Libye: qui veut lâcher BHL?

Ancien diplomate à l'ambassade de France à Tripoli, Patrick Haimzadeh critique les modalités de l'intervention militaire en Libye et démontre la faiblesse de la position défendue par Bernard-Henri Lévy.
Ancien diplomate à l'ambassade de France à Tripoli, Patrick Haimzadeh critique les modalités de l'intervention militaire en Libye et démontre la faiblesse de la position défendue par Bernard-Henri Lévy.

 

 

-----------------

puceinvite.jpg

Au titre accusateur de la tribune de Bernard-Henri Lévy, «Qui veut lâcher la Libye?», parue dans le journal Libération du 11 avril, j'ai choisi de répondre par la question volontairement provocatrice du titre de cette tribune.

Derrière la question «qui veut lâcher la Libye?» formulée à la manière du «J'accuse» de Zola, dans la plus pure tradition française de l'intellectuel engagé, apparaît en effet en filigrane une grave accusation à l'encontre des «imbéciles» que sont pour Bernard-Henri Lévy ceux qui ont le malheur de ne pas penser comme lui.

Bernard-Henri Lévy ne précise pas ce qu'il entend par «lâcher la Libye». Il cite néanmoins comme exemple d'arguments en faveur de ce «lâchage», les critiques qui auraient été formulées à l'encontre du Conseil national de Transition, le qualifiant de «ramassis d'ex-kadhafistes (...), infiltré par des éléments al-Qaeda ».

S'ensuit une plaidoirie éloquente en faveur du Conseil national de transition dont Bernard-Henri Lévy «connaît chacun de ses membres». Nous y apprenons notamment qu'ils envisageraient d'instaurer «une société laïque». Ayant passé plus de trois ans en Libye et conservé des amitiés suivies avec de nombreux Libyens, je pense connaître aussi un peu la Libye et son peuple: le concept de «société laïque» n'est guère pertinent dans ce pays où l'islam fait naturellement partie intégrante de l'identité et du système de valeurs auxquels sont attachés tous les Libyens. Quel ethnocentrisme et quel manque de respect pour le peuple libyen que de penser qu'il aspire à une société laïque! Si les membres du CNT le prétendent, ils ne peuvent se prévaloir d'un soutien populaire dans ce domaine ...

Bernard-Henri Lévy balaie ensuite, à juste titre, les critiques qui ont pu être entendues parfois à l'encontre des membres du CNT, dont certains sont effectivement d'anciens cadres du régime Kadhafi. Il évoque au passage le cas d'Ali Zeidan, né à Waddan et originaire de «la tribu des aljourfa». Cette tribu libyenne n'existant pas, Bernard-Henry Lévy a sans doute confondu avec l'oasis d'al Joufra, dans laquelle se situe la ville de Waddan.

Bernard-Henry Lévy balaie tout aussi justement les accusations d'infiltrations d'éléments d'al-Qaeda en Cyrénaïque proférées par certains pour discréditer l'insurrection. En conclusion, pour lui, ceux qui «veulent lâcher la Libye» sont évidemment pétris d'esprit munichois, insensibles aux souffrances du peuple libyen, adeptes d'une vision orientalisante et culturaliste d'une société libyenne pétrie de tribalisme et obsédés par les islamistes.

Revenons à l'expression «lâcher la Libye». Suffit-il d'émettre des doutes sur le bien fondé et les objectifs de la guerre que mène la «coalition» en Libye depuis un mois pour être qualifié de «lâcheur de la Libye»? Car je ne m'appuie sur aucun des arguments évoqués par Bernard-Henry Lévy pour maintenir mon opposition à ces bombardements en Libye qui sont aussi inadaptés que dénués d'objectifs stratégiques clairs.

Officiellement, cette campagne de bombardements a été lancée pour protéger les populations civiles. La ville de Benghazi, nous dit-on, allait être plongée dans un bain de sang. Le massacre était imminent. La répression serait terrible. L'armée de Kadhafi s'apprêtait à faire un carnage. Les populations étaient terrorisées, et il n'existait aucune issue que les bombardements de la «coalition».

