Près de quarante artistes du théâtre public, comédiens, metteurs en scène, dénoncent la campagne de mécénat participatif lancée par le Théâtre de l'Odéon auprès du public, destinée à financer une initiative d'action culturelle auprès de collégiens scolarisés en réseau d'éducation prioritaire. Ils demandent à Luc Bondy, son directeur, de renoncer à cet appel aux dons.


Nous avons découvert par voie de presse que l’Odéon lançait une campagne de mécénat participatif, avec l’appui du ministère de la Culture, pour financer le programme d’éducation artistique Génération(s) Odéon.

Nous en sommes restés tout d’abord interdits et estomaqués.

Pour trouver 30 000 euros, l’Odéon fait appel à la générosité publique. Il met en place une plateforme de paiement, développe tout un argumentaire, réalise un film de promotion et engage des sommes substantielles afin de faire financer par d’autres ses obligations en terme d’éducation artistique et d’accès à la culture…

Tout ceci nous alerte et nous choque. Profondément.

Nous ne reviendrons pas en détail sur les polémiques qui se sont développées depuis l’arrivée de Luc Bondy à la tête de l’Odéon. Du montant de son salaire, à celui de quelques têtes d’affiches, la presse et la rumeur se sont chargées de lui faire une réputation sulfureuse. Mais ce n’est qu’à ses tutelles qu’il doit des comptes et si celles-ci n’ont rien trouvé à redire, dont acte. Nous non plus.

Sauf qu’en l’espèce c’est bien à nous – qui sommes aussi son public – que s’adresse l’Odéon afin de remplir ses obligations en matière d’éducation artistique. Et les tutelles encouragent et promeuvent sans vergogne cette initiative, allant jusqu’à parler d’un « projet précurseur ».

Ce qu’annonce ce projet nous apparaît comme funeste et indécent, en faisant appel à la générosité publique pour une somme qui, rapportée aux 17,6 millions d’euros du budget 2013 de l’Odéon, est dérisoire. 

Le crowdfunding est devenu un outil banal pour nombres d’aventures artistiques débutantes. Ce financement participatif est aussi le signe du désengagement des tutelles auprès de la création la plus fragile. Mais s’il reste une manière d’initier ou de boucler un financement, faute de mieux, personne ne songeait sérieusement à en faire un mode pérenne, efficace et juste de financement du théâtre public.

De qui se moque-t-on sinon de ceux qui se débattent, parfois pendant plusieurs années, pour voir aboutir leurs projets, en s’appropriant ainsi l’un de leurs moyens de survie ? Le parallèle induit est insupportable. Non, la baisse de financement à laquelle l’Odéon fait face n’est pas identifiable à la précarité que subissent les compagnies, rejouant tout ou presque à chaque production.

Voilà pourquoi nous demandons à Luc Bondy de renoncer à cet appel aux dons. L’Odéon saura économiser cette somme pour mener à bien son programme d’éducation artistique. Nous n’en doutons pas.

Car cette idée s’apparente en fin de compte à de la charité et il y a de la condescendance à vouloir « permettre aux nouvelles générations d’acquérir un bagage culturel ». Ça sent sa dame patronnesse mobilisant ses œuvres afin que ses pauvres s’élèvent et acquièrent un peu de ce patrimoine culturel qui leur fait tant défaut…

On ne saurait trop, à ce propos, conseiller la vision des conférences gesticulées de Franck Lepage. On y apprend, entre deux éclats de rire, que ce n’est pas en répandant un peu de fumier culturel sur la jeunesse qu’on lui délivre un « bagage culturel » et que pour échapper à l’autocongratulation stérile, tout projet d’éducation artistique doit également poser la question de l’éducation populaire.

Mais cet appel aux dons n’est qu’une étape supplémentaire d’un processus plus profond et plus dangereux.

