Billet de blog 23 juin 2013

Syrie: «la vraie vengeance, c’est la justice»

L'avocate syrienne Razan Zeitouneh, militante des droits de l’homme récompensée par les prix Sakharov et Anna Politkovskaïa, vit dans la clandestinité à Damas. Elle s'est entretenue, début juin 2013, avec des chefs militaires de l’Armée syrienne libre dans la région de la Ghouta, près de la capitale. Mediapart publie son récit, précédé d'une présentation rédigée par le traducteur de ce texte.

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L'avocate syrienne Razan Zeitouneh, militante des droits de l’homme récompensée par les prix Sakharov et Anna Politkovskaïa, vit dans la clandestinité à Damas. Elle s'est entretenue, début juin 2013, avec des chefs militaires de l’Armée syrienne libre dans la région de la Ghouta, près de la capitale. Mediapart publie son récit, précédé d'une présentation rédigée par le traducteur de ce texte.


« Ce texte est la traduction d’un témoignage rédigé par Razan Zeitouneh, activiste syrienne, militante des droits de l’homme, à l’issue d’un entretien, début juin 2013, avec des chefs militaires de l’Armée syrienne libre dans la Ghouta orientale (1).

Il a d’une part l’intérêt de porter sur une zone du conflit syrien peu couverte par les principaux médias, qui se sont davantage focalisés sur Al-Qoussayr, et plus récemment sur Alep. Les affrontements dans la Ghouta orientale montrent d’autre part la dureté du blocus que subit cette région que le régime affame littéralement pour déstabiliser les forces de l’ASL. Les tentatives pour forcer ce blocus sont réprimées très violemment, comme l’illustre la mort, le 12 juin dernier, de 26 activistes qui tentaient d’approvisionner la Ghouta orientale en farine.

Plus fondamentalement, ce témoignage permet de mieux saisir que le mouvement révolutionnaire syrien est issu d’un mouvement pour la dignité, la liberté et la reconnaissance des droits humains fondamentaux. Ce texte rappelle qu’en dépit des dérives meurtrières constatées ces dernières semaines, de l’exacerbation de la haine interconfessionnelle et d’un fleuve de sang ininterrompu, ces valeurs demeurent ancrées au plus profond chez de nombreux acteurs civils et militaires qui poursuivent le combat contre la tyrannie et pour une société plus juste, plus humaine et plus respectueuse des droits des personnes. En ce sens, ce texte est aussi un message d’espoir. »

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 « La vraie vengeance, c’est la justice », par Razan Zeitouneh

Les combats se poursuivent de manière ininterrompue sur tous les fronts de la Ghouta orientale. Malgré les récentes avancées de l’Armée syrienne libre dans certaines zones, les habitants et les combattants ne dissimulent pas leurs craintes face à la férocité des assauts incessants du régime pour percer les lignes de défense de l’ASL. Tout le monde estime qu’après la bataille de Qoussair, le prochain combat se déroulera dans la Ghouta orientale qui subit actuellement un blocus sans précédent. Comment pourrait-il d’ailleurs en être autrement puisque cette vaste zone qui s’est libérée du joug du régime n’est qu’à quelques kilomètres de la capitale, Damas? Cette crainte demeure omniprésente dans l’esprit de celui ou celle qui chemine à travers les petites villes et les villages libérés jusqu’au centre de commandement opérationnel de l’ASL pour la bataille de Fourqan (2).

On considère que la bataille de Fourqan a commencé le 13 mai 2013. Du coté de l’ASL, s’est mis en place un commandement militaire unifié pour riposter aux forces d’Assad et achever la libération de la Ghouta. Les plus importantes brigades et unités combattantes de l’ASL dans la région, comme la Brigade des Martyrs de Douma et les brigades « Liwa al-Baraa » et « Liwa al-Islam » y participent.

Dans le QG opérationnel de l’ASL, les commandants militaires (i.e. le chef du conseil des combattants de Douma, le chef du conseil militaire révolutionnaire et le responsable des opérations militaires pour la bataille de Fourqan, al-Haji Abou Sobhi Taha) ont fait le premier pas pour briser la glace entre les hommes du droit et les combattants : entre ceux qui conçoivent des règles à partir des principes de justice et de droits de l’homme et ceux qui attachent peu d’importance à ces constructions intellectuelles de législateurs ou d’avocats.

« Nous luttons ici contre deux ennemis : le régime et les moustiques. Depuis le coucher du soleil jusqu’au lendemain matin, la situation est insupportable. » L’accumulation des immondices et l’absence – depuis fort longtemps – d’insecticides transforment la nuit en véritable cauchemar. Ici, moustiques et autres insectes pullulent sans qu’on puisse les distinguer et leur férocité n’a d’égal que celle du régime. Mais cette souffrance était peut-être la seule que nous partagions avec les combattants sur la ligne de front.

