Nous étions la génération vernie, par Raphaël Glucksmann

Raphaël Glucksmann a confié à Mediapart l'introduction à son nouveau livre, Génération gueule de bois. Manuel de lutte contre les réacs, à paraître ce 26 février. Jusqu’aux attentats de janvier, « nous étions des démocrates paresseux, des humanistes indolents. Nous devons réapprendre à dire et à défendre la République », reconnaît ce trentenaire qui voulut, avec son père André Glucksmann, expliquer Mai-68 à Nicolas Sarkozy.

Raphaël Glucksmann a confié à Mediapart l'introduction à son nouveau livre, Génération gueule de bois. Manuel de lutte contre les réacs, à paraître ce 26 février. Jusqu’aux attentats de janvier, « nous étions des démocrates paresseux, des humanistes indolents. Nous devons réapprendre à dire et à défendre la République », reconnaît ce trentenaire qui voulut, avec son père André Glucksmann, expliquer Mai-68 à Nicolas Sarkozy.


 

Nous sommes tous des flics juifs arabo-martiniquais dessinateurs libertaires de prophètes clients de supérette kasher. Clarissa, Stéphane, Ahmed,Yoav ou Franck : nos prénoms, nos origines diverses, nos fois ou nos absences de foi, nos idéaux et nos manques de repères forgent notre carte d’identité nationale.

Jusqu’au 7 janvier 2015, nous vivions nos libertés, nos mélanges, nos irrévérences comme on respire, sans conscience particulière ni attention spécifique. Nous les pensions naturels, évidents, normaux. Ils ne l’étaient pas et, désormais, nous le savons. Nous sommes une construction idéologique, politique, sociale qui peut se déliter à tout instant si elle n’est pas défendue, cultivée, renforcée. Rien ne nous a préparés au combat et pourtant nous devrons lutter.

Venus au monde un soir de novembre 1989 où furent célébrées la mort des idéologies et la disparition des périls, nous étions la génération vernie, celle qui ne connaîtrait la guerre ni chaude ni froide, ignorerait les grandes batailles philosophiques, oublierait les clashs politico-religieux des temps passés. Le mur de Berlin tombé, un McDonald’s ouvrit sur la place Rouge et un professeur américain, Francis Fukuyama, devint une star planétaire en proclamant la Fin de l’Histoire et en nous couronnant « derniers hommes ».

Nos parents et nos grands-parents avaient vaincu le nazisme, le fascisme, le communisme, les religions, les idéologies, les nations aussi, et les États avec elles. Dieu enfin, et la mort avec Lui. Les communautés nationales, ethniques ou religieuses allaient se dissoudre dans une acculturation planétaire émancipatrice, les individus se débarrasseraient des contraintes et des carcans, des églises et des partis, du temps et de l’espace, pour former une société globale libre et pacifiée. Monades sans portes ni fenêtres, nous étions promis à une existence en apesanteur, sans heurts, et, dans la galerie des glaces qui nous servirait d’univers, chacun contemplerait dans l’autre sa propre perfection.

Des fées bienveillantes – Erasmus, Schengen, Maastricht, Steve Jobs, Bill Gates et tant d’autres – avaient dessiné pour nous un horizon de progrès et de jouissances, sans fil ni frontière : « Le Marché Commun, le droit d’ingérence, le Club Med, l’euro, Internet, Ryanair, l’iPhone, l’iPad, Facebook et Twitter feront de toi un être comblé, tu sauras tout, tu seras tout. » « On » nous avait sortis de la caverne et «on» avait bâti pour nous une nouvelle Thélème, avec ces mots peints de toutes les couleurs à l’entrée : «Fais ce que voudras.» Nous y avons cru.

Vingt-cinq ans plus tard, nous avons la gueule de bois. Le 7 et le 9 janvier 2015, une partie de nous-mêmes est morte dans les locaux de Charlie Hebdo puis au milieu des étals d’une supérette kasher. Le terrorisme ne fut pas « aveugle ». En tirant sur Charb et ses amis, les djihadistes ont tué les plus libres d’entre nous. Et, avec eux, notre insouciance. En massacrant le jeune Yoav et ses frères de misère, ils ont visé le vivre ensemble qui caractérise nos sociétés ouvertes et dont les Juifs sont, bien malgré eux, devenus la jauge au cours des siècles. Nous avons perdu notre virginité rue Nicolas-Appert et Porte de Vincennes. Le palais post-moderne dans lequel nous avons grandi s’est effondré sur et dans nos têtes.

