La réforme du statut des enseignants en manque de sens

Pour l'enseignant Jérôme Lèbre, la réforme du statut des enseignants du secondaire marque « une nouvelle emprise administrative » sur leur emploi du temps, en laissant de côté la possibilité de mener une recherche collective. Quant au Collège international de philosophie, le ministère avait « presque oublié sa dotation annuelle », le menaçant de disparition. 

Pour l'enseignant Jérôme Lèbre, la réforme du statut des enseignants du secondaire marque « une nouvelle emprise administrative » sur leur emploi du temps, en laissant de côté la possibilité de mener une recherche collective. Quant au Collège international de philosophie, le ministère avait « presque oublié sa dotation annuelle », le menaçant de disparition. 


Engagé dans une réforme concernant le statut des enseignants du secondaire, le ministère de l’Education nationale a presque oublié la dotation annuelle du Collège international de philosophie. Le rappel adressé par les 18 000 signataires de la pétition refusant sa disparition a été entendu. Reste un problème : cet oubli se trouve-t-il en marge d’une visée politique bien actuelle ? C’est ce que peut éclairer la réforme citée.

Sans modifier le nombre d’heures de cours des enseignants, le décret du 20 août liste les « missions liées » aux cours : préparation et recherches personnelles, suivi des élèves, évaluation, rencontre avec les parents, travail en équipes pédagogiques… Rien qui ne se fait déjà, rien sinon que tout est décrété, repris, « reconnu » : cette reconnaissance marque ainsi une nouvelle emprise administrative sur l’emploi du temps des professeurs. Assignés d’une manière autoritaire aux composantes de leur fonction, ceux-ci voient l’organisation de leur travail soumise aux chefs d’établissement. La reconnaissance comme déresponsabilisation, cela méritait d’être inventé. En même temps cela existe déjà. Le décret reconnaît surtout une pratique administrative donnant aux activités des enseignants en dehors des cours une finalité ultime : leur présence sur leur lieu de cours. L’organisation du temps s’accomplit jusqu’à la perte de temps, jusqu’à l’ajout sans ajout d’une disponibilité aussi vide que visible, ou dans la participation à une « vie de l’établissement » dont le contenu s’amenuise jusqu’au devoir formel d’y participer.

Il n’y a pas de vie sans relation au dehors, et donc pas de vie de l’établissement qui ne s’ouvre sur l’extérieur, ne se continue ailleurs et sous d’autres formes. Or le nouveau décret ne connaît d’extérieur à l’établissement que l’académie, c’est-à-dire son cadre administratif le plus proche. On cherchera en vain une référence à l’Université, à la nation, à l’Europe ou au reste du monde. La continuité entre les enseignements secondaire et supérieur, l’ouverture internationale des établissements, se feront donc sans les enseignants, mais avec qui ? En listant pour les reconnaître les « missions liées » aux cours, le ministère risquait certes d’en oublier ; mais il oublie systématiquement ce qui déliait l’enseignant de son cadre de travail immédiat.

Certes la première mission liée aux heures de cours reste « les travaux de préparation et les recherches personnelles nécessaires à la réalisation des heures d’enseignement ». Mais repérable comme les autres missions, coincée entre la préparation et la réalisation des cours, la recherche devient la mission liée la plus liante. Son unique autonomie consiste à s’autolimiter pour se réaliser dans les heures qui viennent ; sa seule réalité est cet écart temporel qui la fait tendre vers zéro, vers son épuisement dans le cours. Elle peut vraiment se réduire à rien dans la réalisation d’une pédagogie conçue comme simple transmission d’acquis : la relation pédagogique est alors régie par l’écart sans cesse annulé et reposé entre ce que le professeur sait déjà et ce que l’élève doit savoir. Telle est la recette du cours anéantissant, du cours finissant par s’annuler lui-même en attente de l’heure suivante qui sera tout aussi nulle. Ce qui se perd ici, c’est la relation, commune aux professeurs et aux élèves, à un savoir qui n’existe pas encore. C’est l’idée que la recherche, indissociablement théorique et pédagogique, est la dimension libre de l’enseignement, donnant au cours un horizon, une virtualité, ou un sens. Enseignants comme élèves sont ainsi dépossédés d’un acquis qui est aussi une tâche, un droit qui est un devoir : celui de prendre soi-même la mesure de ce qui reste à apprendre et à faire. Une fois reconnue de cette manière la recherche personnelle, le décret trouve sa complémentarité dans le travail « au sein d’équipes pédagogiques » ; rien à redire, sinon que disparaît en silence la possibilité d’une recherche collective, dans les cours ou ailleurs, c’est-à-dire à l’Université, ou encore ailleurs.

