mot de passe oublié
1 euro 15 jours

Construisez avec nous l'indépendance de Mediapart

Accédez à l'intégralité du site en illimité, sur ordinateur, tablette et mobile à partir d'1€.

Je m'abonne
Le Club de Mediapart mer. 28 sept. 2016 28/9/2016 Dernière édition

L'imposture de la «nouvelle licence»

Hier, Valérie Pécresse a levé le voile sur son projet de «nouvelle licence», dont elle parle depuis plusieurs mois. Et c'est un véritable rideau de fumée qui entoure les propositions de la ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche.

Hier, Valérie Pécresse a levé le voile sur son projet de «nouvelle licence», dont elle parle depuis plusieurs mois. Et c'est un véritable rideau de fumée qui entoure les propositions de la ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche. De fait, c'est une licence low-cost qu'elle décrit, alors que le PS s'engage pour une licence centrée sur la réussite des étudiants. Revue des principaux axes de cette pseudo-réforme.

L'augmentation affichée du nombre d'heures : une provocation

C'est le point central des propositions gouvernementales: la mise en place d'un minimum d'heures enseignées pour la licence, fixé à 1500 en trois ans, soit 500 par an. C'est une provocation pour plusieurs raisons:

  • Dans la plupart des disciplines, on est déjà au-dessus. Dans les filières de sciences dures, la norme est à 600 heures par an depuis très longtemps, et c'est pourtant insuffisant.
  • Dans les filières comme les classes préparatoires, BTS ou IUT, le volume d'enseignement est nettement supérieur. En prépa ou BTS, c'est de l'ordre de 1000 heures par an. En IUT, les volumes horaires sont fixés dans le cadre de programmes pédagogiques nationaux, et sont de 850 en première année de techniques de commercialisation ou 1020 en première année d'informatique, pour prendre deux exemples au hasard. La licence à 500 heures par an, c'est très insuffisant. Ce n'est pas pour rien que les lycéens ne sont qu'un quart à placer la licence universitaire comme vœu n°1 dans le processus d'orientation.
  • S'il doit y avoir une augmentation du volume horaire en licence, il faut des enseignants pour cela – et notamment des enseignants-chercheurs, car le propre de l'enseignement universitaire est d'être adossé à la recherche. Or le gouvernement ne prévoit toujours aucune création d'emplois dans les universités. A ces dernières de se débrouiller, à l'instar de l'université de Savoie qui envisage de recruter des enseignants en CDI (donc non-fonctionnaires, c'est une des nouveautés de la loi LRU) qui enseigneraient jusqu'au double des enseignants fonctionnaires des universités. C'est une forte dégradation des conditions d'enseignement qui se prépare.
  • La mise en place est prévue après 2012, comme le gel des suppressions de classe dans le primaire: au prochain gouvernement de se débrouiller.

Le Parti socialiste, dans son projet pour 2012, propose une augmentation réelle du nombre d'heures: 25 heures par semaine est un minimum. Il s'agit de rompre avec l'enseignement à plusieurs vitesses, qui concentre les moyens sur les meilleurs étudiants: nous avons besoin de plus d'étudiants, mieux formés, grâce à des enseignements en groupes restreints. Mais l'amélioration ne se limite pas aux universitaires: nos universités ont besoin de plus de personnels administratifs et techniques, pour mieux accueillir les étudiants, participer à leur formation technique. Là encore, la droite ne fait rien.

La personnalisation des parcours : un argument marketing

Deuxième axe de la communication ministérielle, la personnalisation des parcours. Deux objectifs: des formations d'excellence pour quelques-uns, du soutien pour ceux qui sont en difficulté. Mais ce n'est malheureusement qu'un argument marketing destiné à maquiller l'absence d'ambition pour le plus grand nombre.

  • Le simple fait de devoir proposer des doubles licences pour les meilleurs étudiants indique une dévalorisation de la licence elle-même. A l'inverse, c'est un renforcement de la licence qu'il faut mettre en place, avec plus d'enseignements, et au sein de ces enseignements des modules optionnels où chaque étudiant trouve de quoi satisfaire ses goûts et ses talents: stages en laboratoire, disciplines d'ouverture, projets tutorés...
  • Le soutien tel qu'il a été mis en place est largement insuffisant. Il repose en grande partie sur du tutorat étudiant, parce que cela coûte moins cher. Or un tel tutorat ne peut venir qu'en complément d'un dispositif pédagogique beaucoup plus important. Les universités n'ont pas attendu Valérie Pécresse pour mettre en place du tutorat, et pour se rendre compte que cela marche mal dans les conditions actuelles. Ce sont rarement les étudiants qui en ont besoin qui en profitent. Ce dont a besoin un étudiant en difficulté, c'est d'un parcours universitaire étalé. Il doit avoir plus d'heures, avec des universitaires, pour réussir.
Des stages à la place des enseignements ?

Troisième axe, les stages en licence. Ces stages peuvent être très positifs pour les étudiants, mais il y a plusieurs obstacles de taille.