Depuis quelque temps déjà, sa toiture fuyait, son sol bougeait, ses murs craquaient. « Fais ce que voudras » ne voulait plus rien dire. L’année 2014 refermait la fable ouverte en 1989 : les tanks russes déboulaient en Ukraine, mettant à bas le système européen de sécurité, YouTube faisait une overdose de décapitations médiévales venues d’Irak et de Syrie, pour certaines fièrement exécutées par des citoyens européens, des jeunes chantaient « Juifs assassins ! » ou « On est pas des pédés ! » dans les rues de Paris, les électeurs du Vieux Continent rejetaient massivement l’Union européenne, le Front national devenait le premier parti de France, Marine Le Pen se voyait à l’Élysée dans deux ou sept ans sans que personne ne trouvât plus cela absurde... Loin d’être anecdotiques ou sans rapport les uns avec les autres, pareils coups de tonnerre faisaient sens, pris dans leur ensemble.

Jamais, depuis 1945, la démocratie libérale ne fut si contestée au cœur même d’un Occident qui devait en assurer le triomphe planétaire. Un ancien agent du KGB, Vladimir Poutine, a fermé le McDo de la place Rouge et l’Histoire n’a pas pris fin. Au contraire, un affrontement hybride, global et équivoque a commencé. Il traverse les continents, prend différentes formes et revêt les habits les plus divers.

Les adversaires de la société ouverte ne se ressemblent pas et bien souvent se haïssent. Rien de commun, apparemment, entre le prêcheur salafiste qui arme idéologiquement les terroristes de Vincennes ou Toulouse et Marine Le Pen qui, plus rapidement que les autres, trouve les mots après l’horreur pour condamner le « fondamentalisme islamiste ». Pas le moindre rapport, à première vue, entre Vladimir Poutine, décrochant – parmi les premiers là aussi –, son téléphone pour assurer les Américains de son soutien le 11 septembre 2001 et Al-Bagdadi prônant le califat planétaire. Tout les oppose. Tout, sauf une aversion partagée pour le monde qui nous a vus naître et que nous pensions universel. Tout, sauf le rejet de nos principes cosmopolites et démocratiques, de nos modes de vie, de nos errances et de nos licences. Tout, sauf ce qui constitue à nos yeux l’essentiel.

De Mossoul à Moscou en passant par Paris, nous assistons à la résurgence spectaculaire d’acteurs réactionnaires, religieux ou laïques, que l’on croyait morts et enterrés depuis bien longtemps. Les fanatismes, les nationalismes, les idéologies du repli sont entrés en guerres – le pluriel importe ici car il nous faut malheureusement apprendre à compter plus loin que deux – contre la « Babylone globale», un monde où l’on rit des rois et des prophètes, des diables et des dieux, où l’on ne présente pas son arbre généalogique pour dire bonjour, où l’on baise qui l’on veut, comme on veut, quand on veut, un monde sans autre identité que celle que l’on choisit, pour un temps, avant d’en changer. Le monde de « Charlie ». Dans ces offensives concomitantes et non concertées, certains utilisent les armes, d’autres manient les concepts et portent un discours public.

Les prêcheurs islamistes parlent et les Kouachi passent à l’acte. Rien de semblable à l’extrême droite? C’est oublier les 77 morts d’Oslo et d’Utoya le 22 juillet 2011. Anders Breivik achevant un à un des adolescents norvégiens en leur criant d’aller se mélanger avec leurs amis arabes dans l’au-delà n’est pas moins terroriste que les djihadistes de janvier 2015. Comme eux, il agit au nom d’une idéologie. Comme eux, il vise notre société multiculturelle dont la social-démocratie scandinave est censée fournir un modèle abouti. Il s’en explique dans un document de 1 500 pages, publié le jour de l’attentat, où se mêlent les références classiques de l’extrême droite contemporaine, de la fascination pour Poutine à la haine du métissage.

