Crise de l'euro: les nouveaux défis de la social-démocratie européenne

Trois élus -Nicolas Schmit, ministre du Travail du Grand-Duché de Luxembourg, Jo Leinen, eurodéputé allemand, membre du SPD, et Bertrand Mertz, maire PS de Thionville- lancent un appel à la rénovation de la gauche européenne, restée trop longtemps, d'après eux, prisonnière de son logiciel de pensée des «Trente Glorieuses». 

Trois élus -Nicolas Schmit, ministre du Travail du Grand-Duché de Luxembourg, Jo Leinen, eurodéputé allemand, membre du SPD, et Bertrand Mertz, maire PS de Thionville- lancent un appel à la rénovation de la gauche européenne, restée trop longtemps, d'après eux, prisonnière de son logiciel de pensée des «Trente Glorieuses».

 

 

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Un spectre hante l'Europe : le spectre de la fin de l'euro dans une Europe livrée à la voracité des marchés financiers. La crise financière a été suivie d'une crise de la dette publique menaçant surtout les pays du sud, mais également la stabilité de toute la zone euro.

Celle-ci, en l'absence d'un vrai mécanisme de gestion de crise, n'a politiquement pas été capable de réagir avec la rapidité, l'efficacité et la solidarité nécessaires. Les tergiversations et les volte-face de la politique ont empêché de s'entendre rapidement sur des solutions communes adaptées à l'ampleur du problème. Faute d'une vraie gouvernance au niveau de la zone euro, l'initiative a été laissée aux marchés financiers ainsi qu'aux agences de notation. Chaque nouvelle appréciation de la part de ces dernières a ébranlé les frêles acquis de consolidation engagés au prix de sacrifices énormes des populations en les plongeant dans des difficultés encore plus graves. Les marchés financiers imposent ainsi leur prédominance à une Europe divisée où l'orthodoxie financière, une gouvernance inadaptée et le repli sur les intérêts nationaux n'ont jusqu'à présent guère permis à la zone euro de maîtriser ses difficultés.

La stratégie politique s'est trop longtemps limitée à gagner du temps en maîtrisant de plus en plus difficilement une urgence après l'autre. Les politiques restrictives drastiques imposées à la Grèce et aux autres pays confrontés à la crise de la dette les plongent dans la récession et annulent leurs efforts considérables. Certes, les décisions du 21 juillet des chefs d'État et de gouvernement de l'Eurogroupe commencent à marquer un tournant face à une situation de plus en plus inextricable et périlleuse pour l'existence de l'euro. Elles reflètent en partie les positions défendues récemment par le Parti socialiste européen. Elles interviennent très tardivement et il n'est pas acquis qu'elles suffisent à rétablir la stabilité dans la zone euro ni à sortir les pays de la stagnation économique.

Mais cette crise a également ébranlé la position des partis socialistes et sociaux-démocrates européens qui sont restés prisonniers d'une conception de leur rôle datant des Trente Glorieuses. Il s'agissait de mettre en œuvre un compromis historique permettant au capitalisme européen de se développer face à l'épouvantail soviétique en garantissant la dimension sociale, et même «civilisationnelle», à ce mode de production.

Cette période est terminée depuis longtemps, mais les sociaux-démocrates en Europe ont manqué de remettre vraiment en cause leur logiciel économique et politique, passant à côté de la nécessaire analyse de l'évolution financière du capitalisme et des risques systémiques que celle-ci induisait inévitablement. Il est par ailleurs fondamental de mettre en évidence l'importance déterminante de la dimension écologique de notre développement économique. Sur ce dernier aspect, seules quelques forces politiques, et notamment le SPD, ont fait preuve d'une volonté innovatrice.

La social-démocratie doit projeter un nouveau modèle de développement établissant la synthèse entre croissance économique, progrès social et respect des équilibres écologiques.

Surmonter les crises en cours en sauvant le projet européen, sans lequel aucun pays d'Europe ne pourra espérer compter vraiment au cours de ce siècle, devrait être la première préoccupation des sociaux-démocrates. Pour cela, et avant de définir une stratégie d'avenir comportant des propositions qui soient à la hauteur de l'enjeu, il est nécessaire d'analyser le problème posé dans toutes ses dimensions.

