous ne souhaitons voir le ministère de l'intérieur se charger du nôtre. De nombreuses universités n'ont pas attendu la DAIC pour intégrer, dans leur master de Didactique des langues, des enseignements, des recherches, des stages visant à former les étudiants à intervenir auprès d'adultes migrants engagés dans l'apprentissage du français. Connaissant la réalité du marché de l'emploi, de la formation, et au fait des besoins des publics considérés, en étroite collaboration avec les acteurs travaillant auprès des migrants, les universités préparent les futurs formateurs à intervenir auprès de publics diversifiés, relevant du FLE (Français Langue Etrangère), du FLS (Français Langue Seconde), de la lutte contre l'illettrisme. La création d'un master «FLI», proposé aux universités, ne correspond par conséquent à aucune nécessité de formation. Le sigle «FLI» n'a, par ailleurs, aucune justification scientifique et va à l'encontre d'une logique d'inscription des migrants dans des parcours communs de formation. Aux plans didactique et méthodologique, la démarche « FLI » n'est pas différente sur le fonds de celle mise en oeuvre en didactique du FLE/FLS, qui suppose une analyse de besoins des publics en formation.

L'appellation «Français Langue d'Intégration» mériterait un haussement d'épaule si elle n'annonçait crûment la couleur d'arrière‐pensées politiques lourdes de conséquences, notamment du point de vue des parcours d'intégration des migrants et de la viabilité du secteur de la formation. Deux décrets (2011‐1265 et 2011‐1266) sont parus les 11 et 12 octobre 2011 au Journal officiel. Le premier (2) mentionne l'exigence nouvelle du niveau indépendant B1 à l'oral, selon l'échelle définie par le Cadre européen commun de référence pour les langues, pour postuler à l'obtention de la nationalité française. Par ailleurs, le référentiel présentant le label FLI laisse entendre que le niveau de langue exigé pour l'obtention ou le renouvellement d'un titre de résidence serait relevé au niveau élémentaire A2. Personne ne conteste l'intérêt de permettre aux migrants de s'engager dans une démarche d'apprentissage de la langue française. En revanche, force est de constater que le lien, critiquable du point de vue de l'intégration des personnes établies depuis 2007 (loi du 20 novembre 2007), entre niveau atteint dans la langue et obtention ou renouvellement d'un statut de résidence se trouve ainsi encore renforcé. Le second décret (3) porte sur la labellisation des organismes de formation et stipule que seuls les organismes labellisés seront retenus dans les marchés publics de la formation linguistique des adultes migrants. Pour être labellisés, ces organismes auront l'obligation d'embaucher des formateurs diplômés d'un master estampillé « FLI » (4).

La boucle est ainsi bouclée. Les pouvoirs publics (entendons le ministère de l'intérieur) signifient, de fait, le contrôle accru qu'ils comptent exercer sur les organismes et les associations du secteur de la formation et, par dérivation, sur les programmes universitaires de formation initiale. Nombre d'organismes de formation et d'associations d'un secteur déjà rudement touché ces dernières années, qui ne satisferont pas aux critères définis pour obtenir la labellisation, risquent de devoir faire face à des difficultés grandement accrues en termes de viabilité.

Il serait indigne que les universités, en cautionnant un master «FLI» trop spécialisé et fruit d'une ingérence inadmissible dans l'élaboration des cursus de formation, contribuent à la précarisation de la formation des migrants d'une part, à celle des futurs formateurs, ainsi qu'à celle des formateurs déjà recrutés, mis dans l'obligation de passer un master «FLI» pour pouvoir être maintenus à leur poste, d'autre part.

En refusant d'être instrumentalisées, les universités jouent leur rôle de garantes de la qualité des formations qu'elles délivrent aux étudiants désireux de se construire des parcours professionnels variés dans le monde de la formation. Ce faisant, elles contribuent aussi à la valorisation de la formation linguistique des migrants.

(1) La DAIC: «La direction de l'accueil, de l'intégration et de la citoyenneté est chargée de l'ensemble des questions concernant l'accueil et l'intégration des populations immigrées s'installant de manière régulière et permanente en France.» Décret n°2007‐1981 du 26 décembre 2007, à retrouver sur http://www.immigration.gouv.fr/

(2) Décret n° 2011‐1265 du 11 octobre 2011 relatif au niveau de connaissance de la langue française requis des postulants à la nationalité française au titre des articles 21‐2 et 21‐24 du code civil et à ses modalités d'évaluation.

(3) Décret no 2011‐1266 du 11 octobre 2011 relatif à la création d'un label qualité intitulé « Français langue d'intégration »

(4) Le Référentiel précise en effet que «pour être labellisé FLI», un organisme devra «disposer de formateurs ayant obtenu une qualification FLI (master FLI)» (p. 17).