Toute lecture binaire ou linéaire – l’Occident contre l’islamisme – des guerres à venir nous précipiterait dans l’abîme. Si la théorie de la Fin de l’Histoire est réduite en cendres, celle du clash des civilisations ne fonctionne pas plus. Les terroristes islamistes n’ont pas attaqué Notre-Dame, mais Charlie Hebdo. Non pas un autre sacré, une autre identité figée, mais la négation du sacré, le rejet des identités univoques. La même cible que Breivik. Les conflits contemporains traversent des sociétés, des cultures, des « civilisations » que ne sépare plus aucune frontière étanche. Ils font rage au sein de l’islam, au cœur de l’Occident, en Afrique, en Asie. Ils sont parfois militaires, toujours politiques.

Quand des jeunes citoyens français massacrent les dessinateurs d’un journal satirique ou, trois ans auparavant, les enfants d’une école juive, la première réponse est évidemment policière. Mais les attentats de janvier 2015 et de mars 2012 ne sont pas les faits d’un réseau de malfrats guidés par l’appât du gain. Ils sont motivés par une idéologie qu’il faut savoir nommer pour pouvoir la combattre : l’islamisme. Ils ont lieu dans une société désarçonnée, doutant de ses institutions comme de ses principes, déjà tentée par le repli sur soi, séduite par les sirènes de l’extrême droite. Un cercle vicieux, dans lequel des fantasmes identitaires opposés se nourrissent l’un l’autre, menace la République.

Le sursaut civique, éthique, intellectuel est vital. Les massives manifestations spontanées qui ont suivi le massacre de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher ne sont qu’un début, une insurrection des consciences qu’il nous faut maintenant traduire conceptuellement, socialement, politiquement. Le silence digne de nos marches doit produire ses propres mots, son propre récit, sa propre geste. Pour ne pas laisser le ping-pong entre les islamistes et le Front national enterrer la France de Voltaire, Montaigne, Rabelais, la France de la Révolution, de Charlie, de Brassens, une nation qui peut être chrétienne, juive, musulmane, athée ou quoi que ce soit d’autre, précisément parce qu’elle n’est rien de tout cela de façon univoque, parce qu’elle est quelque chose de plus ou de moins : une république laïque, ouverte, libre, une construction collective et non un amoncellement de racines ou une juxtaposition d’essences.

Le double défi qui nous est lancé exige une réponse de fond. Face aux tentations islamistes et xénophobes, nous devons transformer nos sentiments vaguement humanistes, notre attachement fainéant à la liberté, nos paresseuses intuitions mondialistes en une vision, un projet, une idéologie. Le réveil a sonné. Notre génération endormie par les fables de Wall Street ou Stanford sur la globalisation heureuse est sommée de descendre dans l’arène.

*

N’idéalisons pas le sommeil dont nous sommes si brutalement extirpés. «On» nous avait dit que nous étions libres et nous avions répondu à coups de miradors et de barbelés, de murs et de Valium. Nous étions «sans-frontières» et notre club d’élus était gardé 24 heures sur 24 par des videurs surarmés, repoussant les gueux prêts à mourir en Méditerranée pour en forcer l’entrée. Nous avions tout pour être heureux et nous battions des records de consommation d’anti-dépresseurs. Nous avions transformé l’émancipation de l’espèce en manne pour les entreprises pharmaceutiques et le BTP.

Tout était à portée de main et nous n’accordions de prix à rien. Il était interdit d’interdire et nous étions sages comme des images. « Fais ce que voudras » avait donné naissance au principe de précaution. Les grands périls évaporés, le moindre risque devint l’ennemi. N’ayant plus rien à craindre, nous avions peur de tout. Nous avions gommé les aspérités de nos vies à tel point que nous doutions de notre existence.

Nous avions droit à Charlie Hebdo, mais nous ne l’achetions plus. Pour nous, il était là depuis toujours, pour toujours : pourquoi donc se rendre dans un kiosque ? En décembre 2014, Charb me confiait dans une loge d’Arte : « J’envisageais un attentat, mais une médiocre question de budget risque d’avoir notre peau.» Les balles des fous de Dieu lui donnèrent tort, mais Charlie Hebdo, la pointe la plus aiguisée de notre liberté commune, était d’abord menacé par notre indolence. Nous étions apathiquement libres. Un énoncé incohérent, une contradiction logique.

L’adversité – ou la prise de conscience que l’adversité existe, irréductible – peut nous sortir de notre aboulie, rendre ces existences dont nous doutions «authentiques », telle la rencontre de la mort selon Heidegger. Il n’y a plus le choix. Si nous voulons préserver ce que nous pensions acquis, faire vivre ce que nous croyions inné, il est temps d’échanger nos fringues post-modernes pour des bleus de chauffe, de cesser de croire au laisser-faire, laissez-passer.