Belle histoire d'un sauvetage réalisé in extremis par les armées de la «coalition» qui en détruisant cinq chars (source Etat-major des armées françaises) auraient sauvé la Cyrénaïque! Nous aimons tous les belles histoires de ce genre: elles permettent d'avoir des idées simples sur des évènements complexes qui sont le propre des situations de guerre.

Belle image aussi que celle de Messieurs Lévy et Sarkozy apparaissant sur le perron de l'Elysée comme les symboles inflexibles de l'engagement et du volontarisme d'une France revenue à son rôle historique de défenseur des opprimés contre les tyrans! Et d'un seul coup, comme d'habitude, le consensus est général et les bombardements apparaissent comme la seule option possible. Nous voilà donc engagés dans une nouvelle guerre, dont nos autorités annoncent désormais qu'elle sera longue.

Et pourtant, l'histoire de ces vingt dernières années au Moyen-Orient aurait pu nous faire un peu réfléchir. Nous avions déjà eu en 1991, le mensonge de l'armée irakienne, troisième armée du monde. En 2003, celui de Saddam Hussein possesseur d'armes de destruction massive. Cette fois-ci, nous dit-on, les choses seraient différentes, il y avait urgence. C'était une question de vie ou de mort de la révolution libyenne. En sauvant cette révolution, nous sauverions toutes les révolutions à venir dans le monde arabe par cette sorte de cercle vertueux prôné par l'idéologie néoconservatrice américaine des années 90. La chute du régime de Saddam Hussein et l'avènement de la démocratie dans ce pays devaient eux aussi constituer le début d'un cercle vertueux au Moyen-Orient.

Mais revenons sur ce fameux «sauvetage de Benghazi» qui compte désormais au nombre des mythes fondateurs de cette guerre. Je ne nie nullement la crainte des habitants de Benghazi de voir leur ville retomber aux mains du régime dictatorial de Kadhafi. J'imagine parfaitement les angoisses de mes amis de Cyrénaïque à l'idée d'un échec de leur insurrection. Je connais néanmoins suffisamment bien la configuration de la ville pour affirmer que le millier d'hommes de l'armée de Kadhafi, équivalent à l'effectif d'un bataillon accompagné de ses soutiens en blindés (une trentaine de chars au grand maximum) n'avait pas les moyens de prendre et de contrôler la ville de Benghazi qui compte plus de 800 000 habitants et s'étend sur près de 30 km de longueur sur 10 km de largeur. Le commandement libyen en était parfaitement conscient, puisqu'une semaine après sa reprise d'Ajdabiya, située à une centaine de kilomètres de Benghazi, ordre n'avait toujours pas été donné d'investir la ville. Ajoutons à cela que ce bataillon était à ce moment là à plus de 500 km de ses soutiens les plus proches à Syrte. Les autres bataillons de sécurité libyens étaient quant à eux déjà engagés dans d'autres combats à Misurata et en Tripolitaine. Kadhafi ne disposait donc d'aucune réserve stratégique.

Le général Abdelfattah Younès chef militaire de la rébellion libyenne et ancien commandant des forces spéciales libyennes, qui réclame désormais à cors et à cris de l'OTAN plus de bombardements avait tout le temps d'organiser la défense de sa ville et de faire de chaque rue et chaque immeuble un bastion contre les troupes de Kadhafi.

L'avantage tactique que procurent les blindés en terrain découvert face à une guérilla disparaît en effet dès lors que les combats se déroulent en zone urbaine, a fortiori sur un terrain que les insurgés connaissent parfaitement. Pour les insurgés, il s'agissait là de défendre leur ville et ils ne manquaient pas de moyens antichars pour le faire. Une bataille gagnée par les insurgés leur aurait permis de s'approprier réellement leur révolution sans le devoir à une intervention militaire occidentale. N'oublions pas que la rébellion avait réussi en février l'assaut à mains nues du bataillon de sécurité de Benghazi qui comptait parmi les plus redoutables des gardes prétoriennes libyennes. Après plus de 3 jours d'héroïques combats, les insurgés avaient détruit les murailles du bataillon à coup de bulldozer sous le feu d'armes lourdes. Il est vrai que le général Abdelfattah Younès était encore à l'époque ministre de l'Intérieur de Kadhafi.