Nous déplorons depuis des années le désengagement du financement public auprès des arts de la scène. Nous constatons, inquiets, qu’il est demandé aux structures de « diversifier » leurs sources de financement en faisant appel au mécénat privé. L’entreprise est désormais la bienvenue dans tous les théâtres publics. Elle y est remerciée obséquieusement sur les affiches, programmes, sites web ou interviews. On la courtise afin qu’elle privatise les lieux mêmes du théâtre public pour ses cocktails ou conventions. C’est à peine si elle n’est pas citée à la fin du spectacle ; à peine si on ne lui réserve pas une standing ovation 

Luc Bondy n’est pas le seul acteur de cette privatisation des finances et des espaces de l’institution culturelle publique mais, comme la majorité de ses collègues, il y contribue activement.

Enfin, nous trouvons obscène cette manière de « valoriser » la défiscalisation des dons.

Car, à l’heure où plus de cent festivals seront annulés en 2015, où des municipalités détruisent et fragilisent nombre d’aventures artistiques en fermant théâtre et lieux de création, à l’heure où l’on s’enorgueillit de sanctuariser les budgets de la création sans être capable de les augmenter, où l’on fait de l’éducation artistique une priorité en demandant aux structures de trouver elles-mêmes les financements ; à la veille d’une alternance politique départementale et régionale lourde de menaces sur les futurs budgets et orientations culturels ; à l’heure enfin où notre appartenance commune se fissure et menace de céder sous la pression des extrémismes et des populismes, c’est avec colère que nous voyons, qu’en dernier ressort, notre travail est valorisé comme un moyen d’échapper à l’« insupportable pression fiscale », tout en se donnant bonne conscience et en voyant son nom et sa marque – mais seulement à partir d’une certaine somme – s’afficher sur les listes des bienfaiteurs…

Ce dénigrement sourd de l’impôt est délétère. C’est un puissant facteur de division. Pour nous, le véritable financement participatif, celui qui se doit d’être équitable et redistributif, c’est l’impôt !

Nous ne sommes pas opposé au mécénat, mais il ne peut pas se substituer à la subvention publique ni être présenté comme une astucieuse niche fiscale. Non. L’enjeu est ailleurs.

Car, au-delà de l’initiative déplorable du théâtre de l’Odéon, c’est le désengagement de la puissance publique dans le financement de la culture qui nous effraie, que nous contestons, et que nous voulons combattre.


SIGNATAIRES

Benjamin Abitan, théâtre de la démesure; Jacques Allaire, comédien et metteur en scène; Aurélia Arto, comédienne; Vincent Berger, comédien; Jean-Claude Berutti, metteur en scène; Bruno Blairet, comédien et metteur en scène; Nicolas Bouchaud, comédien; Félicité Chaton, cie Processes; Samuel Churin, comédien; Maxime Coudour, comédien; Olivier Coulon-Jablonka, cie Moukden Théâtre ; Yann Dacosta, cie du Chat Foin; Rodolphe Dana, collectif Les Possédés; Judith Davis, l’avantage du doute ; Gaël Depauw, comédienne et danseuse ; Vincent Dissez, comédien; Lætitia Dosch, association Viande Hachée du Caire ; Servane Ducorps, comédienne; Claire Dumas, l'avantage du Doute; Guillaume Durieux, comédien; Lætitia Guedon, cie 0,10; Benoit Guibert, acteur, auteur; Lazare Herson-Macarel, cie Jeunesse Aimable; Daniel Kensingberg, comédien; Sophie Lagier, cie Acetone; Claire Lapeyre Mazérat, collectif Jakart; Joachim Latarjet, cie Oh!Oui; Laurent Montel, comédien; Marie Payen, comédienne; Leyla Rabih, cieGrenier/Neuf; Joachim Salinger, cie un autre jour la même histoire; Maïa Sandoz, Théâtre de l’Argument; Anne-Élodie Sorlin, Les chiens de Navarre; Maxence Tual, Les chiens de Navarre; Julia Vidit, cie Java Vérité; Jean-Luc Vincent, Les chiens de Navarre; Nadia Vonderheyden, comédienne et metteuse en scène; Olivier Werner, cie Forage.

 

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