Billet de blog 25 avr. 2013

Mélenchon combat l'Europe, les Verts veulent la construire

Les eurodéputés verts François Alfonsi, Jean-Paul Besset, José Bové et Daniel Cohn-Bendit critiquent l'analyse européenne de Jean-Luc Mélenchon et ses effets de manche. Préférant le « réformisme radical » à la « stratégie de tension “révolutionnaire” », ils défendent un travail parlementaire « actif et exigeant » pour mieux construire l'Europe.

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Les eurodéputés verts François Alfonsi, Jean-Paul Besset, José Bové et Daniel Cohn-Bendit critiquent l'analyse européenne de Jean-Luc Mélenchon et ses effets de manche. Préférant le « réformisme radical » à la « stratégie de tension “révolutionnaire” », ils défendent un travail parlementaire « actif et exigeant » pour mieux construire l'Europe.


Jean-Luc Mélenchon s’est fait élire député européen pour mieux combattre l’Europe. C’est son choix. Ce n’est pas le nôtre. Les eurodéputés écologistes, eux, veulent construire l’Europe.

Pour la bouche à feu du Front de gauche, cette Europe-là constitue le quartier général du Mal libéral et austéritaire. C’est son analyse. Ce n’est pas la nôtre. Pour nous, cette Europe-là est une histoire en mouvement, la seule qui permette d’envisager un autre monde possible si elle parvient à évoluer vers plus d’intégration fédérale, aux niveaux politique, économique, social et écologique. Quelles que soient les failles et les insuffisances, malgré un cap souvent hésitant et des chocs d’intérêts contradictoires, c’est cette direction que nous voulons renforcer plutôt que de vaticiner obsessionnellement sur des pesanteurs dont nous connaissons nous aussi le poids.

Jean-Luc Mélenchon campe donc dans le ventre de la Bête. C’est sa posture. Fidèle à une stratégie de tension « révolutionnaire » teintée de caudillisme, il envisage son rôle politique comme un récital de cris et de fracas. Adepte d’un bras de fer permanent, il veut creuser les clivages, susciter les conflits, attiser les passions, déclencher la bagarre et l’emporter par KO.

Notre stratégie n'est pas celle-là. Artisans déterminés à mener un patient travail de conviction pour construire démocratiquement des majorités d’idées, les écologistes assument au contraire une fonction de réformisme radical (radical dans le projet de société, réformiste sur les moyens d’y parvenir), celle qui tend la main, tisse des liens, construit des passerelles, apporte des solutions, organise les transitions. Quitte à ce que l’adversaire d’hier (Mélenchon par exemple ou les partis conservateurs) devienne l’allié du moment quand les convergences sont possibles pour progresser vers le bien commun. Quitte à ce que le chemin soit tournicoté, inconfortable, pavé de compromis ténus et de fragiles partenariats, pas toujours abouti. C’est le prix à payer pour le risque pris pour avancer.

Notre conviction profonde tient à une idée simple : les sociétés humaines ne parviendront à relever les défis colossaux qui se dressent devant elles que si elles sont impliquées, elles ne trouveront les ressources pour sortir de l’impasse civilisationnelle dans laquelle elles sont engluées qu’à la condition qu’elles partagent les objectifs d'un projet de société alternative et se saisissent des outils de la transition. La grande mutation écologique et sociale à laquelle nous aspirons (comme Mélenchon, nous n’en doutons pas) ne s’opérera que si elle devient l’affaire de tous et si tout le monde –ou presque– s’y met. En aucun cas elle n’adviendra par la victoire d’un camp sur un autre qui imposerait son diktat à l’ensemble du corps social. La démocratie, et c’est heureux, demeure un cadre indépassable. Elle est un outil indispensable et c'est bien pour ça qu'il faut l'améliorer en allant vers la VIe République.

Entre nous –les écologistes– et Mélenchon, il y a la différence d’une très vieille histoire, deux stratégies politiques aussi dissemblables que l’eau et le feu : renverser la table ou la dresser autrement, montrer ses muscles ou produire de l’énergie, se monter la tête ou mouiller sa chemise. Le débat entre révolutionnaires et réformistes n’est pas clos. C'est celui-ci que nous exprimons ici.

Drapé dans sa superbe, Jean-Luc Mélenchon n’en a cure. Il n’y a que Lui et les autres, tous les autres, qu’il faut donc balayer. L’exclusion devient la clé d’une politique. Le royaume du socialisme n’est réservé qu’à ses saints. Avec quelle violence excommunie-t-il, en particulier ceux qui, en conscience, sont amenés à évoluer différemment de lui selon les interpellations d'un réel plein d'aspérités qu’ils acceptent, eux, de se coltiner ! Et, évidemment, il réserve ses flèches les plus dures à ceux qui, en théorie, lui sont le plus proches, socialistes ou écologistes. Les voilà diabolisés comme renégats, sociaux-traîtres ou complices de l’oligarchie. Autant d’anathèmes qu’un ancien adversaire du stalinisme devrait pourtant savoir mesurer. 

