Pour sortir de la crise globale de l'enseignement en France, plusieurs spécialistes de l'éducation (*) signent cette tribune qui « propose un point de la situation à l'Ecole et des évolutions possibles, à partir du prisme socio-anthropologique ».


 

 

La version actuelle de la réforme des collèges provoque toujours le débat, comme en témoigne la manifestation de l'intersyndicale de l'enseignement, du 10 octobre 2015, à laquelle se sont jointes des associations de disciplines linguistiques. Cette tribune propose un point de la situation à l'Ecole et des évolutions possibles, à partir du prisme socio-anthropologique.

 

Repères scolaires et républicains


Les débats sur l’Ecole sont révélateurs des difficultés à tracer une voie d’envergure et pérenne, dans cette période de crise systémique. En témoigne l’accumulation de dialogues de sourds assez futiles, tant dans l’enseignement primaire - sur les rythmes scolaires - qu’au secondaire - concernant la réforme des collèges - ou à l’Université, dont les personnels se sentent délaissés par les pouvoirs publics.

 

Si la gestion technocratique tend à envahir la sphère universitaire et scolaire, si, dans l’espace de la cité, un populisme réactionnaire et xénophobe accroît régulièrement ses parts de marché, c’est parce que le « logiciel » qui régit la communauté nationale est partiellement périmé. Symptomatique de cette fin de cycle, la perte d’intégrité morale que subissent de nombreux enseignants, pris dans les nasses d’une violence juvénile réactionnelle et de l’indifférence administrative.

 

Dans cette période confuse, marquée par l'accumulation d’incidents suite aux attentats parisiens, la consigne sécuritaire est de mise tant  à l’Ecole que dans les ministères régaliens. Quant à la laïcité, brandie en guise de réponse, il est bien vrai qu’elle facilite l’harmonisation des relations entre communauté nationale et monde musulman issu de l’immigration, entre sensibilités religieuses et philosophiques d’une manière générale. Au demeurant, ce n’est pas la seule réponse. Dans la perspective de retisser la trame collective, il importe de renforcer les volets les plus altruistes du patrimoine républicain : comment concrétiser au quotidien les principes d’égalité et de fraternité ? Comment favoriser un dialogue social authentique, qui construise des consensus progressistes ? Quels modèles de citoyenneté transmettre à nos élèves et enfants, et pour quels modes de développement ?

 

Un système éducatif de plus en plus inégalitaire


Il y a urgence en fait. Des rapports récents de l’OCDE (1) sur la situation des publics issus de l'immigration développent une problématique récurrente depuis les émeutes juvéniles de 2005 :

 

" Le système éducatif français est l’un des plus inégalitaires des pays de l’OCDE. En effet, il ne parvient pas, en dépit des multiples réformes entreprises depuis des décennies, à instaurer l’égalité des chances pour tous les élèves (...) La difficulté à intégrer les enfants issus de milieux défavorisés y est plus nette que dans la plupart des pays de l’OCDE et se traduit par de piètres résultats chez les enfants immigrés et issus de l’immigration qui sont surreprésentés dans ce groupe :

  • 41% des élèves immigrés éprouvent des difficultés de compréhension de l’écrit contre seulement 26% en moyenne dans les pays de l’OCDE.
  • Un quart des jeunes de 15-24 ans sortis du système scolaire sans diplôme sont des enfants d’immigrés nés en France (y compris les jeunes issus de couples mixtes), alors qu’ils représentent une personne sur cinq dans cette classe d’âge.
  • Ces désavantages se traduisent plus tard par une plus grande difficulté pour les enfants d’immigrés à s’insérer sur le marché du travail et à s’intégrer socialement:
  • Moins de deux enfants d’immigrés sur trois (15-34) sont en emploi contre près de 80% pour les enfants de parents nés en France.
  • Près d’un million de jeunes âgés de 15 à 34 ans nés à l’étranger ou dont au moins un des deux parents est immigré ne sont ni employés, ni scolarisés, ni en formation.
  • 30 % des ménages immigrés qui vivent en France se trouvent en situation de pauvreté relative, contre 13 % pour les autres ménages. » 

 

L'Ecole laboratoire d’une citoyenneté altéritaire


Comment remédier à ce problème ? Outre les moyens à allouer à l'enseignement prioritaire, c'est la politique éducative qui est en jeu. Concernant l'enseignement de morale laïque et civique (EMC)  mis en place à  la rentrée 2015, si les quelques objectifs innovants intégrés par le Conseil supérieur des programmes (CSP) sont effectivement réalisés, il y a là des éléments pour une Ecole plus délibérément inclusive. Abdennour Bidar, chargé de mission pour cet enseignement, préconise de « centrer la morale à l'Ecole sur la culture de la fraternité et (…) (d’) apprendre aux élèves à débattre sur les valeurs ». (2)

 

Participe de cette finalité la série des films et docu-fictions qui mettent en scène depuis une décennie la vie de classes multi-ethniques. Le dernier en date, Les Héritiers (3) de Marie-Castille Mention-Schaarporte sur la participation d’une classe de seconde (Lycée Léon Blum de Créteil) à un concours national d'histoire, sur la Résistance et la déportation des Juifs.