  • Ces stages doivent avoir une vraie dimension de formation. Or, trop souvent, il s'agit pour des entreprises d'avoir de la main d'œuvre à bas prix, voire gratuite. Il faut donc un encadrement très rigoureux de ces stages, notamment par des enseignants qui en assurent un suivi étroit. Là encore, il faut des êtres humains... qui ne sont pas là.
  • Il faut trouver suffisamment d'entreprises pour offrir de tels stages. Or dans les formations qui comportent déjà des stages obligatoires, on se rend compte que cela n'est pas si simple. Instaurer un stage obligatoire en licence, c'est trouver environ 250.000 nouveaux stages.
  • Ces stages doivent être un complément à la formation des étudiants, et pas une substitution. Depuis des années, toutes les actions visant à renforcer la professionnalisation en licence se sont faites au détriment des enseignement de base. Résultat, une baisse des compétences fondamentales des étudiants. Et cela n'affecte pas que les universités: les formations d'ingénieurs aussi sont touchées, comme l'a constaté EADS il y a quelques années. Avec une licence au volume horaire déjà trop faible, intégrer des stages est un problème supplémentaire.
Des référentiels de formation très vagues

Dernier axe, les «référentiels de formation», destinés à faire croire qu'il existe toujours un cadre national des diplômes. Le document de presse en livre quelques exemples, en droit, histoire ou mathématiques.

  • Ces référentiels sont incroyablement vagues en ce qui concerne le contenu disciplinaire. Dans celui de maths, on lit (en note de bas de page !) : «Le socle des fondamentaux de la discipline « mathématiques » s'organise autour des grands chapitres de : géométrie ‐ algèbre linéaire ‐ fonction d'une variable réelle ‐ fonctions de plusieurs variables ‐ suites et séries ‐ probabilités et statistique ‐ analyse numérique ‐ arithmétique, structures de base (notion de groupes, structuration quotient) ; ce socle inclut plusieurs connaissances transversales telles que les nombres réels, le langage ensembliste basique, la logique élémentaire et les quantificateurs et la notion d'algorithme.» L'intégration, par exemple, n'est même pas précisée, ni l'analyse complexe, la topologie... Plutôt que de se lancer dans les manques, il suffit de comparer avec les programmes de classes préparatoires pour voir la différence. Pour respecter un cadre national des diplômes, il faut être plus précis, tout en laissant une marge d'adaptation locale.
  • Ce n'est pas au ministère de dire ce qu'il faut enseigner. Il faut mettre en place des coordinations nationales, issues de la communauté scientifique, qui élaborent les référentiels nationaux. Les sociétés savantes, le Conseil national des universités, pourraient jouer un rôle dans la mise en œuvre de ces coordinations.
La grande absente : l'allocation d'études

Pour favoriser la réussite des étudiants, il faut que ceux-ci puissent se consacrer au maximum à leurs études. Et pour cela, il faut qu'ils puissent vivre sans exercer un travail salarié au-delà de quelques heures par semaine. Les conditions financières désastreuses de nombreux étudiants sont la principale cause de la récession étudiante, et de l'échec dans les études. Le Parti socialiste s'engage à créer une allocation d'études pour sortir de cette situation catastrophique. Dans ces conditions, il sera possible d'augmenter le nombre d'heures de formation, de rendre celles-ci obligatoires (sans quoi ce sont les étudiants les plus fragiles qui sont absents et qui échouent). Sans une telle allocation, les efforts seront vains.

La France a les moyens d'une vraie réforme

Cette pseudo-réforme est un bel exemple de la tactique gouvernementale: on reprend des mots consensuels, et on les vide de leur contenu. C'est une véritable stratégie du coucou ! Le seul avantage de la pseudo-réforme Pécresse, c'est qu'elle ne coûte rien: d'ailleurs, le gouvernement a prévu de laisser stagner les dépenses universitaires. Mais elle ne rapportera rien non plus. Une vraie réforme, telle que celle qui est proposée par le PS, aura un coût, notamment en raison du plan de création d'emplois scientifiques. Mais ce coût est un véritable investissement, et il est à notre portée. D'un côté la réforme de l'ISF, qui coûte 1,8 milliards d'euros, de l'autre la réforme low-cost de la licence: décidément les choix politiques de la droite ne sont pas ceux de la gauche!

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Tous les commentaires
Licence « low-cost » ? Licence au rabais ferait sans doute démodé…

Construisez l'indépendance de Mediapart

onze euros par mois

Souscrivez à notre offre d'abonnement à 11€/mois et téléchargez notre application mobile.
Je m'abonne

L'auteur

Bertrand.Monthubert

Mathématicien, secrétaire national du PS à l'enseignement supérieur et à la recherche
Toulouse - France

L'édition

suivi par 373 abonnés

Les invités de Mediapart

À propos de l'édition

Tribunes, points de vue et libres opinions des invités de la rédaction de Mediapart.