Médaillée d'argent sur 800 mètres, à Daegu (Corée du sud), début septembre,Caster Semanya savoure. Cette année, personne ne soupçonne la Sud-Africaine d'être un homme, comme ce fut le cas à Berlin, en 2009. Anaïs Bohuon*, chercheuse en sciences du sport, revient sur les questions de normalité dans le sport.

 

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En août 2009, à l'occasion des championnats du monde d'athlétisme à Berlin, la jeune athlète sud-africaine Caster Semenya remporte la finale du 800 mètres féminin avec une aisance et une facilité impressionnantes. Très vite, des doutes sont émis au sujet de son appartenance au genre féminin. Semenya est jugée trop musclée, sans poitrine. On lui reproche également d'avoir un bassin trop étroit et une pilosité anormalement abondante. Il est évident que c'est parce que Semenya ne correspond pas aux critères traditionnels normatifs de la féminité qu'elle est avant tout soupçonnée. La légitimité de sa participation à la compétition est alors remise en cause.
A la suite des soupçons émis quant à son identité sexuée, Semenya passe en 2009 des tests hormonaux et biologiques avant d’être finalement suspendue de compétition jusqu’à ce qu’une commission d’experts statue sur son cas. Les résultats des tests ont, semble-t-il, indiqué qu’elle présenterait un « syndrome d’hyperandrogénisme féminin » (une production d’androgènes « anormalement » supérieure à la moyenne des femmes), censé lui procurer un avantage sur les concurrentes de « son » sexe.

L’apport exogène (artificiel) de testostérone fait certes partie de la liste des produits dopants interdits, mais comment considérer la production « naturelle » de testostérone ?
Après avoir rassemblé un panel d’experts médicaux qui ont émis de nouvelles réglementations, la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) ainsi que le Comité international olympique (CIO) ont tranché en avril 2011 : pour réintégrer la compétition, elle devra désormais se soumettre à des régulations hormonales afin de modifier sa production « naturelle » d’androgènes en réduisant artificiellement les taux, car « les effets des hormones androgènes sur le corps humain expliquent pourquoi les hommes sont plus performants que les femmes dans la plupart des sports, et sont la raison même de la distinction entre compétitions masculines et féminines dans la plupart des sports. Aussi, les femmes souffrant d'hyperandrogénisme sont-elles, en règle générale, plus performantes que leurs consœurs », explique le CIO.
En septembre 2011, lors des derniers championnats du monde d’athlétisme en Corée, Caster Semenya est donc revenue à la compétition: la donne a changé. Contrairement à 2009, elle ne remporte pas sa première course de série mais elle ralentit à la fin de sa demi-finale qu’elle gagne aisément. Un détail ne nous a pas échappé. Elle a les cheveux longs et les commentateurs sportifs n’ont pas manqué de le souligner…
Elle termine seconde en finale et obtient une belle médaille d’argent mais… la spectatrice passionnée que je suis ne peut pas s’empêcher d’émettre un doute quant à la façon dont elle s’est faite doubler sur la ligne d’arrivée. Cela me laisse un goût d’inachevé, d’amertume au regard de son aisance tout au long de la finale. N’a-t-elle pas préféré obtenir cette seconde place afin d’éviter de revivre le cauchemar de Berlin ? Son sourire, son immense joie, voire son soulagement, exprimés suite à la course qu’elle venait de perdre me laissent sceptique.
D’autre part, n’aurait-elle pas remporté cette finale si elle n’avait pas été si longuement privée de compétition ?
Ainsi, un malaise subsiste au sein de ces championnats à son sujet. Le CIO et l’IAAF précisent certes, dans leur nouveau règlement, que les recherches médicales doivent être effectuées dans le strict respect de la confidentialité. On ne peut cependant s’empêcher de s’interroger sur les véritables mesures imposées à Semenya pour l’autoriser à participer à nouveau. Les commentaires sportifs, la presse n’en font pratiquement pas état. Les médias restent relativement silencieux à son sujet au regard du déchaînement médiatique de 2009.
En effet, a-t-on déjà considéré qu’un homme qui produirait « trop » ou plus de testostérone endogène que ses concurrents devrait être suspendu de compétition et réguler ses taux d’androgènes? Non, mais pourquoi le taux hormonal naturel de certaines athlètes féminines devrait être, lui, régulé artificiellement?
Les nouvelles réglementations sont soi-disant mises en place afin de « respecter l'essence même de la classification hommes/femmes tout en garantissant l'équité et l'intégrité des compétitions féminines pour toutes les athlètes féminines ».
Or, si l’on suit la logique du processus de catégorisation dans le sport, afin de réguler les « avantages » et sous prétexte d’égalité, pourquoi ne pas exiger que tous les concurrents prennent le même repas, à la même heure, qu’ils soient « génétiquement identiques », qu’ils aient le même entraîneur, les mêmes moyens, la même taille, les mêmes équipements, la même masse musculaire, etc. ? Ces considérations peuvent être sans fin. Etre parfaitement égaux dans les starting-blocks est un projet impossible. Un avantage génétique doit-il empêcher de participer aux épreuves ? Comment doivent être alors appréhendés les pieds immenses du nageur exceptionnel Mickael Phelps ainsi que sa faible production d’acide lactique qui lui confèrent des avantages indéniables sur les autres nageurs ?

