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Le Club de Mediapart mar. 23 août 2016 23/8/2016 Dernière édition

Tariq Ramadan réduit la communauté musulmane

Haoues Seniguer, chercheur au groupe de recherches sur la Méditerranée et le Moyen-Orient, critique l'omniprésence dans les médias de Tariq Ramadan, érigé à tort en porte-parole de la communauté musulmane francophone: «une figure tutélaire aussi infantilisante qu'arbitraire».

Haoues Seniguer, chercheur au groupe de recherches sur la Méditerranée et le Moyen-Orient, critique l'omniprésence dans les médias de Tariq Ramadan, érigé à tort en porte-parole de la communauté musulmane francophone: «une figure tutélaire aussi infantilisante qu'arbitraire».

 

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«Les Lumières, c'est la sortie de l'homme hors de l'état de tutelle dont il est lui-même responsable. L'état de tutelle est l'incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d'un autre. On est soi-même responsable de cet état de tutelle quand la cause tient non pas à une insuffisance de l'entendement mais à une insuffisance de la résolution et du courage de s'en servir sans la conduite d'un autre. Sapere aude! Aie le courage de te servir de ton propre entendement! Voici la devise des Lumières.» Emmanuel Kant, Réponse à la question: qu'est-ce que les Lumières?

Les pouvoirs publics, les élus de la nation en tête, ainsi que nombre de leaders d'opinion n'ont de cesse d'appeler de leurs vœux l'émergence d'un islam de France autonome par rapport aux tutelles étrangères et adapté aux réalités sociales et politiques de notre pays. Mais tous les actes de discours et la pratique publique quotidienne sont aux antipodes des déclarations d'intention des uns et des autres. Seul le paternalisme se distingue. La mise sur le grill constante des musulmans français en est une illustration patente; une preuve supplémentaire, s'il en est, de l'anormalité qui leur est si souvent prêtée.

L'islam et les musulmans français souffrent aussi d'autres maux, à l'intérieur de leurs propres communautés d'appartenance. Et cela a partie liée avec une crise de leadership. Aucune instance religieuse nationale, fût-elle élue, ne peut se prévaloir d'une représentativité car la croyance ne se quantifie pas; elle ne peut jamais être entièrement prisonnière de carcans organisationnels ou institutionnels. Et c'est tant mieux. Ce qui invalide l'existence d'une communauté homogène ou unifiée et atteste, a contrario, celle d'«une communauté imaginée». L'absence de clergé en islam est également une chance parce qu'elle permet, in fine, l'imagination pour tout ce qui concerne les activités sociales où les silences de la norme religieuse, à ce sujet, sont suffisamment nombreux pour permettre aux musulmans, où qu'ils soient, d'embrasser la modernité.

Au-delà de la personne de Tariq Ramadan, qui suscite tant de fièvres à chacun de ses passages dans les medias ne cessant d'alimenter la controverse, généralement pour des mobiles captieux, il serait de bon aloi, en revanche, de soulever, en lien avec la personnalité de ce dernier, les vraies questions non débattues et irrésolues à ce jour; et qui demeurent, elles, autrement plus cruciales. Il serait temps de s'en préoccuper. C'est pourquoi, nous ne nous arrêterons pas aux lancinantes accusations de double discours dont ce dernier est régulièrement l'objet. De telles accusations balayées plusieurs fois par différents acteurs, au premier rang desquels les sociologues, ne tiennent pas pour qui sait seulement tendre un peu l'oreille. Ce sont des polémiques aussi stériles que surannées. Celles-ci, hélas, contribuent à masquer les véritables problèmes rencontrés par nos concitoyens de religion musulmane. Le double discours supposé est moins lié au fait que Tariq Ramadan dirait une chose et son contraire qu'à la multiplicité des sujets qu'il aborde et des scènes dans lesquelles il intervient. Cette multipositionnalité peut effectivement déboussoler y compris ses plus fidèles soutiens dans le tissu social français. Ses multiples casquettes (islamologue, prêcheur, intellectuel etc.) tendent inexorablement à rendre son statut indéterminé et donner l'impression, à certains égards, de quelqu'un qui louvoie en permanence pour satisfaire, en même temps, tous ses publics y compris en conciliant des affirmations contradictoires. D'où les fantasmes d'agenda caché qu'il alimente à son corps défendant. En revanche, la personnalité de Tariq Ramadan peut poser questions sur bien d'autres points.

En effet, pourquoi au juste cristalliser et résoudre si souvent les préoccupations ou la situation de l'islam et des musulmans de France à la seule personne de Tariq Ramadan et à ses différentes prises de position dans les champs médiatique et institutionnel? Pourquoi vouloir interroger systématiquement l'islamologue suisse pour des questions qui concernent d'abord et avant tout nos concitoyens français de religion musulmane? Pourquoi leur imposer des figures tutélaires de façon aussi infantilisante qu'arbitraire? Pourquoi leur attribuer, d'office, un porte-parole en lequel ils ne se reconnaissent pas ou plus nécessairement? N'ont-ils pas eux aussi voix au chapitre à titre privé ou collectif? Est-ce vraiment leur rendre service et pis, raisonnable, que de leur déléguer un «Sauveur» attitré? Comme si au fond, derrière Tariq Ramadan, ce serait l'ensemble des communautés musulmanes de France qui s'exprimaient.

