Haines et baleines

Depuis trente ans, Pierre Gleizes photographie les actions de Greenpeace, à travers le monde et sur les océans. Il revient ici sur les profonds désaccords qui opposent cette organisation à une autre, Sea Shepherd, dont il conteste fortement les méthodes –lesquelles se sont traduites par un débat impossible lors du dernier festival Etonnants voyageurs. 

Depuis trente ans, Pierre Gleizes photographie les actions de Greenpeace, à travers le monde et sur les océans. Il revient ici sur les profonds désaccords qui opposent cette organisation à une autre, Sea Shepherd, dont il conteste fortement les méthodes –lesquelles se sont traduites par un débat impossible lors du dernier festival Etonnants voyageurs. 

 


 

Si je photographie les actions de Greenpeace depuis trente ans, et vient d'en faire un livre (1), je me suis cependant toujours exprimé en mon nom. À l'occasion du festival Etonnants Voyageurs, fin mai à Saint-Malo, j'ai été invité à participer à un débat autour de la parution du livre Paul Watson, entretien avec un pirate (2). Et je me suis retrouvé prisonnier de la querelle qui obscurcit les relations entre Paul Watson et Greenpeace depuis trente-cinq ans. Tout comme le public, j'ai été choqué que la rencontre avec Lamya Essemlaly, auteur du livre en question et présidente de Sea Shepherd France, l'organisation fondée par Paul Watson, se termine en pugilat verbal. Assise par terre et avec une infantile désinvolture, Lamya Essemlaly, dont j'avais écouté l'intervention sans broncher, m'a agressé verbalement au point que la rencontre s'est interrompue dans la confusion.

N'ayant pu m'exprimer librement à Saint-Malo, je souhaite ici compléter mes propos.

Ma totale solidarité avec les buts affichés par Paul Watson pour la protection des océans ne s'accompagne pas d'une adhésion aux méthodes qu'il utilise pour les atteindre. Le problème est dans la forme. Les visages masqués, les T-shirts noirs, les casques ornés de têtes de mort, la violence des mines sous-marines, les abordages, les sabordages, les lances-pierres, les bombes fumigènes et chimiques, les cordes dérivantes pour bloquer les hélices, les bateaux aux lignes agressives, les missions aux noms de codes copiés sur ceux des militaires n'ont pas leur place dans les luttes pour la sauvegarde de l'environnement. Nous ne pouvons pas répondre à la violence que l'homme inflige au monde animal par une nouvelle forme de violence faite aux hommes.

Greenpeace et Paul Watson, ou l'histoire d'un divorce qui a mal tourné. Trente-cinq ans après qu'il se soit marginalisé à cause de son manque de self-control, la jalousie et la rancœur font encore souvent surface dans ses propos. En se présentant comme cofondateur de Greenpeace, il se laisse emporter par sa mégalomanie et à l’écouter, l'auditeur non averti pourrait croire que les premières campagnes historiques n'auraient pas existé sans lui. Les faits ne lui donnent pas raison. Paul Watson n'était pas à bord du Phyllis Cormak, premier bateau affrété par Greenpeace en 1971 pour protester contre les essais nucléaires dans le Pacifique.

La principale différence entre les deux organisations : les membres de Greenpeace ne mettent jamais la vie des autres en danger. Ils ne prennent des risques que pour eux-mêmes. Limiter les actions de Greenpeace à la tenue de banderoles et à la signature de pétitions est non seulement faux, mais s'avère une insulte à l'encontre des nombreux militants qui prennent de gros risques lors d'actions terrestres et maritimes. J'en suis souvent le témoin direct. Comment Paul Watson peut-il écrire que « Greenpeace est la dame tupperware du mouvement écologiste » ?

Il revient sur l'Antarctique et l'année (2008) où Greenpeace, également présente sur zone avec l'Esperanza, a refusé de lui communiquer la position de la flottille de chasse japonaise, connaissant les desseins de Sea Shepherd. Celle-ci est en effet allée jusqu'à souder des pieux métalliques sur l'étrave de son bateau pour mieux éventrer les bateaux japonais, un projet criminel à mille milles de toutes terres habitées, sur un océan dont la température est de 0°, et irresponsable vus les risques de pollution. En aucun cas, Greenpeace, tenue par sa responsabilité morale envers ses trois millions d'adhérents, et soucieuse du respect de ses valeurs de non-violence, ne pouvait transmettre de telles informations à des gens aussi dangereux, même pour protéger des baleines...

