Le libre-échange au secours de la croissance

À la veille de la réunion au sommet du G8, qui aura lieu les 17 et 18 juin à Lough Erne, en Irlande du Nord, Bjørn Lomborg, souvent présenté comme le pionnier des “climatosceptiques” (il est l'auteur de The Skeptical Environmentalist), a confié à Mediapart (pour la France) un appel à une puissante libération des échanges internationaux, passant notamment par l'arrêt des subventions des pays riches à leurs agricultures, meilleur moyen de conforter la croissance et le développement.

À la veille de la réunion au sommet du G8, qui aura lieu les 17 et 18 juin à Lough Erne, en Irlande du Nord, Bjørn Lomborg, souvent présenté comme le pionnier des “climatosceptiques” (il est l'auteur de The Skeptical Environmentalist), a confié à Mediapart (pour la France) un appel à une puissante libération des échanges internationaux, passant notamment par l'arrêt des subventions des pays riches à leurs agricultures, meilleur moyen de conforter la croissance et le développement.


 

Le premier ministre de Grande-Bretagne, David Cameron, a eu raison de placer la libéralisation du commerce tout en haut de l’agenda du G8. C’est probablement l’un des meilleurs moyens de stimuler à travers la planète la prospérité économique et le développement.

Cameron écrit que le libre commerce « peut doper le revenu global de plus de mille milliards de dollars ». En fait, cette estimation pèche certainement par excès de modestie.

L’argument classique en faveur du libre-échange veut que la spécialisation et l’échange bénéficient à tous parce que les biens sont produits par les pays qui en font une spécialité et y excellent. Les modèles traditionnels de la Banque mondiale démontrent qu’une libéralisation réaliste d’ici à la fin de cette décennie ferait grossir le PIB mondial de plusieurs centaines de milliards de dollars par an, dont 50 iraient enrichir les pays en développement. Vers la fin du siècle, le bénéfice annuel excédera sans doute les mille milliards de Cameron, la moitié de ces sommes allant aux pays en développement.

Mais une proportion croissante de recherches universitaires indiquent aujourd’hui que les arguments en faveur du libre-échange vont bien au-delà de la simple spécialisation. Ce que l’Histoire nous dit, c’est que les économies ouvertes ont une croissance plus forte. De bons exemples sont fournis par la Corée après 1965, le Chili depuis 1974 et l’Inde depuis 1991, pays dont le taux de croissance a augmenté substantiellement après une période de libéralisation (1). Même des échanges modestement plus libres contribuent à améliorer l’efficacité des marchés intérieurs et à mettre en place des chaînes d’approvisionnement mieux intégrées. Dans le même temps, le commerce conduit à des transferts de connaissance qui encouragent l’innovation. Le libre-échange fait que nous ne sommes pas obligés de réinventer la roue encore et encore.

Le récent et sophistiqué examen de la littérature consacrée à ce sujet par le professeur Kym Anderson pour le compte du laboratoire d’idées Copenhagen Consensus Center permet d’aller plus loin. Anderson, l’un des leaders de la modélisation à la Banque mondiale, montre que les bénéfices à long terme d’un cycle de Doha conclu sur des bases limitées seraient considérables. Le PIB annuel comparé à celui d’un monde privé de cette libéralisation serait de quelque cinq mille milliards de dollars plus important, dont trois mille au profit du monde en développement (2). Vers la fin de ce siècle, les taux de croissance légèrement plus élevés auraient conduit à accumuler des bénéfices dépassant les 100 000 milliards de dollars par an, la plus grande partie en faveur du monde en développement. À cette date, les effets positifs provoqueraient chaque année une croissance du PIB du monde en développement plus forte de 20 %.

