Un autre pape est possible

La « papouille », cardinale noire, lesbienne, africaine (alias Brigitte Chazel, Héloïse Duché, Jean-François Girod, Valérie Journet-Texier, Stéphane Lavignotte, Marina Touilliez et Marina Zuccon) reprend la plume (1) et s'adresse à Jorge Mario Bergoglio: « Il est bien de visiter les bidonvilles à pieds, mais prendrez vous d'assaut les multinationales avec le mouvement social mondial, si fort en Amérique latine ? »

La « papouille », cardinale noire, lesbienne, africaine (alias Brigitte Chazel, Héloïse Duché, Jean-François Girod, Valérie Journet-Texier, Stéphane Lavignotte, Marina Touilliez et Marina Zuccon) reprend la plume (1) et s'adresse à Jorge Mario Bergoglio: « Il est bien de visiter les bidonvilles à pieds, mais prendrez vous d'assaut les multinationales avec le mouvement social mondial, si fort en Amérique latine ? »

 


 

Très cher Jorge Mario Bergoglio,

C’est avec tout l’espoir qui a porté ma candidature que j’accueille votre nomination comme 266e souverain pontife, et vous en félicite. Vous voici finalement, cher François, après avoir cédé votre place en 2005, à la tête d’un immense défi. Je ne sous-estime pas l’ampleur de la tâche qui vous attend.

Vous êtes le premier pape d’un continent non européen, je voudrais y voir le signe d’une ouverture nouvelle de l’Eglise au monde. Vos origines argentines rappellent au monde toute l’histoire d’un pays successivement traversé par les dictatures et une grave crise économique, plongeant des pans entiers de la population dans la pauvreté, crise marquée de l’incroyable expérience monétaire locale au travers des « clubs de trocs » mise en place pour permettre simplement la survie, par la solidarité et la relocalisation de l’économie.

J’ignore votre position du temps des crimes ignobles et massifs commis par la junte, puis, face à la crise, et ce que j'en entends me laisse interdite : bien des personnes aimeraient vous entendre vous exprimer, je suis prête à ouvrir le dialogue sur ces sujets.

Mais c’est bien sous le signe de la pauvreté et de la communion avec la nature que vous entamez votre mission de par le nom que vous avez choisi, celui de la personne qui a tout quitté pour cheminer dans le dénuement, celui du fondateur du premier ordre mendiant, qui prêchait à la nature et appelait à la fraternité avec elle. Ce choix est un symbole fort du chemin que l’Eglise toute entière devra prendre, c’est du moins mon vœu le plus cher. Ce tournant est crucial pour aborder un programme bien chargé.

En votre nouvelle conscience franciscaine, vous devez être sensible aux grands combats écologiques, à l'urgence à l’échelle planétaire qui nous amène à revoir notre modèle économique et sa course effrénée vers la croissance infinie, dans un monde aux ressources finies. Il y a urgence en effet à retrouver des modes de production, de circulation, d’échanges plus « lents » et respectueux de l’environnement vivant, tant écologique que social, de relocaliser l’économie autour de ses moyens réels et de proximité à travers les liens de voisinage et une monnaie non spéculative (comme en Argentine au début des années 2000).

Mon vœu est que vous rejoigniez tous les croyants déjà engagés pour rendre aux peuples dominés par le Nord et l’économie de marché occidentale la gestion de leurs propres ressources pillées et détruites. Il est temps de redonner, à ceux qui ont connu toutes les formes de discriminations et d’oppression que l’Histoire a pu leur faire subir, les moyens de construire une économie affranchie des influences militaro-financière des pays dits riches. Mais pensez-vous réellement qu'il suffise d'en appeler à la conscience des capitalistes comme vous le faites ? Ce système n'est-il pas intrinsèquement pécheur, c'est-à-dire ratant sans cesse la cible par rapport au projet de justice et d'amour de Dieu, et donc à dépasser radicalement ? Il est bien de visiter les bidonvilles à pieds, mais prendrez vous d'assaut les multinationales avec le mouvement social mondial, si fort en Amérique latine ?

Tous mes espoirs se tournent aussi vers vous quant à la situation que je porte avec bien d’autres femmes lesbiennes, parentes après procréation médicalement assistée. Je sais combien il sera difficile d’affronter le poids des traditions et toute sorte d’opposition, mais il ne s’agit que de reconnaître une situation pourtant déjà bien réelle pour nombre d’entre nous. Mais je reste confiante quant à l’ouverture des débats avec l’ensemble des croyants parmi lesquels nombreux sont déjà acquis à cette nécessité, peut-être plus qu’on ne le pense. J’appelle ainsi de mes vœux l’église catholique à reconnaître et bénir les unions de même sexe, et à accueillir toutes les situations familiales et sociales dans les communautés locales.

C’est aussi dans la pauvreté que l’on puise toute l’humilité pour aborder le nécessaire dialogue œcuménique et plus largement interreligieux, grâce auquel il est possible d’entrevoir dans les guerres quelques lueurs d’espoirs à travers des initiatives collectives. Car ce n’est que par un dialogue approfondi entre les religions que les voies diplomatiques internationales auront des chances de voir cesser les conflits sous couvert de religion. Ainsi le chantait John Lennon, « Donne une chance à la paix »…

Pour tout cela, j’attends l’ouverture de grands débats qui embarqueraient l’ensemble des croyants dans les orientations et grandes décisions de l’Eglise. Je vous félicite à nouveau pour votre nomination et place en vous toute mon espérance pour le renouveau tant attendu de l’Eglise. Je souhaite que le poids de votre charge et de votre entourage vous permette d’accomplir de grandes choses qui iront dans le sens d’une plus grande justice, évolution et ouverture dans un monde qui en a tant besoin, et reste à votre disposition pour vous aider sur ce vaste chantier.
Le monde entier vous regarde…

PS : je me représenterai à la prochaine succession apostolique, ça serait sympa d'avoir bien avancé le travail.
Re-PS : comme vous n'utilisez pas les flons-flons et les frous-frous, vous me les passeriez ? Faut pas gâcher...

Se réclamant du christianisme social et se reconnaissant politiquement et théologiquement femmes, noires, africaines et lesbiennes : Brigitte Chazel, Héloïse Duché, Jean-François Girod, Valérie Journet-Texier, Stéphane Lavignotte, Marina Touilliez et Marina Zuccon.

(1) Lire sa déclaration de candidature au Vatican et voir le site de campagne de la « papouille ».

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