Accident nucléaire: ne pas céder aux faux calculs

Claudine Schwartz (statisticienne) et Jacques Treiner (physicien) démontrent l'erreur de calcul de Benjamin Dessus et Bernard Laponche, qui ont affirmé dans Libération qu'un accident nucléaire majeur en Europe est une «certitude statistique».

Claudine Schwartz (statisticienne) et Jacques Treiner (physicien) démontrent l'erreur de calcul de Benjamin Dessus et Bernard Laponche, qui ont affirmé dans Libération qu'un accident nucléaire majeur en Europe est une «certitude statistique».

 

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puceinvite.jpgDans un article publié dans Libération du 3 juin, Benjamin Dessus et Bernard Laponche annoncent que, sur la base des accidents nucléaires déjà survenus, un accident majeur, c'est-à-dire non maîtrisé et conduisant à d'importants relâchements de radioactivité, est une «certitude statistique». Et pour être précis, ils évaluent cette probabilité à environ «50% en France» et «plus de 100%» pour l'Union européenne.

Des mathématiciens (1) qui ne connaissent pas la physique des réacteurs mais qui connaissent les probabilités se sont émus de trouver dans un article de journal une probabilité supérieure à 1. Le «plus certain que certain» n'existe pas en probabilité, de même que le «plus blanc que blanc» qui faisait s'interroger Coluche sur le dévoiement du langage par la publicité. Aucun calcul ne pouvant en effet conduire à une probabilité supérieure à 1, ce résultat n'est pas une preuve de la certitude d'un accident mais la preuve qu'une erreur de calcul a été commise.

Pourtant, Benjamin Dessus et Bernard Laponche ne sont pas n'importe qui. Le premier a été ingénieur nucléaire au Commissariat à l'énergie atomique (CEA) et publie une revue de qualité, Global Chance. Le second, polytechnicien d'origine, a également travaillé dans la physique des réacteurs au CEA, puis a occupé divers postes de haute responsabilité à l'agence qui a précédé l'Agence de développement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe); il exerce aujourd'hui une activité de consultant international en énergie. Ils sont tous deux farouchement anti-nucléaires –ce qui est parfaitement légitime. Mais que des personnes aussi aguerries manipulent les probabilités d'une façon qui recalerait n'importe quel étudiant de première année de faculté est très perturbant. Car il ne s'agit pas, en l'occurrence, d'un simple exercice anodin: il s'agit de générer de la peur sociale, massivement. De singer le rationnel pour inviter à s'en détourner.

Voyons rapidement comment ils raisonnent. Dans les 32 dernières années, 5 accidents majeurs de réacteurs ont eu lieu: Three Mile Island en 1979, Tchernobyl en 1986 et Fukushima (3 accidents) en 2011. Parmi eux, quatre accidents majeurs. Comme il y a au monde 450 réacteurs, cela fait 5 accidents pour 450 réacteurs ayant fonctionné 32 ans, soit 14400 années-réacteurs (32x450, une année-réacteur étant le fonctionnement d'un réacteur pendant un an), soit une probabilité de 4/14400 années-réacteurs, ou environ 0,0003: ce calcul simple est sous-tendu par des hypothèses fortes, nous allons y revenir.

Ensuite, pour passer de la statistique mondiale à la France ou l'Europe, les auteurs font des «règles de trois» qui confondent probabilité et moyenne: 58 x 32 années-réacteurs pour la France, et 140 x 32 années-réacteurs pour l'Europe, d'où les valeurs annoncées. C'est comme si on disait qu'en répétant 2000 fois une expérience qui a 1 chance sur 1000 de réussir, la probabilité de réussir au moins une fois était de 2000/1000 = 2 (2 est en fait le nombre moyen de réussites qu'on peut attendre avec 2000 expériences).

Ces évaluations, outre l'erreur mathématique grossière qu'elles contiennent, sont des fictions bien loin de la réalité pour plusieurs raisons d'inégale importance. La plus notable est la suivante: le calcul repose sur le fait de considérer que tous les réacteurs sont égaux devant les aléas. Benjamin Dessus et Bernard Laponche estiment que tous les réacteurs du monde, y compris les réacteurs français ou européens, peuvent être soumis à un tsunami! C'est comme si l'on estimait la probabilité qu'un individu soit victime d'une tornade en Provence à partir de la statistique des tornades dans le Sud des Etats-Unis...

Prenons le cas français, qui est intéressant car il s'agit d'un parc homogène qui a été géré de façon homogène. En plus de 30 ans de fonctionnement, il n'a pas connu d'accident majeur. Il est donc impossible d'avoir une estimation utilisable de la probabilité d'accident majeur dans les années à venir. On ne peut d'ailleurs que s'en réjouir. Mais est-ce pour cette raison que Benjamin Dessus et Bernard Laponche sont allés chercher les réacteurs japonais qui fonctionnent dans conditions géographiques et techniques si différentes? Détourner les chiffres pour en faire des véhicules de nos peurs est une pratique dangereuse. Il est navrant que des personnalités comme Benjamin Dessus et Bernard Laponche s'y égarent, même ponctuellement, et nous ne saurions les suivre.

La réflexion se porte actuellement sur l'étude de la gravité des conséquences des accidents possibles et c'est sur ces conséquences qu'il convient d'être capable d'agir (l'abandon progressif du nucléaire étant d'ailleurs l'une des actions possibles). Des instances comme l'Agence de sûreté nucléaire (ASN), l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) et de nombreux chercheurs y travaillent. Soyons tous vigilants à ce que la communication sur ce sujet grave reste dans les limites de l'éthique.

 

(1) Voir aussi http://www.statistix.fr/

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