Et puisque la crise économique actuelle a débuté à l'automne 2008 par un effondrement du système financier mondial, il est pertinent de repartir des véritables causes pour bien comprendre la nature de cette crise.

Il apparaît que le point de départ de l'analyse peut être fixé au 15 août 1971, lorsque les États-Unis décidèrent de suspendre la convertibilité du dollar en or. Le système des taux de change fixes s'écroula définitivement en mars 1973 avec l'adoption du régime de changes flottants, c'est-à-dire que ceux-ci s'établissent depuis en fonction des forces du marché. Le 8 janvier 1976, les accords de la Jamaïque confirmèrent officiellement l'abandon du rôle légal international de l'or. À partir de cette date, il n'y eut plus de système monétaire international organisé.

Dès lors, le flottement des monnaies permit le développement de produits financiers complexes, comme les produits dérivés dont le gonflement démesuré a fini par aboutir à la crise bancaire et financière dans laquelle le monde est toujours plongé et qui est, en réalité, une crise de l'endettement provoqué par un développement des flux financiers sans rapport avec les flux de marchandises (l'once d'or, qui valait 35 $ en 1971, cotait plus de 1 000 $ en 2008. Le dollar avait alors perdu 96,5 % de sa valeur en or).

Lors d'une réunion du G20 à Londres en avril 2009, les principales puissances économiques, conscientes de la gravité de la situation, se sont entendues pour appliquer de nouvelles règles aux marchés financiers, lesquelles de toute évidence sont loin d'être suffisantes.

Il apparaît donc que la condition préalable au rétablissement d'une situation économique plus saine passe par l'instauration d'un nouveau « Bretton Woods », qui devrait avoir pour objectif de ramener le capitalisme mondialisé à la raison en régulant notamment les marchés financiers débridés. L'Europe devra peser de tout son poids économique et monétaire pour parvenir à un tel résultat et cela passe bien évidemment par un accord franco-allemand, lequel est de l'intérêt des deux pays puisque, à moyen terme, c'est l'existence même de l'euro qui en dépend. Il est en effet impossible de desserrer l'étau des contraintes imposées par les marchés financiers sans avoir engagé un débat préalable sur la régulation financière, sur la coordination absolument nécessaire des politiques économiques budgétaires et fiscales ainsi que sur la réforme du pacte de stabilité. Il faut mettre en place une stratégie économique coopérative axée sur une croissance qualitative et non pas sur l'austérité génératrice de pauvreté et de précarité.

Dans cette optique, un vrai plan de redressement économique s'impose. La montée fulgurante du chômage, notamment des jeunes, peut devenir un facteur de déstabilisation économique et sociale. Le mouvement des indignés mérite toute l'attention, et des politiques en faveur de l'emploi sont absolument nécessaires. L'Europe dans son ensemble a besoin de croissance pour surmonter ses difficultés. Sans croissance, tout rééquilibrage des finances publiques, surtout dans des délais irréalistes prescrits, est impossible. L'Union européenne devra miser sur une relance massive des investissements, notamment dans la recherche, les industries de l'avenir, les énergies renouvelables, etc. L'Union européenne a besoin d'un budget et d'instruments financiers appropriés. Pourtant les négociations sur de nouvelles perspectives financières européennes, qui devraient signaler une vraie volonté commune de sortir de la crise, s'annoncent très difficiles.

Face à une crise globale, des solutions communes telles que le lancement d'euro-obligations, qui permettrait de desserrer la contrainte des marchés financiers en désarmant la spéculation, sont incontournables. De même est-il acceptable de faire des salaires et de l'emploi les principales, voire les seules variables d'ajustement. Les politiques qui ignorent la dimension sociale et plongent des populations dans la pauvreté en démantelant les systèmes de protection sociale ne peuvent qu'alimenter les discours et les forces populistes. Il y a donc un risque de remettre en cause la légitimité démocratique déjà assez affaiblie du projet d'intégration européenne. L'Europe a besoin d'un nouvel élan politique hors du commun, à l'image de ce qu'ont fait Robert Schuman et les autres Pères fondateurs, pour sortir de cette crise et retrouver l'adhésion des citoyens.