Paul Watson se moque de Greenpeace et de sa « tactique du témoignage ». Il l'a peut-être oublié, mais c'est suite à la publication de mes photos que les cruels harpons froids (c'est-à-dire non explosifs) ont été interdits dès 1982 par la Commission Baleinière Internationale (CBI). Des photos que j'avais prises en 1980 dans une usine espagnole, non loin du port de Marin où Sea Shepherd venait, selon ses dires, de faire sauter quinze jours plus tôt, deux bateaux-baleiniers. Ce reportage m'a valu, après avoir échappé de justesse à un lynchage, de passer au tribunal dès le lendemain matin pour atteinte à la propriété privée. La justice espagnole voulait montrer qu'elle réagissait face aux écologistes, amis des baleines... Merci Paul, c'est sur moi que c'est tombé, voir mon livre pour plus de détails !

Avec ces deux attentats à l'explosif, sans même parler des risques qu'il faisait courir aux vies humaines, Paul Watson s'est complètement trompé de cible et de stratégie. L'Espagne venait de rejoindre la CBI et le quota de chasse qui lui avait été attribué était beaucoup trop bas pour avoir usage des cinq navires baleiniers encore armés à l'époque. En couler deux a rendu un formidable service financier à Juan-José Masso, l'armateur, en lui faisant encaisser une belle prime d'assurance dont il n'aurait jamais osé rêver. Paul Watson au secours de la trésorerie de l'industrie baleinière espagnole, une histoire que vous ne lirez pas dans son livre.

En plus d'être une grave erreur morale, l'usage de la violence est toujours une erreur tactique.

Est-ce en qualifiant de «barbares», sans distinction et jusqu'à l'ennui, tous les habitants de Terre-Neuve, qu'il espère leur donner envie de l'écouter et de comprendre son point de vue ? En Antarctique, chaque fois que Sea Sheperd interfère avec leurs activités, les images tournées par les baleiniers passent en boucle sur Internet et des milliers de Japonais, qui habituellement ne consomment pas de viande de baleine, foncent en acheter par pur réflexe patriotique. La violence de ces extrémistes aux uniformes sectaires est non seulement contre-productive, mais porte également préjudice, par effet d'amalgame, à toute la communauté mondiale des défenseurs de l'environnement.

En 2010, Sea Shepherd a fait échouer les négociations avec le Japon qui acceptait enfin de ne plus chasser en Antarctique en échange de la possibilité de chasser, sous contrôle de la CBI, au large du Japon. Une chance historique se présentait pour que les mers australes soient ce qu'elles auraient dû toujours être, un sanctuaire pour les baleines. On se serait occupé de la chasse au large du Japon, beaucoup plus accessible que l'Antarctique, dans un deuxième temps. Toutes les organisations concernées auraient pu travailler sur cette campagne et les jours de l'industrie baleinière japonaise auraient été comptés. Paul Watson a tout fait capoter. La stratégie politique n'est pas son fort...

L'industrie baleinière japonaise est en état de faillite depuis des années, mais cela ne suffira pas pour qu'elle cesse ses néfastes activités. Ne pas céder devant Sea Shepherd est devenu une question d'honneur national au Japon et les subventions vont continuer à être versées pour renflouer l'entreprise. La situation est désormais bloquée par un problème de personnes, avec un gourou au milieu du tableau. Sur la seule page d'accueil de son site français, on peut compter neuf portraits de Paul Watson...

On comprend mal la page 169 de son livre. Comment peut-il affirmer qu'il n'est pas mortellement dangereux d'éperonner un navire à une vitesse de 13 nœuds ? Il appelle ça de « l'agressivité non violente ». J'appelle ça « l'imposture des mots ». Jusqu'à présent, Watson a toujours eu une chance inouïe, mais un jour il va bien finir par tuer quelqu'un. Des heures difficiles pour le service communication de Sea Shepherd suivront... Écrire sur un ton péremptoire « ne pas aimer les hommes » ne suffira pas.