 

Dans ce contexte sociétal évolutif, pourquoi supprimer l'histoire de l'Afrique des programmes de collège? (4) Quant aux ELCO (Enseignements de langue et culture d’origine), ils gagneraient à  reconnaître le même statut à l'amazigh qu'à l'arabe (5). Encore méconnus eux aussi, les CASNAV (6) jouent un rôle de relais sur ces questions et notamment celle du plurilinguisme, les personnels intervenant dans les stages en formation initiale et continue pour le 1er et le 2nd degré. Il existe aussi des UPE2A (7) sur le principe de l'école inclusive accueillant les élèves allophones, source d'expérimentations pédagogiques intéressantes. Les ESPE commencent à aborder ces questions sans toujours tenir compte des pratiques de terrain déjà en oeuvre depuis des années (circulaire de 2004 reprise et amendée en 2012). (8)

 

D’une manière générale, la reconstruction d’une culture professionnelle et sociale commune passe par « la refondation de l’enseignement des humanités », notamment anciennes, comme le préconise l’appel au ministère à l’initiative de Barbara Cassin et Florence Dupont (9). Les humanités ont aussi à se projeter dans leur avenir, comme le préfigurent la création d’une option FLE-FLS au Capes de Lettres modernes (10), les rencontres du Réseau international Education et Diversité (RIED) (11), le colloque « Anthropologie pour tous » organisé par le lycée Le Corbusier d’Aubervilliers (6 juin 2015) (12).  Est à ce prix notamment (13) le désamorçage des tentations nationalistes et djihadistes/radicales qui alimentent leur détestation mutuelle par médias interposés. Dans ce panorama interculturel, les langues dites régionales, « éléments du patrimoine national », constituent un élément de médiation dont la loi sur la Refondation a défini l’égale dignité avec leurs homologues européennes et étrangères (14). Ce patchwork a de quoi redonner des couleurs aux principes républicains, souvent condamnés jusque-là à un logiciel universaliste abstrait.   

   

Réforme des collèges et enseignement des langues de France


Il reste à ce que les principes de la loi d'orientation soient suivis d'effets. Il n'est pas acceptable que la réforme des collèges, qui est passée par décrets, impose une politique linguistique étriquée et contradictoire avec la loi. En l'occurrence, ce n'est pas la pédagogie qui dicte ces choix mais une  politique d'austérité budgétaire. Les langues historiques seraient condamnées au rang de langues minoritaires et de nombreux postes d'enseignants à être fermés, avec des conséquences désastreuses pour les personnels concernés. En effet, si leur enseignement n’est plus une option facultative mais devient, comme prévu par la version actuelle de la réforme des collèges, une part intégrée à un Enseignement Pratique Interdisciplinaire (EPI), la continuité dans l’apprentissage de la langue vivante sera rompue, de même que le volontariat du public pour cet apprentissage. Celui-ci prendra place ou pas, à la discrétion des chefs d’établissement, ce qui rend ces disciplines dépendantes d’un « fait du prince ». Un recours en annulation de ce dispositif auprès du Conseil d'Etat a été déposé, la défense des enseignements linguistiques s'impose avec le maintien des budgets correspondants (15). Cela signifie que l'Ecole prenne en charge les cultures historiques et permette le plurilinguisme propre aux familles pour qu’elles puissent vivre une intégration différenciée, et non plus une assimilation forcée et condescendante. Cela nécessite de cultiver une conception ouverte de la laïcité, dans une forme d'Etat par ailleurs libérée du centralisme autoritaire.