En mettant en avant la perspective de bombardements, alors que les insurgés ne demandaient d'ailleurs au début qu'une zone d'interdiction de survol, nous les avons non seulement empêché de battre les troupes de Kadhafi par eux-mêmes mais également installés dans l'idée fausse que les troupes de Kaddhafi pouvaient être vaincues grâce au simple soutien aérien de la coalition. Et nous avons vu à nouveau les mêmes chababs sur leurs pick-up, qui avaient déjà été mis en déroute un mois auparavant à Ras-Lannouf, reprendre leur charge héroïque vers l'Ouest, avant de tomber à nouveau sur les troupes de Kadfhafi dans la région de Syrte et de battre en retraite vers l'Est jusqu'à Ajdabiya.

Le brillant général Abdelfattah Younès a donc envoyé deux fois ses jeunes combattants se battre en terrain découvert contre une armée, ce qui témoigne soit d'une grande incompétence tactique, soit d'un grand mépris pour la vie de ses combattants, soit les deux. Continuer à le conforter dans l'idée que les bombardements lui permettront de l'emporter est une erreur stratégique et une tragédie pour tous les jeunes Libyens qu'il continue d'envoyer à la mort sans préparation ni organisation. Bernard-Henri Lévy pourrait profiter de ses bonnes relations avec ses amis du CNT pour leur suggérer que les soldats de l'insurrection méritent un meilleur chef.

Il est facile, me dira t-on, de tenir ces propos quand on vit à des milliers de kilomètres dans un pays en paix. Ce n'est pas une raison pour accepter sans critique cette intervention militaire qui témoigne d'une méconnaissance et d'un mépris profonds des réalités de ce pays. Il n'est qu'à voir ce qui se passe à Misrata où les insurgés résistent depuis deux mois alors qu'ils ne disposent d'aucune profondeur stratégique, contrairement à ceux de Benghazi, pour voir que le massacre annoncé à Benghazi est une reconstruction de l'Histoire. En outre, contrairement à Benghazi et à la Cyrénaïque, une partie de la population de cette ville n'a pas basculé dans l'insurrection.

L'objectif annoncé de protection des populations civiles pour justifier cette campagne de bombardements découle donc au mieux d'une grave erreur d'analyse, au pire d'une manipulation. Quant à l'objectif sous-jacent de chute du régime, qui n'apparaît pas officiellement dans les buts de guerre puisqu'il ne figure pas dans la résolution 1973, il est également illusoire de croire qu'il pourrait être atteint par des bombardements aériens. L'histoire militaire de ces cinquante dernières années démontre en effet que l'arme aérienne n'a jamais permis à elle seule d'atteindre ce type d'objectif.

L'issue de la tragédie libyenne ne passe donc pas par la poursuite de ces bombardements, fussent-ils plus nombreux et «mieux ciblés», mais par la capacité des habitants de Tripolitaine et du Fezzan (soit les deux-tiers de la population lybienne) qui vivent toujours sous la coupe du colonel Kadhafi de se soulever et de porter des coups décisifs au coeur du régime.

Une partie de cette population résiste avec des moyens dérisoires. Et ce ne sont pas les quelques chars ou dépôts de munitions détruits par des missiles à 500 000 euros pièce qui les aideront à emporter la décision. Ils ne demandent pour ce faire que quelques téléphones satellitaires Thuraya, des moyens radio et des dispositifs de vision nocturne.

Une autre partie de la population soutient le régime. Avoir négligé au départ cette donnée fondamentale a constitué une grave erreur d'analyse.

Les 80 % de la population restants sont effrayés par les sbires du régime, préoccupés à juste titre par leur survie quotidienne et ne redescendront dans la rue qu'à la faveur d'une dynamique insurrectionnelle par essence imprévisible.

Non, Monsieur Bernard-Henry Lévy, s'opposer à cette nouvelle guerre de l'OTAN n'est pas synonyme de «lâchage de la Libye».

--------------

Patrick Haimzadeh est notamment l'auteur de l'ouvrage Au coeur de la Libye de Kadhafi, chez Jean-Claude Lattès.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.