D’où le paradoxe : parce qu’il ne fixait que les heures de cours, le vieux décret de 1950 attribuait au métier d’enseignant une responsabilité qui était aussi une ouverture, lui permettait de s’inscrire dans la société, de suivre son rythme en ouvrant aux élèves un avenir en dehors des murs. A l’inverse, la réforme réaffirme un très vieux principe de clôture : il faut que chacun reste lié à l’espace de sa fonction, qu’on le trouve sans avoir à chercher puisqu’il n’a pas de temps pour le reste. En d’autres termes, le vieux décret est simplement plus démocratique. La démocratie implique en effet le droit reconnu pour tous de participer à l’élaboration d’un sens universel qui dépasse toute fonction assignée. Ce sens n’est pas unique, il est l’ouverture aux sphères multiples de sens qui articulent les « disciplines » enseignées à leur visée extrascolaire. Il peut se nommer accès et sauvegarde de la majorité, droit de savoir et droit au savoir.

C’est dans ce contexte que l’existence du Collège international de philosophie a dû être rappelée à son principal ministère de tutelle. Le Collège offre en effet l’espace d’une recherche à la fois personnelle et collective, dispersée dans toute la France et bien au-delà des frontières. Cette recherche n’est pas nécessairement liée aux cours ni même aux fonctions de chacun, mais découle du droit à la philosophie pour tous. C’est ainsi que des enseignants peuvent entretenir avec d’autres, enseignants-chercheurs, artistes, traducteurs, médecins, français mais aussi étrangers, une relation au savoir qui implique tout autant les invités et le public de leur séminaire, c’est-à-dire tout public. La philosophie n’y est pas considérée comme un acquis ou une doctrine constituée, mais comme ce qui reste à acquérir, à l’intersection avec d’autres champs de la culture démocratique, l’histoire, la science, l’art, la littérature, la politique et… la pédagogie.

Les enseignants nommés au Collège pouvaient auparavant être déchargés d’une partie de leurs cours. Leur activité était alors reconnue dans le vrai sens du terme : comme équivalente à certaines heures d’enseignement. Un gouvernement de droite a supprimé ces décharges, ne laissant au Collège qu’un fonds de fonctionnement encore raboté au fil des années, jusqu’aux 240 000 euros que la gauche au pouvoir se serait bien silencieusement passée de verser. Mais parce qu’il est toujours connu et voulu en France et à l’étranger, sa pérennité vient d’être reconnue au plus haut niveau de l’Etat. L’effort doit maintenant continuer pour que soient rétablies les décharges horaires, essentielles à son activité.

Il faut de même un effort constant pour sauvegarder la responsabilité des enseignants, pour faire reconnaître leur droit à organiser leur travail, à mener une recherche individuelle et collective, à construire des liens avec l’Université et les établissements d’autres pays. Peut-on venir à bout de la liste détaillant le sens de ce métier ? Ce n’est pas sûr, mais ce n’est sans doute pas en taillant dans le vif.  

Jérôme Lèbre, enseignant, directeur de programme au Collège international de philosophie.
Dernier ouvrage paru : Les Caractères impossibles, Bayard, 2014.

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