Il n’est pas aisé d’avoir une conversation ininterrompue avec al-Haji Abou Sobhi, car cet homme qui écoute attentivement exprime sa pensée avec autorité mais en peu de mots. Et ce sont ceux qui l’entourent qui développent son propos. Nous avons entamé la discussion en exposant nos préoccupations de défenseurs des droits de l’homme concernant (i) les attaques contre les biens et les personnes, (ii) la documentation qui se trouvait dans les immeubles des services de sécurité du régime conquis par les insurgés et (iii) les conditions de détention des prisonniers. Nous avons été surpris à double titre.

La franchise de leurs réponses a d’abord bousculé nos rêves « pavés de rose ». Lorsque nous les avons questionné sur la préservation de la documentation ainsi que du matériel utilisé par les tortionnaires trouvés dans les immeubles des services secrets conquis par les insurgés, Abou Sobhi nous a répondu qu’il ne doutait pas de la nécessité de les conserver mais que, dans la pratique, cela n’avait pas été possible. Car, « dans la bataille, ce qui prévaut, c’est la colère et il n’est pas toujours facile de maîtriser les combattants (qui sont eux-mêmes les pères, les frères ou les fils des martyrs), ni de leur interdire de détruire et d’anéantir de tels lieux qui sont des symboles de la torture, des assassinats et de la tyrannie. » Mais, ajouta-t-il, « peut-être que si les combattants avaient su que la préservation du contenu des bâtiments des services secrets pouvait aider à découvrir ce qu’il est advenu des disparus et à connaître les noms des tortionnaires et des assassins, ils n’y auraient pas mis le feu »

Notre deuxième (heureuse) surprise résida dans la réponse d’Abou Sobhi à la question de savoir ce que nous pouvions offrir à la Révolution en tant qu’hommes et femmes de droit. « Quiconque a levé la voix pour dénoncer les crimes du régime avant la révolution doit aujourd’hui le faire contre les violations perpétrées dans nos prisons. » Et de préciser : « Nous n’accepterons pas de revêtir les mêmes habits que le régime actuel, nous ne bâtirons pas notre pays sur des cadavres, nous ne le bâtirons que sur des fondements justes. Tous se plieront à cette exigence, car la véritable vengeance, c’est la mise en œuvre de la justice. »

Avant de nous quitter, nous avons voulu savoir comment évoluaient les combats dans la bataille de Fourqan. Abou Sobhi laissa alors la parole à ses pairs.

Revêtu de son costume local traditionnel – comme s’il était tout droit sorti d’un épisode des « Jours à Damas » (3) – le capitaine Abou Ali, chef des commandos, nous répondit que les affrontements étaient très durs et la pression considérable, mais qu’une « seule chose manquait : du matériel militaire ». « Le conflit embrase toute la zone orientale du gouvernorat de “ Rif Dimashq ” (4), depuis la place des Abbassides jusqu’à Adra (5) en passant par l’aéroport international et l’autoroute de contournement au sud de Damas. L’offensive militaire est massive et porte sur de vastes étendues et les forces combattantes adverses sont composées, dans la plupart des cas, de mercenaires étrangers, expérimentés et bien aguerris. »

Tous se plaignent de la faible couverture médiatique de la bataille de la Ghouta orientale qui est déterminante pour l’avenir de la révolution, et de l’importance médiatique considérable prise par Qoussayr.

Abou Amr, responsable des opérations militaires, a de son côté insisté sur le blocus en denrées alimentaires, notamment en farine, imposé à la Ghouta orientale. Le régime ne se contente pas d’en interdire systématiquement l’approvisionnement. Il y confisque aussi les moulins et incendie les récoltes.

Reste la conférence de Genève. Abou Sobhi « n’en attend rien ». Mais, a-t-il ajouté, « si l’opposition y va, elle s’y rendra avec ses désaccords internes ! »

Malgré l’angoisse qu’on perçoit dans leurs yeux, tous parlent de l’instant de la liberté avec assurance. L’instant de la liberté se construit sur tous les fronts mais aussi en conservant à chaque instant à l’esprit que « nous ne construirons pas notre pays sur des cadavres, nous ne revêtirons pas les mêmes habits que le régime d’Assad ». « Notre vraie vengeance consistera en la mise en œuvre de la justice. »

(1) La Ghouta est une vaste plaine fertile qui entoure Damas au sud et à l’est et qui est bordée sur son flanc oriental par un lac marécageux.

(2) Fourqan (qui signifie en arabe « discernement », « distinction entre le bien et le mal ») est le nom d’une bataille gagnée par les troupes de Mahomet contre les Mecquois en 624. Cette référence a été reprise par les insurgés pour désigner les affrontements en cours dans la Ghouta orientale.

(3) Feuilleton très populaire en Syrie avant le début de la Révolution

(4) Gouvernorat incluant toute la banlieue de Damas et dont la préfecture est Douma. 

(5) Ville située à une trentaine de kilomètres au nord-est de Damas et siège de la prison d’Adra.

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