Pourquoi faut-il alors que celui qui s’imagine en leader maximo des colères populaires se livre à une grossière opération de trucage sur lui-même et son activité au Parlement européen ? L’épisode transparence que Jean-Luc Mélenchon a récemment initié sur sa présence est sans doute dérisoire mais il révèle une pratique manipulatoire que nous ne pouvons pas laisser passer. Pas par souci de purification éthique mais au nom du respect de la vérité et des citoyens.

De quoi s’agit-il ? Pour prouver qu’il est là et bien là, Mélenchon se vante d’avoir fait 493 (!) interventions orales ou écrites en session plénière du Parlement. Spectaculaire ! Voilà bien la geste héroïque du Résistant dressé dans l’hémicycle contre l’hydre européenne ! En réalité, il ne s’agit, pour 453 d’entre elles, que de formelles explications de vote vite écrites, quelques lignes académiques qui passent inaperçues et qui sont transmises à la présidence pour être remisées aux archives et aussitôt oubliées… Rien qui contribue en tout cas au débat parlementaire, celui qui se déroule in vivo, en séance, là où s’échangent les arguments et se confrontent les convictions. Là où se forgent les politiques. Quant aux 40 « interventions » qui restent, 35 relèvent de la catégorie dite des « interventions par écrit », une autre forme, tout autant formelle et inoffensive, que les explications de vote. Direction les archives, ni vu ni connu…

La vérité oblige donc à dire que Jean-Luc Mélenchon se dissimule derrière des leurres. Il n’est intervenu que cinq fois en chair et en os depuis le début de son mandat. Ce dont nous le félicitons même si, d’expérience, nous savons que l’essentiel du travail d’un parlementaire européen ne relève pas de la statistique des interventions théâtralisées en plénière mais des tâches de l’ombre au cœur des commissions…

Pourquoi alors vouloir faire croire que la parole tonitruante de Mélenchon a résonné 493 fois à Strasbourg ? Pourquoi vouloir s’afficher à toute force et à l’encontre des faits –des faits qui sont têtus avertissait le camarade Lénine– comme le meilleur élève de la classe, présent en permanence pour défendre bec et ongles ses orientations ? Pourquoi ce simulacre ? Pourquoi, sinon pour tromper le chaland et construire artificiellement un personnage de croisé irréductible ? Que Jean-Luc Mélenchon et ses collaborateurs s’astreignent à multiplier les explications écrites de vote, pourquoi pas ? Cela les regarde. Mais qu’ils ne nous vendent pas des illusions en laissant croire qu’elles sont équivalentes à des interventions publiques, qu’elles en ont le même sens et le même impact. De la manipulation statistique à la manipulation tout court, il n’y a qu’un pas. Dénoncer systématiquement l’Europe et tenter de faire croire qu’on y travaille assidûment relève d’une méthode politique dont on dénonce par ailleurs les affres. A savoir de la basse besogne. 

Quant à nous, eurodéputés écologistes, plutôt que de nous livrer à des contorsions statistiques et à des comptabilités d’apothicaire, nous nous efforçons d’assumer au mieux notre job au sein de l’institution parlementaire : travail en commissions, élaboration de rapports sur les directives ou les règlements (que ce soit comme rapporteur ou rapporteur « shadow », méthode de co-élaboration d’un rapport selon la culture bruxelloise), propositions d’amendements, concertation et construction de convergences, disponibilité aux compromis positifs, fermeté d’acier et affirmation minoritaire quand la ligne rouge nous paraît franchie… Au total, nous connaissons sans doute plus d’échecs que de réussites et il arrive qu’entre nous les appréciations politiques varient. Mais notre souci collectif, lui, ne varie pas : peser au mieux sur les trajectoires des orientations européennes afin qu’elles aillent dans le bon sens. 

Nous, écologistes, avons fait le choix d’un comportement politique moins révolutionnaire en apparence mais plus actif et exigeant sur le fond : celui de la construction des transitions au sein d'un processus plein d’aspérités et d'aléas, à l’inverse des postures proclamatoires qui attendent l’arme au pied l’avènement de la perfection.

François Alfonsi, Jean-Paul Besset, José Bové et Daniel Cohn-Bendit, députés écologistes européens

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