Deux photos de cet ouvrage illustrent la radicalité des moyens employés par Sea Shepherd, que je ne peux cautionner quelle que soit la légitimité de l'objectif de la campagne. Sur la première, on y voit leurs marins lancer des bombes chimiques sur un navire japonais. Sur la deuxième, des policiers, présents sur ce même navire, répondent en leur lançant des grenades assourdissantes. On peut aussi faire ça avec des bombes nucléaires... Œil pour œil, dent pour dent, bienvenu au Moyen-âge. Au cours d'un XXe siècle troublé, Gandhi, Martin Luther King et Nelson Mandela nous ont fait avancer de quelques pas... En prônant la violence pour régler un désaccord (et suite à l'impact catastrophique qu'elle a sur les comportements sociaux de la jeunesse), chaque fois que Sea Shepherd repart en campagne en utilisant de telles méthodes guerrières, c'est l'humanité qui recule.

L'usage de la violence génère toujours plus de violence.

À Saint-Malo, c'est l'évocation du point suivant qui a fait perdre son sens de la mesure à la présidente de Sea Shepherd France. Pour tenter de prouver la non-dangerosité de ses méthodes, page 77, Paul Watson fait état du fait que, jusqu'à présent, c'est Greenpeace qui a eu à déplorer des victimes, pas Sea Shepherd. Par cette allégation non référencée, il franchit ici toutes les limites de la désinformation. Éclaircissement demandé à Lamya Essemlali après la rencontre, Watson fait allusion à l'accident dont a été victime Sébastien Briat, mortellement écrasé en Lorraine le 7 novembre 2004 par un train transportant des déchets nucléaires. Or, cette action était organisée par un mouvement anarchiste. Greenpeace n'avait rien à voir, ni de près ni loin, avec ce drame... Je mentionne, d'ailleurs, ce décès et les circonstances qui l'entourent dans mon livre. Si Lamya Essemlali avait pris la peine de le lire avant notre rencontre, cela lui aurait évité la disgrâce de mentir au public et de censurer par son agressivité verbale une rencontre qui aurait dû rester démocratique.

En revanche, oui, en effet, mon ami Fernando Pereira est mort en 1985 à bord du Rainbow Warrior, victime d'un attentat terroriste orchestré par les services secrets français. Pour ce faire, ils ont collé sous la coque les mêmes mines sous-marines que celles que Paul Watson claironne utiliser (page 24) pour couler des baleiniers ! Si maintenant, il utilise la mort de Fernando pour justifier l'innocuité de sa propre violence ! Quelle morbide mystification !

Les points de vue exprimés dans le livre de Paul Watson partagent le monde en deux camps : les bons et les méchants. Or, il me semble que tout est beaucoup plus complexe dans nos sociétés où rien n'est totalement blanc ni noir. Un exemple précis : contrairement à mon livre, la mention « imprimé sur du papier provenant de forêts gérées de façon durable » ne figure pas à la fin du livre qu'il vient de publier. Est-ce assez pour prétendre qu'il est désormais complice de la déforestation ?

Je sais que l'on ne peut plus toucher le cœur de Paul Watson, l'homme qui s'est auto exclu de la communauté des militants non violents. Il ose même écrire qu'il y a bien longtemps qu'il ne fait plus rien pour les humains. Par ses antagonismes, ses mensonges et ses invectives, il nous sépare tous les uns des autres et entretient des polémiques stériles malgré des buts communs.

Mai 2012, bonne nouvelle pour les océans. Victoire de Greenpeace qui s'ajoute à une liste déjà impressionnante. Suite aux spectaculaires actions en haute mer que j'ai photographiées en mars dernier, le nouveau gouvernement sénégalais vient de retirer les licences de pêche à 29 super-chalutiers étrangers qui pratiquaient la surpêche industrielle de façon insensée dans la zone économique exclusive du Sénégal. Au même moment, Paul Watson sort un livre en France où il qualifie Greenpeace, d'organisation « incapable, moralisatrice, frauduleuse, parasite...» Des accusations mensongères et inappropriées.

Trente-cinq ans après ton divorce, Paul, remets de l'équité dans tes propos, de la paix dans ton coeur... À visage découvert, sans têtes de mort et avec non-violence, ensemble, on pourrait vraiment sauver les baleines.

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(1) Pierre Gleizes est l'auteur de Rainbow Warrior mon amour, trente ans de photos aux côtés de Greenpeace, paru en septembre 2011 aux Editions Glénat.

(2) Arrêté en Allemagne en vertu d'un mandat d'arrêt du Costa-Rica, Paul Watson n'a pu se rendre à saint-Malo où il était également attendu. Il est actuellement en liberté sous caution.

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