Vu d'Amérique, l'affaire DSK et les quotas de la FFF

Manthia Diawara, écrivain et universitaire d'origine malienne, enseigne et vit aux États-Unis. Il propose de repenser l'avenir de la République française à la lumière du cas Laurent Blanc, dans l'affaire des quotas du foot, et du cas DSK, dans le scandale sexuel de New York. Et, surtout, de leurs conséquences divergentes.

Manthia Diawara, écrivain et universitaire d'origine malienne, enseigne et vit aux États-Unis. Il propose de repenser l'avenir de la République française à la lumière du cas Laurent Blanc, dans l'affaire des quotas du foot, et du cas DSK, dans le scandale sexuel de New York. Et, surtout, de leurs conséquences divergentes. Manthia Diawara (photo DR) est professeur de cinéma, de littérature comparée et d'études africaines à l'Université de New York (des précisions ici sur le site de NYU et là sur Wikipédia).

 

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Combien parmi nous, voyageurs, ont fait attention à l'indignation d'une petite minorité de passagers d'Air France contre les expulsions quotidiennes de «sans-papiers» vers le Mali et le Sénégal? Voir des hommes et des femmes noirs menottés et escortés manu militari jusqu'à leurs sièges dans l'avion par des policiers: comment ne pas être déstabilisé et choqué lorsque l'on est soumis à ce spectacle de déshumanisation. Une image des plus incongrues, à Roissy Charles-de-Gaulle où, chaque jour, des centaines de milliers de voyageurs s'agitent dans tous les sens, billet en main, vers des destinations inconnues. Cette scène inattendue agresse nos regards, blesse nos cœurs et nous confronte à une impuissance soudaine et contradictoire: réagir pour s'y opposer, ou l'ignorer parce qu'elle nous fait sortir de l'anonymat du voyageur que nous sommes.

Pouvons-nous comparer cette scène, assez banalisée aux aéroports de Roissy et Orly, à celle de la «perp walk» de Dominique Strauss-Kahn qui a soulevé l'indignation générale des Français? Le sort d'hommes et de femmes noirs dont le seul crime est de venir en France pour chercher du travail qu'ils ne trouvent plus chez eux, contre celui d'un homme puissant accusé de viol sur une femme de chambre, une femme noire originaire d'Afrique, qui aurait pu être à la place de ces «sans papiers».

«Il n y a pas eu mort d'homme!» s'exclame une certaine intelligentsia française, pour que DSK puisse être traité de cette façon barbare. Se posant en Emile Zola contemporain, le philosophe Bernard Henri Lévy a accusé la justice américaine d'avoir «jeté aux chiens», sans justification aucune, un homme honorable et un ami. Toujours dans sa posture zola-esque de polémiqueur, BHL souligne la fierté et la dignité affichées par DSK sous les feux des caméras, et la brutalité de la police new-yorkaise, malgré le manque de sommeil et nous ramène à l'esprit Alfred Dreyfus. Pour BHL, comme pour beaucoup de Français, aucun comportement ne pouvait justifier de tels traitements envers un homme à la tête du Fonds monétaire international, et qui marchait tout droit vers la présidence française.
Le stoïcisme de DSK nous rappelle, à nous aussi, la résistance noble des «sans-papiers» maliens et sénégalais que l'on jette à la mort, expose à l'humiliation, et que l'on maintient sur les bancs du chômage et de la misère, pour le seul crime d'être venus chercher du travail en France.

Il semble maintenant que les avocats de l'ancien directeur du FMI souhaitent défendre leur client sur la base d'une relation consensuelle, plutôt qu'une «relation forcée», ou un viol. Pour sortir DSK de cette affaire, il faudrait arguer et payer beaucoup d'argent pour prouver que la présumée victime n'est pas en fait une victime, et pire, qu'elle a violé le contrat, sinon moral, d'intérêt mutuel, ou de désir, qui la liait avec l'un des hommes les plus puissants du monde. Ce serait donc DSK qui serait la victime de celle qui l'accuse de viol. Cette représentation aussi me fait penser à la relation de dépendance entre les pays sous-développés et les institutions telles que la Banque mondiale et le FMI, qu'on qualifie d'aide au sous-développement et de solidarité entre les peuples. On nous dit que personne n'oblige les pays africains à demander de l'aide aux pays développés mais qu'au contraire, ils sont désireux et consentants de cette aide et de toutes les conditions de sa dotation.

