«En votant Marine Le Pen le 22 avril dernier, (ses électeurs) ont posé un acte et nous devons être capables de leur dire que nous ne sommes pas d’accord avec eux, que selon nous ils ont fait un mauvais choix et que nous nous battrons contre les idées qu’ils défendent.» Par Véronique le Goaziou, sociologue (Laboratoire méditerranéen de sociologie, Aix-en-Provence).

 


 

Depuis l’annonce des résultats du premier tour de l'élection présidentielle, la droite comme la gauche tentent de séduire l’électorat du Front national autour de deux arguments incessamment repris et diffusés : 1) l’électorat de la formation frontiste souffre et 2) il ne faut pas diaboliser le FN. Le premier argument serait d’ailleurs la cause du second : parce que les électeurs du Front national souffrent, alors il ne faut pas diaboliser le parti qui les représente et pour lequel ils se sont prononcés. Nous nous opposons à ces deux idées dangereuses pour la démocratie et paresseuses pour l’esprit.

Qu’une partie des électeurs du Front National soient en souffrance, l’on peut l’admettre. L’on suppose qu’il est fait ici allusion aux « petits » ou « aux sans-grade », c’est-à-dire en des termes plus sociologiques à des ouvriers, petits employés, travailleurs précaires ou autres catégories situées aux échelons les plus bas de l’échelle sociale et touchées par les difficultés socio-économiques que l’on connaît. Certes, une partie de ces personnes ont voté Marine Le Pen dimanche dernier –comme elles avaient voté pour son père en 2007 et 2002. Mais une partie seulement. Car il n’est pas vrai que toutes les personnes en difficulté sociale aient massivement ou exclusivement donné leur voix à la formation frontiste. Il y en a aussi qui l’ont sciemment refusé : une partie (aussi) des électeurs de LO, du NPA et du Front de Gauche, et même une partie des électeurs de François Hollande et, pourquoi pas, également des électeurs qui ont voté pour Nicolas Sarkozy. Que le FN ait vu son électorat évoluer depuis les années 1970, en intégrant notamment le petit monde de l’usine ou de l’atelier, c’est indéniable. Mais ses électeurs sont loin d’avoir le monopole de la souffrance sociale –si tant est que l’on sache ce que cette notion recouvre véritablement.

Par ailleurs, en quoi le fait de souffrir serait-il une excuse et justifierait-il des choix politiques que nous considérons comme dangereux ? Les électeurs en souffrance du Front national n’en sont pas moins des femmes et des hommes adultes, conscients de leurs actes et des conséquences de leur vote. Cessons de les considérer comme des enfants et encore moins comme des victimes, des gens qui ne sauraient pas véritablement ce qu’ils font. En votant Marine Le Pen le 22 avril dernier, ils ont posé un acte et nous devons être capables de leur dire que nous ne sommes pas d’accord avec eux, que selon nous ils ont fait un mauvais choix et que nous nous battrons contre les idées qu’ils défendent. Pourquoi devrions-nous les séduire ? Il faut au contraire nous opposer à eux et tâcher de les convaincre si on le peut.

Nous nous opposons aussi à l’idée de dé-diaboliser le Front national. Faut-il rappeler d’où vient cette formation partisane ? Faut-il redire quelles sont ses sources d’inspiration et ses alliés au cours des décennies passées (Vichy, le catholicisme intégriste, l’Algérie française et l’OAS notamment) et rappeler les dérapages langagiers de son fondateur et président d’honneur ? Mais surtout pourquoi s’étonner de la progression du Front ces dernières années et en particulier depuis le scrutin présidentiel de 2007 ? Est-ce vraiment parce que plus de personnes souffrent que le FN croît ? N’est-ce pas aussi parce que l’on a émis et diffusé dans le débat public des idées dont le Front a depuis longtemps fait son fonds de commerce ? Les pseudo-débats sur l’identité nationale et la laïcité, la supposée montée du communautarisme religieux, les soi-disant laxisme de la justice et victimisation des auteurs d’infractions, les pleurs incessants sur la perte de l’autorité et l’affaiblissement moral de notre pays, les querelles venimeuses autour du port du voile et la viande hallal, ou encore les dérives de l’assistanat, etc. C’est de toutes ces mauvaises idées et de ces supposées menaces dont nous souffrons en réalité aujourd’hui. Et c’est en les combattant –et en combattant ceux qui les défendent et les brandissent– que nous pourrons proposer une alternative.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.