Redonner un souffle révolutionnaire à la République

«Si une gauche digne de ce nom gagnait en 2012, elle devrait engager un processus constituant, (...) un projet de nouvelle constitution», estiment Clémentine Autain et Danièle Obono, membres du Front de gauche.

«Si une gauche digne de ce nom gagnait en 2012, elle devrait engager un processus constituant, (...) un projet de nouvelle constitution», estiment Clémentine Autain et Danièle Obono, membres du Front de gauche.

 

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puceinvite.jpgLa primaire du Parti socialiste a mobilisé deux millions et demi de personnes. Un événement politique incontestable, qui a permis de cristalliser une part du rejet de Sarkozy et a révélé un désir d'innovation dans la fabrication politique, une volonté de participation alors que les partis n'arrivent pas à répondre aux exigences du monde contemporain. Il faut avoir la mauvaise foi de l'UMP pour ne pas voir qu'une telle mobilisation citoyenne traduit une vraie envie des Français-e-s pour la politique. Et il faut être formaté par la pensée unique comme François Hollande et Martine Aubry pour ne pas entendre la colère contre les banques et l'envie de VIe République qu'exprime le vote, aussi fort qu'inattendu, pour Arnaud Montebourg.

Que cette primaire ait débouché sur une gauche à l'eau de rose, recentrée, n'est pas la moindre de ses faiblesses. C'est un des effets pervers d'un tel processus. Or, s'il faut battre la droite dure au pouvoir, il reste à porter une alternative véritable aux politiques austères à l'œuvre partout en Europe. Et pour ce faire, une révolution démocratique s'impose. Le costume de la Ve République est trop étroit pour permettre l'implication populaire nécessaire à la transformation sociale et écologique. L'essoufflement de la dimension révolutionnaire du projet républicain, Charles Péguy l'exprimait déjà en son temps, il y a plus d'un siècle: «La république, hier on mourrait pour elle, aujourd'hui on en vit.» Les récentes élections sénatoriales, qui n'ont pas passionné les foules en dépit de l'historique basculement à gauche, illustrent la profondeur du problème: nos institutions républicaines fonctionnent désormais en vase clos, vidées de la tension démocratique entre subversion et conservation qui les avait fait émerger. Mais elles sont aussi ce que les citoyens et citoyennes décident d'en faire, en faisant irruption sans prévenir, comme en 2005 lors du référendum sur le Traité constitutionnel européen.

Les réformes institutionnelles peuvent paraître éloignées des préoccupations du quotidien. Mais, poser la question de l'idéal républicain, c'est interroger notre conception et notre pratique de la vie politique, pas seulement la forme de gouvernement mais aussi la façon de faire communauté et la projection en termes de vision du monde, de valeurs partagées, de cette communauté. Comment la République peut-elle être à la fois la bannière des esclaves en révolte qui fondent le premier Etat Noir souverain à Haïti en 1804 et, au cours du même siècle, le drapeau des troupes qui colonisent les peuples d'Afrique et d'Asie? Etre le cri de ralliement des révolutionnaires Sans-culottes et Neg'maron-ne-s et prospérer sur les cendres de la Commune? Proclamer «liberté, égalité, fraternité» et réprimer le peuple, reproduire les inégalités et institutionnaliser racisme et xénophobie d'Etat? S'affirmer laïque et permettre, au sein de ses plus hautes instances, la stigmatisation d'une population en vertu de ses pratiques cultuelles ou la réfutation de la théorie sociologique du genre au nom de la théologie naturelle pour qui l'ordre social doit se plier à un celui d'une «nature» fantasmée?

La République n'est pas un concept ni une réalité a-historique ou neutre. Elle est le produit du rapport de force entre les classes, des évolutions politiques, économiques et sociales, des batailles d'idées et des contradictions qui structurent la société et se perpétuent à travers ses institutions. Dans le débat et la pratique politiques actuels, c'est notamment la conception organiciste et uniformisante, héritée de la royauté et du catholicisme romain, qui semble trop souvent s'être imposée. En continuant l'écrasement des langues régionales, que l'Ancien Régime avait fait précéder de celui des religions minoritaires, la République conservatrice de 1870 intègre dans son logiciel un virus qui va la fourvoyer dans la mésaventure coloniale. Ce toxique toujours présent empêche certains fervents défenseurs d'une vision étriquée et figée de la République de penser la France d'aujourd'hui, avec ses aspirations à plus de respect de l'individu et de ses différentes identifications, avec sa dimension post-coloniale, sa diversité d'origines, de cultures, de cultes...

Mais la République a aussi produit dans son histoire des antidotes. Celle de 1789 traduit ses premiers décrets dans les langues régionales. La Commune de Paris invente la démocratie directe et égalitaire. La pensée républicaine de gauche de la fin du XIXe siècle fait un lien fort entre individualisme et émancipation face au rouleau compresseur aliénant du capitalisme et de ses actives machines à normer que sont les églises, la famille, les «traditions». L'indépendantisme québecois des années 1960 invente une voie originale mêlant esprit républicain, Etat protecteur et diversité culturelle.

La République que nous appelons de nos vœux doit renouer avec la dynamique révolutionnaire de sa jeunesse et devenir un espace pluriel d'expérimentations démocratiques où l'émancipation de tou-te-s est la condition de l'émancipation de chacun-e. Nous avons de nouvelles Bastilles à prendre: celles du pouvoir financier au service duquel les Etats font aujourd'hui le choix de gouverner, celle du pouvoir médiatique qui anesthésie nos cerveaux et ligote notre volonté, celle d'un pouvoir politique qui sert les puissant-e-s et méprise les aspirations du plus grand nombre. Et nous avons surtout de nouvelles Communes à construire: par le partage des pouvoirs et des richesses, l'appropriation sociale des moyens de production, la planification écologique et l'aménagement de nouvelles urbanités et ruralités, l'égalité réelle entre femmes et hommes, la reconnaissance et le respect de notre diversité, l'invention de formes subversives de démocratie directe, par des formes d'éducation et d'enseignement qui favorisent l'esprit critique et permettent de comprendre le monde, de se sentir en capacité d'y agir, pour pouvoir encore mieux le changer...

C'est ce que nous, le Front de Gauche, proposons aujourd'hui dans notre programme pour les élections présidentielle et législatives de 2012. Et les assemblées citoyennes qui se mettent en place un peu partout dans le cadre de cette campagne se construisent comme des espaces de débats et d'actions ouverts au plus grand nombre, des outils d'engagement souple et durable pour redonner à tou-te-s le goût de la politique, l'envie de participer aux affaires de la cité, d'agir pour transformer le quotidien.

Face au pouvoir de la finance qui accroît les inégalités et broie nos désirs, nous avons à construire les moyens de notre émancipation. Sans révolution dans nos règles du jeu démocratique, sans un pouvoir accru pour les parlementaires, la proportionnelle, le non-cumul des mandats et le statut de l'élu-e pour ne prendre que quelques exemples, le changement restera un doux rêve. Si une gauche digne de ce nom gagnait en 2012, elle devrait engager un processus constituant, c'est-à-dire permettre l'élection d'une Assemblée constituante distincte de l'Assemblée nationale ayant pour mandat de rédiger un projet de nouvelle constitution pour une VIe République, permettant au peuple de s'approprier les enjeux et les décisions.

Face à la République des Guéant et des Le Pen, nous choisissons un tout autre chemin, toujours révolutionnaire car plaçant l'humain d'abord.

 

Clémentine Autain (Fédération pour une alternative sociale et écologique) et Danièle Obono (Convergences et alternative), membres du Front de gauche.

 

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