Sommes-nous armés pour cela ? Peut-on avoir grandi en Europe de l’Ouest dans les années 1980, 1990 ou 2000 et trouver en soi les ressources intellectuelles, psychiques, physiques nécessaires à la lutte ? « L’hiver arrive », dit la série Game of Thrones : sommes-nous équipés pour les grands froids qui s’annoncent et leurs cortèges de zombies plus fachos les uns que les autres?

Nous sommes habillés pour un printemps éternel et nous devons commencer par nous mettre à nu. À Sciences Po ou à la fac, dans nos journaux du matin et nos livres de chevet, nous avons appris qu’il fallait être « pragmatiques ». Lisant Max Weber à la hache, nos professeurs, nos élus, nos éditorialistes nous ont inculqué «l’éthique de responsabilité» et nous ont mis en garde contre son opposé, « l’éthique de conviction », autre nom de l’« idéalisme » ou du fanatisme. Ils nous ont dit de faire place à « la complexité du réel », nous ont vaccinés contre les tentations «dogmatiques» et les passions «manichéennes» des cœurs barbares et des âmes primitives. Nous savons déconstruire, analyser, interpréter, garder nos distances et notre balance : en un mot, sophistiquer.

Le résultat est éloquent : nous sommes si évolués que nous sommes incapables des pensées ou des désirs les plus simples. Nous faisons tellement place à la complexité du réel qu’il nous est impossible de formuler la moindre vision ou d’assumer le moindre choix. Nous sommes si intelligents que nous ne savons plus trancher. Nos concepts sont émoussés et encore avons-nous peur de nous couper en les utilisant. Nous vivons dans un monde de mots, d’interprétations, d’interprétations des interprétations, et pourtant, lorsque la crise arrive, les mots nous manquent, nous ne parvenons plus à rien interpréter. Pour comprendre, faire face, survivre dans la tempête qui se lève, il nous faut d’abord désapprendre ce que nous avons appris, revenir au point de départ, emprunter une autre voie : celle des convictions.

Avec la langue du siècle, nous devons reformuler nos principes, réaffirmer un projet commun, redonner corps et vie aux idées de liberté, de laïcité, de tolérance, qui ne peuvent subsister sans conscience ni passage à l’acte. Si nous ne renouons pas le fil du grand récit des Lumières avec les mots de notre temps, nous laisserons mourir le monde de Voltaire et de Charlie, notre monde. Si nous n’éveillons plus le désir d’agir et de penser en démocrate, nous nous réveillerons bientôt dans un pays, une civilisation fort différents. Les quatre millions de citoyens descendus dans les rues le 11 janvier 2005 sont un début. Le combat ne fait que commencer.

*

J’ai quitté la France à vingt ans. Je voulais raconter, écrire, filmer ce monde où l’on continuait à vivre, croire et mourir comme si La Fin de l’Histoire et le Dernier Homme n’avait jamais paru. J’ai, dans un premier temps, posé mes valises au Sud. D’abord à Alger où je commençai comme stagiaire au Soir d’Algérie. Des fatwas y pesaient sur les journalistes et les dessinateurs. Des dizaines d’entre eux furent tués par les mêmes assassins que nos amis de Charlie Hebdo. Je vis que la liberté avait un coût. J’ai ensuite séjourné au Rwanda, pour enquêter sur le génocide des Tutsis et les complicités de la France. Je découvris que mon apathie citoyenne, l’indifférence de mon peuple, les failles de ma République pouvaient se traduire en fosses communes, qu’il y avait quelque chose au-delà des mots, des conséquences aux actes ou, plus encore, aux non-actes. Puis je suis parti vers l’Est, aux confins alors euro-enthousiastes de notre Vieux Continent ennuyé.