Reconnaissons, au moins, qu'il y a un rapport de force, entre puissant et faible, DSK et la femme de chambre de l'hôtel, le FMI et les pays africains, qui fait que le plus faible est obligé d'accepter l'offre du plus fort, même si cela voudrait dire son endettement à jamais, son humiliation, sa perte de toute dignité, sa mort. Ce que le plus fort gagne par ce contrat «légal» et (im)moral, ce n'est pas seulement le silence et le consentement du plus faible, mais aussi l'asservissement du faible à ses désirs, son éblouissement par sa puissance, son admiration à son égard et, par la suite, sa dépersonnalisation.

L'ambivalence du sujet postcolonial dont nous parlons ici réside dans le fait qu'il sait que son existence dépend de la générosité et de la bonne volonté de ces Occidentaux à l'image du Père sublime; mais aussi dans son désir inassouvi de tuer ce Père qui l'étouffe. Ainsi, pour certains, la présumée victime dans l'affaire DSK, par revanche, serait en train de faire chuter, intégralement, celui qui assurait son existence, celui qui aurait été son «sweet daddy» (papa gâteau).

Mais, malgré le pouvoir d'argumentation des avocats de DSK, son argent et ses puissants amis, nous disons que la vraie victime ici c'est la femme de chambre, qu'il ait eu viol ou non. On s'attendait donc de la part d'un grand intellectuel des droits de l'homme comme BHL, à ce qu'il exprime de la sympathie pour la présumée victime de viol, ou du moins une neutralité de jugement avant de voir clair dans cette situation, mais pas une indignation prématurée contre la justice américaine et contre tous ceux qui pensent que DSK est allé trop loin, ou qu'il s'y est mal pris, pour exercer son «droit de cuissage».

Une partie de la presse française et francophone a évoqué le «Non» de Sékou Touré et de la Guinée au général De Gaulle pour définir la résistance de la victime à son présumé assaillant, DSK. Pour continuer dans cette analogie, disons que la défense actuelle de DSK veut punir doublement la présumée victime, comme la Guinée a eu à subir la punition de De Gaulle et de tous ses successeurs, à la suite de son «Non» à la colonisation. Il est à prévoir que la présumée victime subira un autre viol pendant le tribunal, où elle sera non seulement obligée de décrire ce qui lui est arrivé, mais aussi de défendre sa réputation contre les accusations des célèbres avocats de DSK.

On a une idée aujourd'hui de ce que le «Non» de Sékou Touré a pu coûter aux Guinéens. On ignore encore quel sera le prix à payer par la présumée victime dans l'affaire DSK. Mais, si les grands avocats de DSK arrivaient à persuader les jurés que, plutôt que d'un viol, il s'agissait d' une rencontre sexuelle entre deux adultes consentants, quelle leçon de société et de justice donneraient-ils aux générations futures? Est-ce que l'exploitation sexuelle contre les pauvres, l'infidélité et les rapports sexuels sans préservatif, l'inégalité des sexes et le colonialisme français en Afrique peuvent continuer dans le silence, sans coup férir ni, mesure répressive légale?

Le choc des Français, suivi par le silence au début de l'affaire DSK, me rappellent le «Don't ask, don't tell» des Américains, en ce qui concerne la législation de l'homosexualité dans l'armée. Tout le monde sait qui est homosexuel dans l'armée, mais l'homosexuel n'a pas le droit de dire qu'il l'est, au risque d'être expulsé. En France, tout le monde sait que beaucoup d'hommes au pouvoir entretiennent en secret des maîtresses, ou s'amusent à raconter des blagues racistes lors de dîners. Mais personne ne dit rien tant que l'on considère que c'est leur vie privée. Personne ne dira que trop c'est trop.

Prenons par exemple un autre scandale qui avait fait couler beaucoup d'encre juste avant l'affaire DSK. Il s'agit de la réunion de la Fédération française de football, où les dirigeants, dont Laurent Blanc, entraîneur de l'équipe nationale, se préparaient à implémenter un quota pour réduire le nombre des Black et des Beurs dans les clubs de formation des futurs joueurs de l'équipe nationale. La conversation qui a été enregistrée au cours de cette réunion par Mohammed Belkacemi a révélé des propos racistes tenus par les uns et les autres autour de la table, incluant Blanc lui-même. Le contenu de l'enregistrement de Belkacemi a été publié pour la première fois dans Mediapart.