Il est difficile de concevoir une quelconque politique à la disposition des leaders du G8 qui aurait un impact plus fort sur la prospérité et le développement de la planète. Souvenons-nous du dernier sommet des Huit réuni au Royaume-Uni et où Tony Blair avait promis de combattre le réchauffement climatique. Même si les dirigeants du G8 avaient tenu cet engagement – ce qui ne fut pas le cas –, les modèles économiques indiquent qu’ils auraient pu tout au plus réduire les dommages d’ici la fin du siècle d’une fraction de point de pourcentage. Un résultat moins favorable, plus difficile à atteindre et à un coût sans doute considérablement plus élevé.

Mais si les avantages d’un commerce global libéralisé paraissent tellement évidents pour le monde, il est tout aussi clair que des intérêts acquis, particulièrement dans le secteur agricole, ne sont pas prêts à renoncer à leurs privilèges. Quelque 40 % de ce que les gouvernements dépensent globalement en subventions vont à l’agriculture (3). Bien que les fermiers ne représentent plus qu’une très faible proportion de la population des pays développés, les intérêts agricoles semblent tenir en main les gouvernements de l’OCDE afin de protéger les 252 milliards de dollars de soutiens qu’ils reçoivent chaque année.

Protéger de la concurrence une agriculture inefficace est peut-être politiquement opportun mais cela coûte extrêmement cher. Les prix plus élevés de l’alimentation pénalisent les consommateurs. Et cela revient à tourner le dos aux meilleures chances dont dispose le monde en développement pour croître et assurer son développement.

Pourtant, les raisons de débrancher la machine à subventions qui alimente les agriculteurs et d’autres bénéficiaires ne manquent pas. En dépit des politiques d’austérité en cours, la politique agricole commune européenne continuera à absorber la plus grosse part du budget de l’UE, avec une facture évaluée à 363 milliards d’euros entre 2014 et 2020. La loi d’orientation agricole à venir aux États-Unis pourrait gaspiller quelque 950 milliards de dollars sur la prochaine décennie. Voilà un domaine où le G8 doit prendre les mesures créatives et courageuses qui sont nécessaires. Par exemple, en offrant aux intérêts acquis de compenser leurs pertes pendant dix ou vingt ans tandis que les subventions et les autres distorsions aux échanges seraient progressivement éliminées. Le coût de cette opération pourrait atteindre globalement 50 milliards de dollars chaque année mais ce serait un prix dérisoire à payer pour les bénéfices découlant d’une libéralisation des échanges, puisque pour chaque dollar ainsi dépensé, la croissance à long terme serait accrue de l’équivalent de plus de cent dollars.

Relancer l’agenda global du libre-échange serait un legs ambitieux et mémorable pour le G8, ouvrant la voie aux négociations entre l’Union européenne et les États-Unis et à la conférence ministérielle de l’OMC à Bali, à la fin de cette année. L’immense majorité de la population mondiale profiterait dès maintenant et dans l’avenir d’un commerce plus libre. Nous avons l’occasion d’aider les plus pauvres que nous et de nous aider nous-mêmes, si seulement nous en avons le courage.

(1) Page 14 (page 18 in PDF): Trade Barriers and Subsidies: Multilateral and Regional Reform Opportunities, par Kym Anderson, Copenhagen Consensus Center, janvier 2012.

(2) Trade Barriers and Subsidies: Multilateral and Regional Reform Opportunities, par Kym Anderson, Copenhagen Consensus Center, janvier 2012.

(3) Page 15, (page 19 in PDF version): Trade Barriers and Subsidies: Multilateral and Regional Reform Opportunities, par Kym Anderson, Copenhagen Consensus Center, janvier 2012.

• • • • •

Traduction depuis l'anglais par Philippe Riès

Bjørn Lomborg est l’auteur de The Skeptical Environmentalist (L’écologiste sceptique : le véritable état de la planète) et de Cool It ; il est le directeur du Copenhagen Consensus Center et professeur associé à la Copenhagen Business School. Le nouveau livre de Lomborg, How to Spend $75 Billion to Make the World a Better Place, a été publié le 1er juin dernier.  

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.