Richard Millet, et maintenant?

L'affaire Millet est-elle close par son départ du comité de lecture de Gallimard? Non, affirme Jean-François Vilar, écrivain (1). Car Millet « est loin d'être un cas unique. Nous savons tous qu'il ne représente pas que lui-même ». 

L'affaire Millet est-elle close par son départ du comité de lecture de Gallimard? Non, affirme Jean-François Vilar, écrivain (1). Car Millet « est loin d'être un cas unique. Nous savons tous qu'il ne représente pas que lui-même »

 



L'article d'Annie Ernaux publié dans Le Monde du 11 septembre 2012 (à lire en cliquant ici) est un décorticage à peu près parfait de l'individu Richard Millet et de la nature de ses écrits. Il est édifiant pour ceux qui, n'appartenant pas au très petit milieu littéraire, ignoraient tout de cet homme et de sa production. Ayant valeur de pétition, l'article d'Annie Ernaux est en quelque sorte cosigné par un assez grand nombre de familiers, auteurs et autres, des cercles éditoriaux. L'anti-fascisme de principe étant encore une valeur assez communément partagée, la liste des signataires aurait évidemment pu être bien plus conséquente, mais peu importe.

Ne nous cachons cependant pas – et nombre des signataires le savent bien – qu'apposer son paraphe sous un texte faisant état d'infâmie indiscutable est la chose la plus facile du monde et que, son devoir solidaire étant fait, il est naturel de retourner aux affaires courantes. Chères études ou œuvre en cours : le clavier n'attend pas. Bien qu'un brin distanciée par rapport aux scandales ou tragédies dénoncées sur lesquels nous avons en général peu de prise, cette attitude n'a rien de déshonorant.

Le cas de Richard Millet oblige à agir de manière un peu différente. Sur ce point, il manque au moins une phrase à l'excellent article d'Annie Ernaux. Elle tient en deux mots : « Et maintenant ? ».

Richard Millet n'est pas n'importe qui. Il diffuse des propos fascistes dans un milieu qui est celui des signataires et de leurs pairs en matière d'écriture. Je ne risque pas grand chose en avançant l'idée que seul un fasciste peut diffuser des propos fascistes. Le fascisme, ses laudateurs, traçant une ligne de partage absolue entre eux et nous, le seul point commun entre M. Millet et les signataires est que, pour l'un comme pour les autres, les mots ont un sens.

M. Millet est un homme d'influence et de pouvoir. Par ses textes, il s'engage. Par leur signature, les pétitionnaires s'engagent aussi. Face à un propagateur de propos fascistes, il ne saurait être question de se contenter de prendre la pose et de faire liste avec les belles âmes (il va de soi que leur sincérité n'est pas en doute !), y compris celles qui ne sont pas de franches habituées du “ politiquement correct ”.

Afficher sa répulsion peut insensiblement virer à la mascarade si les actes ne suivent pas.

Au moment où, tout paré d'habits ravaudés, le fascisme redevient une idée neuve en Europe il convient, là où l'on est, d'établir un cordon sanitaire isolant Richard Millet, ses complices et porte-voix.

On devrait le savoir depuis longtemps, face au fascisme, fut-il encore minoritaire, il n'y a pas d'arrangement, pas d'accommodement possible qui ne mène, un jour ou l'autre, à la collaboration. Ce dernier mot est “ lourd ” mais nous ne vivons pas des temps de frivolités.

L'alternative est donc d'une simplicité extrême. Elle comporte certes de possibles désagréments et peut mettre en cause des situations confortables et bien installées. Cette alternative, il convient de la formuler nettement à tous ceux qui, dans le milieu éditorial sont en position de responsabilité. S'agissant de M. Millet : c'est lui ou nous ! Le reste n'est que posture.



L'antifascisme d'Annie Ernaux – dont l'analyse est aussi parfaite que le permet le cadre forcément limité d'une tribune–, maintes fois affirmé et démontré, est absolument incontestable. C'est également le cas de tous les cosignataires que j'ai eu l'occasion de côtoyer. Je ne doute pas un seul instant qu'il en soit de même pour les autres.