Pourtant, tous les musulmans de l'hexagone ne partagent pas, loin s'en faut, le discours de Tariq Ramadan; disons dans tous ses interstices. Si le professeur d'Oxford jouit d'une certaine légitimité ainsi que d'une popularité incontestable, dans les banlieues françaises notamment, parmi les musulmans de deuxième et troisième générations récemment revenues à une pratique des rites de l'islam, cela est sans aucun doute lié à sa pédagogie et à ses talents oratoires. Il n'en demeure pas moins que de plus en plus de jeunes musulmans parfaitement lettrés et formés à l'université, disposant en cela de solides capitaux scolaires, reconnaissent volontiers que cette omniprésence de l'islamologue, sur tous les fronts médiatiques, a ses revers; notamment au plan symbolique. Elle les prive effectivement, de facto, de la parole publique. Est-ce imputable à Tariq Ramadan? Assurément non. En est-il l'une des principales causes? Certainement oui en acceptant presque toutes les invitations qui lui sont adressées, y compris les moins utiles au plan de la communication.

Cette omniprésence a indubitablement concouru, nolens volens, à leur effacement de l'espace médiatique les confinant à un silence et à une invisibilité forcée ou contrainte. Ils sont littéralement anonymisés quand les feux des projecteurs se braquent sur la personne de Tariq Ramadan. Nous dirons même que cela tend parfois aussi à les exaspérer.

L'islam de France est traversé par de profonds clivages. Soutenir le contraire serait le signe d'une malhonnêteté manifeste. Ce serait également prêter le flanc, le cas échéant, aux essentialistes qui attribuent si souvent aux musulmans une communauté qu'ils leur reprochent ensuite d'avoir.

Beaucoup de jeunes musulmans, rencontrés et interrogés lors de nos différentes enquêtes de terrain, qui ne sont pas forcément rattachés à des associations, reprochent de plus en plus à Tariq Ramadan, qu'ils ont connu et côtoyé, de les avoir trahis en se coupant de la réalité du terrain français (il a choisi de vivre en Grande-Bretagne et c'est son droit le plus strict). Selon les dires de ses anciens proches, il les aurait «abandonnés après avoir connu, à travers leurs connaissances et expérience, la réalité des banlieues françaises». Il ne rencontrerait plus, par ailleurs, ces acteurs de banlieues préférant, paraît-il, les feux de la rampe médiatique et l'ascension personnelle. Il lui est aussi reproché d'avoir manqué à ses engagements originaires qui étaient de former de nouvelles élites françaises de religion musulmane à la fois compétentes en matière théologique et scientifique. En effet, a-t-il seulement daigné écrire un ouvrage à quatre mains où figurait la signature d'un citoyen musulman français qu'il aurait accompagné, lancé et/ou formé? Faut-il voir en ce début de travail d'autocritique (ou en tout cas d'évaluation du travail accompli par Tariq Ramadan) de nos concitoyens musulmans comme le début d'une renaissance intellectuelle?

Certains, même s'ils peuvent être minoritaires en l'occurrence, regrettent d'avoir été instrumentalisés par Tariq Ramadan, lequel se «serait servi d'eux pour arriver là où il est maintenant», en vue de gagner une légitimité ou une notoriété publique qui le rendrait désormais presque inaccessible. Ces critiques, aussi crues peuvent-elles paraître, sont la rançon de la gloire.

Reconnaissons toutefois que Tariq Ramadan a été appelé, aux débuts des années 1990 (en 1993 précisément à l'occasion du congrès de la jeunesse musulmane de Vénissieux), par différents acteurs associatifs français de religion musulmane pour intervenir dans des espaces communautaires à une époque où peu de personnes étaient capables de parler de l'islam avec pédagogie tout en maîtrisant la langue française. Mais depuis lors, l'eau n'a-t-elle pas coulé sous les ponts de notre société? Les jeunes musulmans de France, particulièrement les cadres associatifs communautaires nés et socialisés dans notre pays, n'ont-ils pas, à leur tour, des choses à dire à notre République avec, entre autres, les médias comme courroie de transmission?

C'est à ce prix de la critique raisonnée, pondérée et nuancée que les citoyens musulmans acquerront l'indépendance à laquelle ils aspirent. Ils n'ont pas besoin de porte-paroles mais juste d'un peu de confiance en les jeunes générations capables de manier avec adresse et clairvoyance les règles du dialogue avec leur environnement. C'est à partir de là qu'ils gagneront le respect auquel ils ont droit. C'est pourquoi, ils doivent renoncer à la servilité de l'esprit en pensant par eux-mêmes.

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Tous les commentaires

 

Vous oubliez de dire que lorsque Tariq Ramadan est invité dans ce genre d'émission c'est surtout pour un livre qu'il vient de sortir ou pour un débat dans lequel on lui met des contradicteurs .... après tout , on est dans une communauté européenne , et TR incarne bien celà , travaille en GB , suisse , donne des conférences partout dans le monde ( Maroc, Brésil, USA, Canada...) maitrise parfaitement certaines langues : Anglais, Français, Arabe...

 

 

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