L’Allemagne, l’homme malade de l’Europe

« Il est temps d’avoir avec nos voisins, nos amis et nos frères allemands une franche explication politique », estime le député socialiste Pascal Cherki, membre de la Commission des finances de l'Assemblée. Contre l'austérité et la déflation qui frappent le continent, « François Hollande doit relever ce défi » pour redéfinir « les bases d’un nouveau compromis de progrès en Europe ».

« Il est temps d’avoir avec nos voisins, nos amis et nos frères allemands une franche explication politique », estime le député socialiste Pascal Cherki, membre de la Commission des finances de l'Assemblée. Contre l'austérité et la déflation qui frappent le continent, « François Hollande doit relever ce défi » pour redéfinir « les bases d’un nouveau compromis de progrès en Europe ».


 

Une thèse est très en vogue actuellement chez nos voisins d’outre-Rhin, une thèse reprise en chœur par la droite dans notre pays, une thèse selon laquelle la France serait devenue l’homme malade de l’Europe. Selon les thuriféraires de cette opinion, la France est devenue faible parce qu’elle n’a pas su prendre exemple sur son voisin allemand en menant en son temps les « réformes nécessaires » pour assurer la compétitivité de son économie.

Il n’y aurait donc point d’avenir pour la France en Europe hors celui d’une adaptation, voire d’une conversion au modèle testé avec « succès » chez nos amis allemands. Et notre gouvernement d’en faire son viatique en promettant de mener « jusqu’au bout » les « réformes » et en allant se soumettre devant la Chancelière Merkel, comme jadis hier le roi des romains Henri IV s’en allait faire pénitence à Canossa.

Dans ce débat seul importerait l’ampleur de la soumission. Le gouvernement la chiffre à 50 milliards d’euros d’économies de dépenses publiques, l’UMP à 130 milliards d’euros. Nous en sommes au point où aujourd’hui, on peut se demander si ce n’est pas au fond la droite allemande qui gouverne la politique de l’ensemble des Etats dans la zone euro, à rebours de l’inflexion qu’il conviendrait au contraire d’apporter en Europe, alors que la récession et la déflation menacent notre continent. C’est pourquoi il est temps d’avoir avec nos voisins, nos amis et nos frères allemands une franche explication politique. Non pas avec une quelconque prétention de défendre un prétendu « orgueil » français, mais avec la volonté de trouver les nouveaux compromis nécessaires au redémarrage du projet européen. Il en va de l’avenir démocratique de notre continent.

L’Allemagne connaît une réussite économique éclatante qui la conduit à dégager des excédents commerciaux avoisinant les 6% de son PIB et un budget à l’équilibre. Pourquoi ? Surement pas grâce aux réformes libérales menées par Schröder et accentuées par Merkel. Ce ne sont donc pas la flexibilisation du marché du travail et la baisse du coût du travail qui ont constitué la principale réussite, c’est au contraire le plus grand échec puisqu’aujourd’hui la République Fédérale Allemande a vu une partie substantielle de sa population plongée dans une très grande précarité. Le taux de chômage apparemment faible qu’elle affiche ne doit pas nous abuser car sont comptabilisés dans les actifs les 6 millions de personnes rémunérées en moyenne à 400 euros par mois en complément de leurs allocations.

L’éclatante réussite de l’Allemagne tient à deux autres causes. En premier lieu l’Allemagne a réussi le virage de la modernisation de son industrie. Elle a compris bien avant nous que sans une industrie forte il ne saurait y avoir d’économie prospère. Quand nous nous abandonnions aux mirages d’une société post-industrielle prétendument articulée autour d’entreprises de services à forte valeur ajoutée et, où, dans ce qui restait de notre tissu industriel, nous nous arque-boutions sur les gammes moyennes en luttant sur le facteur prix sans réflexion globale sur la constitution d’une chaîne de valeur cohérente, les Allemands faisaient le choix de l’investissement massif et de la réorganisation de leur industrie.

Cette réorganisation fût rendue possible grâce à l’action combinée du patronat et des syndicats. Une action qui déboucha sur une stratégie simple, celle de la délocalisation d’une partie de leur base industrielle dans leur Hinterland, couplée à une modération salariale relative des ouvriers en échange d’un investissement massif du capital allemand dans l’outil de production afin d’assurer une montée en gamme rapide. En contrepartie des efforts demandés aux ouvriers, le montant du versement des dividendes aux actionnaires a diminué de 8 à 10% en moyenne pendant une décennie et une base industrielle forte a pu être ainsi préservée. Dans le même temps en France, sous la pression d’un patronat et de gouvernements de droite défenseurs d’une stratégie à courte vue, les dividendes versés ont augmenté de 50% en moyenne et les investissements nécessaires à la montée en gamme n’ont pas été réalisés.