Depuis sa parution, M. Millet a été démissionné de son poste de « modeste employé », membre –excusez du peu– du comité de lecture de Gallimard. L'affaire est-elle close pour autant ?

C'est sans doute vrai pour certains signataires qui, ayant fait leur devoir en affirmant par une simple signature leur position antifasciste de principe, entendent s'en tenir là. Ça l'est à coup sûr pour L'Express qui ouvre complaisamment ses colonnes à M. Millet, lui permettant ainsi de poser en martyr, de geindre sur la décadence « multiculturaliste » ambiante, de dénoncer l'immigration extra-européenne et ses « éléments intimidants ». Pour enfoncer le clou, M. Millet précise que « la haine de (sa) personne » n'est autre que « celle de la littérature et montre bien la sournoiserie de l'ennemi » (lire ici le texte de Richard Millet publié par L'Express).

Qui sont les ennemis dont la « sournoiserie » rappelle de vieux discours ? Tous les « fonctionnaires du système médiatico-littéraire ». En gros, tous ceux qui ont l'audace de vivre (généralement assez mal) de leur crayon ou de leur clavier et, en premier lieu : les écrivains.

M. Millet, lui, est un écrivain, un vrai, qui a du style et qui le montre. Il nous en donne un exemple dans une phrase qui occupe à elle seule tout un long paragraphe dont je ne cite qu'un extrait final.  Elle clouera assurément le bec à tous ses sournois ennemis du  vaillant défenseur de l'Occident blanc, hétérosexuel et, bien entendu : catholique. « La haine qu'on me voue est devenue chasse à l'homme [...] le but, selon l'impeccable logique girardienne, étant l'expulsion de celui qui se montre hostile à la pornographique prolifération du Même sous le nom pieusement révéré de l'Autre, dont le narcissisme occidental vomit secrètement l'altérité. »

Pour ce qui est du style : chapeau bas ! Passé ce grand morceau d'humour stylé offert par M. Millet et L'Express, l'affaire est-elle close ?

Hélas non, et par-delà la farce de la démission, on retombe sur l'autre vrai problème. L'article d'Annie Ernaux est impeccable mais il lui manque une vraie conclusion. Les cosignataires affirment ou réaffirment une position de principe qui les honore mais, à leur soutien, il manque un engagement.

 Ces “ manques ” sont assez cruels. Affirmer son antifascisme au bas d'un article-pétition, voilà qui est fort bien mais, toute sincérité étant acquise, cela ne mange pas de pain. Le « modeste employé » Millet est un homme de pouvoir. Il est loin d'être un cas unique. Nous savons tous qu'il ne représente pas que lui-même.

La montée des fascismes plus ou moins relookés est un fait patent en Europe et ailleurs. Le fascisme, le racisme, la xénophobie ne sont pas des opinions mais des faits qui ne se combattent pas en apposant son paraphe sous un texte, aussi juste soit-il.

N'oublions jamais que « le fascisme ne passera pas » est le cri pathétique qui scande toutes les défaites.

Là où l'on est –en l'occurrence le milieu littéraire et éditorial– l'acte le plus élémentaire consiste donc à établir un cordon sanitaire autour des porte-voix du fascisme. Que ces derniers soient encore minoritaires est un constat possiblement transitoire qui n'a pas valeur d'argument. Comme souvent, une prise de position simple peut avoir de fâcheuses conséquences sur des conforts, petits ou importants. Qu'importe ! Tout principe affirmé qui n'est pas indissolublement lié à un engagement concret n'a pour équivalent qu'un vulgaire rond dans l'eau. Une posture salonnarde alors qu'il faudrait claquer la porte.

Bien au-delà de ce clown triste qu'est M. Millet et de son affaire qui, hélas, est loin d'être close, l'alternative reste donc d'une élémentaire simplicité : là où nous sommes, là où une quelconque forme de fascisme sévit : c'est eux ou nous !

 

(1) Dernier ouvrage paru : Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués (Seuil, 1993).

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