 

Signataires

Joëlle ADEN (Université du Maine);

Marie‐José BARBOT (Lille 3); Jean‐Claude BEACCO (Paris 3 - Sorbonne nouvelle); Christine BEAL (Paul Valéry - Montpellier 3); Margaret BENTO (Paris Descartes); Evelyne BERARD (Besançon); Violaine BIGOT (Paris 3 - Sorbonne nouvelle); Philippe BLANCHET (Rennes 2); Josiane BOUTET (La Sorbonne‐IUFM et Denis Diderot); Aude BRETEGNIER (Université du Maine); Cécile BRULEY (Paris 3 - Sorbonne Nouvelle);

Maria CANDEA (Paris 3 - Sorbonne nouvelle); Michel CANDELIER (Université du Maine); Catherine CARLO (Paris 8 - Vincennes - Saint‐Denis); Josy CASSAGNAUD (Grenoble); Dominique CAUBET (Inalco); Chantal CLAUDEL (Paris 8 - Vincennes - Saint‐Denis); Stéphanie CLERC (Université de Provence); Daniel COSTE (École normale supérieure de Lyon);

Louise DABENE (ACEDLE); Michel DABENE (AIRDF); Marie‐Ange DAT (Université de Nantes); Jacques DAVID (Université de Cergy‐Pontoise), Charlotte DEJEAN‐THIRCUIR (Université Stendhal‐Grenoble 3); Martine DERIVRY (Pierre et Marie Curie ‐ Paris 6); Christine DEVELOTTE (École Normale Supérieure de Lyon‐IFÉ); Jean‐Yves DOMMERGUES (Paris 8 - Vincennes - Saint‐Denis); Chantal DOMPMARTIN (Toulouse 2 - Le Mirail et Grenoble 3);

Chantal ENGUEHARD (Université de Nantes);

Véronique FILLOL (Université de la Nouvelle‐Calédonie); Gilles FORLOT (Université de Picardie Jules Verne / IUFM Amiens & Beauvais); Béatrice FRACCHIOLLA (Paris 8 - Vincennes - Saint‐Denis);

Stéphanie GALLIGANI (Paris 3 - Sorbonne nouvelle); Damien GAUCHER (Université d'Exeter, Royaume‐Uni); Mathée GIACOMO‐MARCELLESI (Paris 3 - Sorbonne nouvelle); Cécile GOÏ (Université François Rabelais de Tours); Jeanne GONACH (Université de Rouen); Cyrille GRANGER (Université de Nantes); Luca GRECO (Paris 3 - Sorbonne nouvelle); Elisabeth GUIMBRETIERE (Paris VII Denis Diderot);

Henri HOLEC (Nancy 2); Dominique HUCK (Université de Strasbourg); Emmanuelle HUVER (Université F. Rabelais - Tours) ;

Samuel JOSHUA (Université de Provence);

Véronique LAURENS (Paris 3 - Sorbonne Nouvelle); Fabienne LECONTE (Université de Rouen);

Nadja MAILLARD (Université d'Angers); Martine MARQUILLO‐LARRUY (Université de Poitiers); Marinette MATTHEY (Université Stendhal - Grenoble 3); Bruno MAURER (Université Paul Valéry - Montpellier 3); Véronique MIGUEL ADDISU (Université de Rouen/IUFM); Agnès MILLET (Université Stendhal - Grenoble 3); Claudine MOÏSE (Université Stendhal ‐ Grenoble 3);

Jean‐Paul NARCY‐COMBES (Paris 3 - Sorbonne Nouvelle);

Danielle OMER (Université du Maine)

Christine PAULEAU (Paris Ouest Nanterre La Défense); Jean‐Charles POCHARD (Lyon 2); Louis PORCHER (Paris III Sorbonne‐Nouvelle); Laurent PUREN (Université de La Réunion, CNRS);

Patrick RAYOU (Paris 8 - Vincennes - Saint‐Denis); Marielle RISPAIL (UJm de Saint-Etienne); Véronique RIVIERE (Lyon 2);

Sophie SAFFI (Université de Provence, Aix‐Marseille Université); Cécile SAINT‐MARTIN (Bordeaux 4, Rennes 2); Frédérique SITRI (Paris Ouest Nanterre La Défense); Virginie SUMPF (Paris 8 - Vincennes - Saint‐Denis); Béatrice SZARVAS (IUT de Cergy Pontoise);

Pascale TREVISIOL‐OKAMURA (Université de Poitiers); Christel TRONCY (Université du Maine);

Marie VENIARD (Université Paris Descartes); Daniel VÉRONIQUE (Université de Provence);

Albin WAGENER (Angers); Sylvie WHARTON (Université de Provence).

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Tous les commentaires

Je soutiens la démarche « FLI », même si elle est, directement ou indirectement, l’émanation d’une volonté politique qui se trouve être mise en œuvre notamment par un ministère « épouvantail » - celui de l’Intérieur – parce qu’elle semble tout simplement aller dans le sens d’une augmentation légitime des niveaux de cohérence et de qualité, qu’exige une Intégration digne et efficace des populations migrantes à travers le volet linguistique. Vouloir fédérer, pour mieux les mettre en œuvre, les dispositifs historiques qui existent tant bien que mal, me semble être une quête tout à fait républicaine et universelle qui prendra consistance, je l’espère, au-delà des clivages partisans, politiciens ou corporatistes. C’est le fils d’un père et d’une mère ayant choisi, en 1961, de quitter leur Espagne natale pour venir travailler et élever en France leurs enfants, mais qui n’ont à aucun moment de leur vie bénéficié du moindre programme de soutien linguistique, et qui ont donc été figés dans leur statut et leurs compétences de départ, qui vous le dit :-)