J’ai publié des articles, réalisé des documentaires. Jusqu’au 13 août 2008. Les tanks de Poutine déferlaient sur la Géorgie. À un barrage militaire russe au sud de la ville de Gori, j’ai eu la « chance » de croiser le général Borisov, chef des troupes d’invasion. Au milieu de mercenaires pillant les maisons des alentours, il éructa à l’endroit des quelques reporters présents : «Tas de pédés ! Rentrez chez vous baiser vos nègres. Ici, ce n’est pas l’Europe, c’est la Russie!» Un déclic se produisit : je décidai de poser ma caméra, d’agir au lieu de témoigner. À 3 heures du matin, j’entrai dans le bureau du président géorgien Mikheil Saakachvili : « Je reste tant que ces maniaques sont là et je veux aider. Quitte à nettoyer les chiottes s’il le faut.» Il sourit : «Alors tu risques d’être ici pour longtemps. Et nous allons trouver mieux à faire ensemble.» Pendant cinq ans, j’ai supervisé l’intégration européenne de la Géorgie. Avant de revenir en France en novembre 2013, « définitivement ». Moins de dix jours en réalité car la révolution ukrainienne commença et je m’en allai aider mes amis sur Maïdan.

Les diplomates, les experts, les médias ont longtemps parlé de « conflits périphériques » pour rassurer les habitants du « centre », mettre à distance les images violentes défilant chaque soir sur leurs écrans de télé. J’ai traversé ce périph qui n’existe que dans nos têtes et, loin de découvrir un monde en retard, j’ai rencontré notre avenir. Le périple relaté ici n’a rien du safari en terres primitives. Alger, Kiev et Tbilissi étaient en avance sur Paris. Il n’est pas non plus question dans ces pages de politique étrangère car l’étranger n’existe plus en politique. Nos frontières mentales et physiques sont des passoires. Les mouvements identitaires européens, le FN en tête, s’abreuvent, se renflouent à Moscou quand « nos » terroristes voient le monde, la France et nous-mêmes à travers le prisme des télés satellitaires du Golfe ou des sites djihadistes globaux, puis font des stages en Syrie ou au Yémen. La périphérie et le centre s’entremêlent. Personne ne pourra jamais plus les démêler.

Dans les banlieues sud et est de l’Europe, j’ai croisé la liberté et la servitude, l’émancipation et la soumission, la croyance romantique dans l’idée de progrès et son opposé tout aussi romantique : la fièvre identitaire. J’ai vu se former la lame de fond réactionnaire qui submerge aujourd’hui notre continent. Mais j’ai aussi aperçu l’antidote à cette lame. Des consciences algériennes luttant pour les libertés désormais attaquées chez nous aux insurrections de la jeunesse arabe ou ukrainienne : regardons, écoutons ceux qui ont déjà vécu et pensé ce que nous vivons maintenant sans vraiment le comprendre.

Nous évoluons dans un monde sans place pré-assignée ou post-définie pour les individus qui le composent et le traversent, la « branloire pérenne » dont parlait Montaigne. Dans ce monde sans autorité stable ni règle fixe, seuls ceux qui s’engagent ont voix au chapitre. Qu’ils soient ennemis ou partisans de la société ouverte, de la démocratie, du cosmopolitisme. Alors que les révolutions et les contre-révolutions se multiplient, violentes ou pacifiques, affichées ou insidieuses, il est impossible de se cacher derrière des murs ou des titres, de s’abriter sous le parapluie d’une introuvable neutralité : il n’y a plus de clerc sur cette terre, et encore moins d’arbitre. Il faut croire en quelque chose. Ou se taire.

Du « Dégage ! » tunisien au « Je suis Charlie » français, de la place Tahrir à celle de Maïdan, les millions d’individus qui descendent dans les rues sans parti ni leader, sans dogme ni programme, inventent un civisme d’un type nouveau. Les dirigeants, établis ou contestataires, peuvent bien se greffer sur les mobilisations spontanées des consciences agissantes, ils ne les contrôlent pas et ne les récupéreront jamais. Ces insurrections civiques n’ont encore aucun débouché politique ou intellectuel cohérent. Mais elles portent en elles, à l’état de germes, les réponses que nous cherchons. Sans les trouver pour l’instant.

Or, le temps presse. De Poutine au FN en passant par les apprentis djihadistes qui polluent nos quartiers, les partisans d’un incroyable retour en arrière attaquent et remplissent le vide laissé par nos trop longs silences et nos communes démissions. La gueule de bois est terrible. Nous pensions surfer sur les amicales vaguelettes de la globalisation et nous allons devoir nager à contre-courant, armés de nos seules convictions, guidés par notre seul jugement. En sommes-nous capables ?

 

Raphaël Glucksmann, Génération gueule de bois, essai, 170 pages, 16,90 €, Allary Editions. En librairie le 26 février 2015.

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