En observant de loin les débats Français autour de cette affaire, dite de «quotas», j'étais fasciné par deux points qui revenaient souvent. D'abord on en voulait à Belkacemi d'avoir enregistré une conversation privée, même si elle s'avérait raciste. Il fut qualifié de «taupe», de quelqu'un qui avait trahi les secrets des gens, d'un informant qui surveillait la parole des autres et constituait donc une menace pour la liberté d'expression. Là encore, ce qui faisait parler les Français, c'était le manque de savoir-faire de Belkacemi. Son comportement constituait au minimum une atteinte aux références esthétiques définies par la francité, à la manière de faire des Français. Il était coupable d'indiscrétion, d'avoir fauté et nui à la société.

Ensuite, on s'entêtait à défendre Blanc contre les accusations de racisme. Ses pairs, d'anciens footballeurs, ont témoigné de son caractère irréprochable, de son sens de la justice envers tous les joueurs de l'équipe, et son affection pour tout le monde. Ce qui a le plus choqué, c'était surtout le comportement politiquement correct d'une minorité de joueurs Blacks qui cherchaient à se payer la tête de Blanc.

De même qu'on en a voulu à la NYPD de soumettre DSK à la «perp walk», on accusait les critiques de Blanc de vouloir traîner son nom dans la boue. Il fallait donc être solidaire avec l'entraîneur pour le sauver d'un traitement monstrueux, des calomnies de ceux qui se prennent pour les «gendarmes» de la pensée.

Encore, une fois, il fallait comprendre qu'un homme comme Blanc, bon teint et bon Français, ne pouvait pas être coupable. Ce qu'on prenait à défaut était plutôt la manière indélicate et même désagréable de prendre une conversation privée hors de son contexte d'énonciation et de l'exposer en public, sans égard pour les personnes concernées.

Il n y a pas de doute que si Blanc était aux Etats-Unis, il aurait perdu son poste à cause de ses déclarations racistes enregistrées sur le disque de Belkacemi, comme DSK est entre les mains de la justice américaine aujourd'hui. Le cas Blanc aurait donc dû susciter un débat sérieux sur les «quotas» en France, plutôt que d'en faire une discussion sur la place de la vie privée et des secrets dans la société française.

Je me souviens de la conversation que j'ai eue avec mon neveu, en 2000, sur les quotas en Amérique. Il était alors étudiant en philosophie à la Sorbonne. Je lui avais demandé pourquoi il n y avait pas de professeurs de couleur dans sa faculté, ni de présentateurs à la télévision ou des figures politiques importantes. Il m'avait aussitôt répondu qu'à la différence de chez moi, l'Amérique, où l'on octroyait des postes aux gens sur la base de la couleur de leur peau, même s'ils n'étaient pas qualifiés, «chez nous, en France, on ne croit pas à la discrimination positive». Il a continué en me disant qu'à la place des noirs Américains, lui, il aurait eu honte d'accepter un boulot réservé aux Blacks ou aux Beurs.

Je vais essayer de résumer ici ma réponse à la critique du système américain par mon neveu en France, et ce que l'on pourrait appeler ma défense des quotas, que j'ai développée dans mon livre, Bamako, Paris, New York. Aujourd'hui encore, je me pose la question, au-delà de toute abstraction philosophique, lequel des deux systèmes, américain ou français, répond le mieux à l'insertion des minorités au sein de leur société. Qui a raison entre mon neveu et moi? L'assimilation ou l'intégration par la politique identitaire? La France ou l'Amérique?

Elles sont pour moi les deux meilleures formes de la démocratie républicaine. D'une part, une société qui enferme sa population dans des boîtes identitaires et fait du maintien des frontières entre les communautés un moyen d'ascension sociale. D'autre part, un chauvinisme égalitaire qui marginalise ou rend invisible ses minorités, au point de scléroser l'essentialité même de la République qu'elle essaie de protéger. Comme disent les Anglo-Saxons, c'est littéralement, jeter le bébé avec l'eau du bain. Ainsi, on parle de déchéance de la nationalité, de la République, à chaque fois que la présence de l'autre nous dérange, ne nous renvoie pas à notre propre image, nous trahi dans nos secrets les plus intimes.