Pour une éducation populaire actualisée


Divers objectifs peuvent être ceux d’une anthropologie élargie à la cité : mieux comprendre les appartenances catégorielles, idéologiques, culturelles, spirituelles, comme autant de composantes de l’échiquier hexagonal et du monde à envisager dans leur complémentarité systémique; mieux appréhender les limites de ses choix personnels et de ceux d’autres, voire leurs effets pervers; favoriser les médiations et reliances à même de reconstruire une pensée unifiante, du peuple et pour le peuple. Il faut en finir avec cette « culture du conflit pour le conflit », sorte d'atavisme national. Les enseignants et éducateurs doivent montrer l'exemple en sortant des dialogues de sourds entre pédagogues et disciplinaires. Sur ces bases réhabilitées à la base, les pouvoirs publics pourront davantage et mieux opérer les arbitrages, voire les rééquilibrages qui s’imposent sur les terrains éducatif et sociétal.

 

(*) Signataires :

 

Jean Agnes, professeur honoraire, chercheur en philosophie de l'éducation (Metz); Franc Bardou, professeur d’occitan, poète bilingue (Toulouse); Martine Boudet, professeure agrégée de Lettres modernes, spécialiste d’anthropologie culturelle (Toulouse); Claude Calame, anthropologue et essayiste (EHESS Paris); Isabelle Cevenes, formatrice académique EANA 2nd degré (Toulouse); Gilbert Dalgalian, psycholinguiste spécialiste des questions de diversité et essayiste (Var); Tosse Ekue, éducateur-animateur culturel (Toulouse); Pascale Gruson, sociologue de l'éducation (EHESS Paris); Evelyne Perrin, sociologue des quartiers populaires (Paris); Gérard Tautil, professeur de philosophie retraité, essayiste (Var).

 

 

(1) OCDE, Débat sur les politiques migratoires (n° 6, septembre 2015). Rapports «Vers un système d’éducation plus inclusif en France? » (juillet 2015) http://www.oecd.org/fr/france/vers-un-systeme-d-education-plus-inclusif-en-france.pdf et «Trouver ses Marques. Les indicateurs de l’intégration des immigrés.» http://www.oecd.org/els/mig/press-note-France.pdf

(2) Abdennour Bidar, Plaidoyer pour la fraternité, p. 99 à 101 (Albin Michel, 2015)

(3) Les Héritiers, film  de Marie-Castille Mention-Schaar (2014), adapté de l’essai du lycéen  Ahmed Dramé, Nous sommes tous des exceptions (Ed Fayard, 2014).

(4) Société française d'histoire des outre-mers (SFHOM)  Qui s’émeut de la disparition programmée de l’histoire de l’Afrique dans les programmes du Collège ? http://www.sfhom.com/spip.php?article1196

(5) Belkacem Lounès,  conseiller Régional Rhône-Alpes,  Lettre à ma cousine... Najat Vallaud-Belkacem https://www.kabyle.com/articles/lettre-ma-cousine-najat-vallaud-belkacem-24810-05102015

(6) Centres académiques pour la scolarisation des enfants allophones nouvellement arrivés et des enfants issus de familles itinérantes et de voyageurs

(7) Unités pédagogiques pour élèves allophones arrivants

(8) Scolarisation des élèves/ Organisation de la scolarité des élèves allophones nouvellement arrivés (circulaire du MEN de 2012) http://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=61536

(9) https://www.change.org/p/madame-la-ministre-de-l-education-nationale-appel-pour-une-refondation-de-l-enseignement-des-humanit%C3%A9s

 « Dans les lycées, pourquoi ne pas créer une filière Lettres et Arts (LA), aussi solide que la filière S, où seraient enseignées pendant trois ans ce qu’on appelle aujourd’hui les Humanités, au sens large : philosophie, lettres, cultures antiques, latin ou/et grec, langues modernes, théâtres, cinéma, musique, anthropologie et linguistique ? »

(10) Les enjeux de la création d’une option FLE au Capes de Lettres (Isabelle Cruca, 2013, site de l’AFEF) http://www.afef.org/blog/post-les-enjeux-de-la-cruion-d-une-option-fle-au-capes-de-lettres-par-isabelle-gruca-p1163-c48.html

(11) https://ried.hypotheses.org/

(12)  http://projet-theleme.wix.com/lanthropopourtous#!Le-colloque-du-6-juin/cmbz/54fdf3a30cf27b8ab25367c5

(13) La littérature francophone a été inscrite dans les programmes de lycée en français (réforme de 2001). Il reste à former les enseignants à ce nouveau domaine et à inscrire des œuvres au programme de la Terminale littéraire.  

(14) Apprendre et enseigner les langues régionales à l’Ecole de la République (Ministère de l’Education Nationale, novembre 2013) http://www.ieo-oc.org/Apprendre-et-enseigner-les-langues

(15) FLAREP/ Fédération pour les Langues Régionales dans l’Enseignement Public, Lettre à la ministre (avril 2015) http://www.flarep.com/

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