De même, dans le cas des athlètes féminines qui produisent plus de testostérone que la moyenne et qui bénéficient alors d’un avantage physique, « la prétendue inégalité » n’est-elle pas également naturelle ? Par exemple, combien d’athlètes d’exception ont un cœur qui bat naturellement moins vite? Il existe en effet des avantages/désavantages innés qui se retrouvent alors inéluctablement au sein d’une même catégorie… Comme dans le cas de ce cœur qui bat moins vite, la forte production de testostérone de Semenya est endogène. Est-il donc légitime de pénaliser une différence « naturelle », génétique et pas l’autre?
Toutes ces questions sont dérangeantes car aujourd’hui elles perturbent la conception de la compétition sportive qui se caractérise par des groupes bien définis. Elles permettent aussi d’interroger la notion d’équité entre athlètes : pourquoi la testostérone serait-elle plus coupable que des fibres musculaires exceptionnelles par exemple? L’égalité génétique n’existe pas, pas même entre athlètes du même sexe. Ce critère de l’avantage physique devient encore plus subjectif, « indéfinissable » quand vient se juxtaposer la question du trouble dans le genre, pour paraphraser Judith Butler.

La prétendue égalité dans le monde du sport ne peut être qu’illusoire. Le sport de compétition n’est-il pas dans son fondement même une incessante recherche d’un dépassement de soi et des autres?
En définitive, Semenya transgresse la bicatégorisation sexuée en franchissant « naturellement » la limite des sexes définie par un écart tolérable ou non à la moyenne de production normale d’androgènes. Aussi, selon les instances dirigeantes sportives, pour que cette moyenne normative soit confirmée, « l’anomalie » que constitue la rareté (pourquoi pas l’exceptionnel ?), doit disparaître : en ce qui concerne Semenya, le taux de testostérone que produit « naturellement » son corps doit être modifié.
Pour finir, au regard de la performance que vient de réaliser Caster Semenya, à tout juste 21 ans, après avoir vu exposée son intimité aux yeux du monde entier, après avoir été taxée de tricheuse, après avoir été suspendue de compétition, après avoir vu sa victoire remise en cause, elle dispose finalement en effet d’un véritable avantage, celui de tous les grands champions, de tous les héros olympiques, celui que personne ne pourra essayer de réguler, de contrôler, de nuancer, d’atténuer : une immense force morale, mentale, psychique. Elle restera donc bien une athlète « hors norme », que cela plaise ou non, et elle continuera de faire rêver la petite fille aux velléités olympiques qui sommeille en moi, ancienne athlète bien dans les « normes », et ce malgré elle.

*Anaïs Bohuon, UFR STAPS de Paris Sud 11 (Orsay).

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