L'affaire des quotas à la Fédération française de football va au-delà du simple fait de sortir un homme respectable, en l'occurrence Laurent Blanc, de sa zone de confort, de mettre en péril son identité individuelle en trahissant son secret. En effet, cette affaire des quotas nous révèle les grandes failles de la constitution même de la République, telle qu'elle est vécue aujourd'hui en France. Elle est confrontée à deux questions qu'elle devrait prendre en charge, pour ne pas tomber dans le piège identitaire et le ghetto communautaire des Etats-Unis. Tout d'abord, comment combattre le racisme institutionnel dans la République? Ensuite, comme disait Edouard Glissant, comment changer les imaginaires à fin de créer les conditions nécessaires pour que des Français, comme Blanc, puissent se guérir du stéréotype du noir qu'ils gardent en secret dans leur esprit, ou dans les conversations privées?

En France, les opposants aux quotas se réclament de la République, pour nous mettre en garde contre les dérives identitaires et le retour du racisme par la porte arrière. Ils nous disent qu'il ne faut pas faire de distinction entre une «discrimination positive» et l'autre «négative», parce que toutes les deux sont des discriminations, et donc anti-républicaines. Certains, aux Etats-Unis aussi sont arrivés à cette même conclusion, en arguant que les stéréotypes positifs du bon père noir, parlant bien l'anglais et chirurgien de son état, comme dans le «Cosby Show», n'est pas si différent du stéréotype négatif du nègre des ghettos des grandes villes, comme dans le show «What's Happening»! Ils produisent tous les deux les mêmes effets d'enfermement de l'image du noir en Amérique. Ils ne sont ouverts ni au changement des imaginaires et mentalités, ni au métissage des cultures.

Mais la différence fondamentale entre les Américains et les Français est qu'en France, ceux qui refusent les quotas sont le plus souvent les mêmes qui pensent que l'identité française se réduit aux identités chrétiennes et blanches. Mais quand cette définition monolithique de la manière d'être français se heurte aux identités de Français d'origine négro-africaine ou de pays musulmans, ces mêmes opposants au système de quotas crient à la déchéance de la nationalité au lieu de voir un effet de créolisation et de richesse de l'identité française. Il est clair que lorsqu'on ne peut définir la francité que par référence à l'identité des seuls blancs, on s'enfonce dans une tautologie identitaire où la République elle-même devient une identité à conserver intacte, plutôt que de réunir pour mettre en relation les Français de toutes origines différentes. Quand des grands Français, comme le philosophe Alain Finkielkraut, déclarent qu'ils ne se reconnaissent plus dans l'équipe nationale de la France, parce qu'il y a trop de Blacks et de Beurs, il convient de dire que leur conception de la République est celle d'une identité monolithique.

Comme je l'ai dit plus haut, en Amérique, quelqu'un comme Laurent Blanc aurait perdu son poste d'entraîneur pour avoir tenu des propos racistes, sexistes ou homophobes contre les membres d'un autre groupe de la société. En France, on court à la défense de telles personnes, on les défend contre les barbares du politiquement correct. Comme on l'a vu dans l'affaire DSK, on axe le débat plutôt sur la manière dont on a exposé l'affaire et la vie privée des hommes estimables.

En Amérique, les défenseurs des quotas signalent que le raciste, ce n'est pas celui qui, par les moyens de l'«Affirmative Action» ou toute autre méthode, ouvre les portes aux populations qui sont jusqu'à présent toujours sous-représentées ou invisibles dans certaines professions, institutions, ou assemblées publiques. Ils démontrent que, malgré les abus de ce système d'inclusion sociale, les avantages ne sont plus à discuter: l'intégration des femmes et des populations de couleur a réussi dans les plus prestigieuses universités du pays jusqu'à la Maison Blanche, en passant par Wall Street, Hollywood et la Silicon Valley. Et ceci, sans que la qualité et la quantité de production ne baissent.

Ainsi, ceux qui s'opposent aux quotas en Amérique sont considérés comme des conservateurs radicaux du parti Républicain, toujours nostalgiques des anciennes doctrines discriminatoires et racistes. Il y a aussi ceux qui pensent à tort ou à raison qu'ils ont perdu leur place à cause d'une femme ou d'un noir.

J'ose penser que les Français qui résistent aux quotas au nom de la République ont des idéaux différents de ceux des conservateurs des Etats-Unis. Voilà, pour moi, les débats qui nous aideront à sauver la République de toute politique identitaire monolithique. Les cas Laurent Blanc et Dominique Strauss Kahn méritent d'être analysés dans les grandes écoles pour repenser l'avenir de la République et de la France.

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