En second lieu, alors que les principaux pays européens soutenaient la demande, l’Allemagne faisait le choix de contracter son marché intérieur. C’est ici que le projet de développer les emplois précaires, les fameux « Hartz jobs », a trouvé toute son utilité du point de vue égoïste allemand. La constitution d’un vaste salariat dans les services, sous-payé et précarisé, couplé à la modération salariale dans le secteur de l’industrie ont permis de contenir la demande globale et, avec la montée en gamme de l’industrie allemande, de favoriser le développement de son excédent commercial phénoménal. Cette politique non coopérative de l’Allemagne s’est faite au détriment de ses principaux partenaires commerciaux, les autres pays de l’Union Européenne.

Aujourd’hui, l’Allemagne refuse toute inflexion dans le sens d’une politique européenne de l’investissement et de la relance de la demande globale dont elle devrait prendre une part substantielle à sa charge. Or, si nous suivions le chemin voulu par l’Allemagne, si nous l’accompagnions dans sa fuite en avant ordo-libérale, le seul résultat en serait l’entrée combinée en récession et en déflation de l’Europe, nonobstant les efforts tentés par Mario Draghi, le seul dirigeant européen à sembler avoir un minimum de lucidité dans les temps présents.

C’est pourquoi l’Allemagne est devenu l’homme malade de l’Europe. Hier c’était le Royaume-Uni qui, en raison de sa position périphérique sur notre continent, n’entravait cependant pas la volonté combinée de la France et de l’Allemagne d’organiser l’Europe. Par son entêtement Angela Merkel emmène l’Europe au bord du gouffre. C’est la première fois que l’Allemagne se comporte ainsi depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Comme si la réunification de son territoire et la restauration de la compétitivité de son économie l’avait libérée de toutes les préventions qui la rendaient jusque-là attentive à ses voisins pour lui faire réépouser un improbable rêve de grandeur unilatéral, une nouvelle Weltanschauung de domination continentale. Ne pouvant plus à court terme compter sur la coopération de son partenaire traditionnel, la France doit assumer seule le rôle qui lui incombe désormais en redéfinissant les bases d’un nouveau compromis de progrès en Europe. Elle doit le faire avec détermination, en ne reculant  pas à la première difficulté qui surgira d’un inévitable refus allemand, en assumant une confrontation sereine mais résolue des points de vue afin de faire bouger les lignes en Europe.

Quelles pourraient être les bases de ce compromis ? Il s’agit de faire sortir l’Europe du cumul des inconvénients dans lesquels elle est engluée, subissant toutes les contraintes d’un régime fédéral sans disposer d’aucun de ses immenses avantages. Pour en sortir, il faut donc approfondir la construction d’une Europe dotée des instruments de puissance et de souveraineté. Tout d’abord, il faut entreprendre une révolution copernicienne sur le budget européen. En échange de l’équilibre budgétaire dans les Etats qui composent l’Union Européenne et à laquelle Angela Merkel semble tant tenir, le budget européen devra être substantiellement et progressivement augmenté pour atteindre entre 15 et 20% du PIB européen. 15 % étant le montant du budget des Etats-Unis quand en France il avoisine les 18%.

Cela pourra se faire en levant progressivement des ressources nouvelles et propres à l’Europe : élargissement de l’assiette et du montant de la taxe sur les transactions financières, création d’une taxe carbone aux frontières, création d’une contribution de solidarité des entreprises en faveur de l’investissement public européen, création d’un impôt progressif sur le revenu européen à un taux modéré, émission de titres de dette européenne, transfert d’une partie des ressources levées par les Etats, etc. Les solutions ne manquent pas. Cette levée de ressources permettra de réaliser les investissements d’avenir nécessaires dans les infrastructures, l’énergie, les nouveaux relais de croissance industriels en Europe et de financer l’indispensable convergence sociale et fiscale par le haut entre les différents Etats afin de réduire progressivement les distorsions de concurrence entre eux. Ensuite, il faut donner à la Banque Centrale Européenne les mêmes missions que la Réserve Fédérale américaine. Enfin, par un approfondissement démocratique de l’Europe, le parlement européen recevrait les compétences pleines et entières d’un parlement d’Etat fédéral tout en réservant aux parlements nationaux les compétences généralement dévolues aux parlements des Etats fédérés.

La France doit porter cette belle ambition. Elle doit le faire maintenant parce que c’est l’intérêt des peuples européens et le seul moyen d’éviter que les thèses du repli national et la fragmentation européenne ne finissent par l’emporter. En agissant ainsi, elle ouvrira un débat salutaire en Europe et en Allemagne et je ne doute pas qu’elle y trouve un écho positif tant l’on ne saurait confondre l’égoïsme de la droite allemande avec la volonté profonde du peuple allemand, un peuple profondément épris de démocratie et de volonté européenne. Cela passera inévitablement  par une confrontation politique assumée avec Angela Merkel. François Hollande doit relever ce défi en se hissant à la hauteur des nécessités de l’Histoire afin de conjurer la menace d’une dérive tragique sur notre continent.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.