Pour stabiliser l'euro et en faire un véritable instrument de développement, elle doit réinventer un vrai projet à vocation fédérale axé sur les valeurs de solidarité et de progrès social, mais aussi sur les réponses innovatrices aux grands défis que lui lancent la mondialisation ainsi que les bouleversements technologiques, énergétiques et environnementaux.

La sortie du nucléaire tout comme le déplacement de la production d'énergie fossile vers de nouvelles sources d'énergie seront un grand défi pour la politique, la société et l'économie en Europe. Les réserves de pétrole et de gaz s'amenuisent et leur extraction deviendra de plus en plus coûteuse.

La croissance économique mondiale se traduit par une augmentation significative de la demande qui est particulièrement forte en Chine et en Inde, dont les économies connaissent des taux de croissance particulièrement élevés. Sans doute une révolution technique et industrielle dans le domaine de la production et de la consommation d'énergie est-elle la clef de la sortie de crise dans laquelle les économies occidentales sont plongées. L'Europe doit se fixer pour objectif de prendre le leadership de ce défi mondial, compte tenu du réchauffement de la planète.

Il est important que les pays européens mettent en œuvre une politique énergétique commune utilisant les compétences que le traité de Lisbonne leurs confère dans ce domaine. La sécurité de l'approvisionnement, aussi bien que celle de l'indépendance vis-à-vis des pays producteurs, concerne tous les États de l'Union européenne. La reconversion de la production énergétique est un projet essentiel. Il faudra également prendre en considération les critères sociaux et écologiques de ce projet de transformation en agissant sur plusieurs leviers à la fois : des infrastructures adaptées jusqu'à l'introduction de compteurs électriques intelligents.

L'Union européenne doit mobiliser les ressources et le savoir-faire nécessaires afin de financer les infrastructures énergétiques aussi bien que la recherche et des projets de développement innovateurs. La production énergétique devra être diversifiée avec toutes les ressources disponibles, en particulier l'éolien, le solaire, l'hydraulique, la géothermie et la biomasse, pour assurer à la consommation une énergie fiable et abordable. Il faudra également optimiser l'efficacité énergétique tant en ce qui concerne la consommation domestique qu'industrielle. L'Union européenne doit soutenir activement la recherche en ce sens.

D'autres secteurs comme l'agriculture ou les transports seront affectés par cette nouvelle révolution énergétique.

Ainsi les nouvelles productions d'énergie contribueront à la protection de l'environnement et à la lutte contre le réchauffement climatique. Elles donneront simultanément aux entreprises européennes la possibilité de jouer un rôle de leader dans les technologies énergétiques nouvelles. Dans le secteur du bâtiment, la recherche de l'amélioration de la consommation d'énergie dans les immeubles induira de nombreux emplois.

Il faut aussi un cadre fixant les conditions de mise en circulation de véhicules propres, électriques ou à hydrogène et pouvant être approvisionnés en énergie aussi commodément que les autres véhicules.

L'objectif est d'assurer la mutation de la production d'énergie pour parvenir à une amélioration significative du rendement énergétique tout en assurant la sécurité des processus de production ainsi que celle des produits innovants. C'est grâce à ces transformations que l'Europe pourra développer un modèle de croissance qualitative créateur d'emplois et de progrès social.

La social-démocratie européenne doit se mettre à la hauteur de l'ensemble de ces enjeux et de la tâche qu'ils représentent si elle veut rester, notamment aux yeux des jeunes générations victimes du chômage et de la précarité et dont l'avenir est assombri par cette crise, une force politique européenne majeure capable de redonner du sens à la politique.

Nicolas Schmit, ministre du Travail, de l'Emploi et de l'Immigration, Grand-Duché de Luxembourg

Jo Leinen, président de la Commission de l'Environnement du Parlement européen, député européen, Allemagne

Bertrand Mertz, maire de Thionville, conseiller général de la Moselle, France

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