Billet de blog 25 juil. 2013

Tous les clichés du complotisme…

Philippe Huneman, philosophe, directeur de recherches à l'Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques (CNRS/Paris I Sorbonne), nous a alerté sur la « fausse nouvelle » développée dans un billet publié sur Mediapart. Nous lui avons proposé d'en rédiger une critique plus approfondie, à lire ici. Et nous avons laissé ce billet en ligne – il n'est pas le seul à affirmer une théorie pour le mieux fantaisiste. 

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Philippe Huneman, philosophe, directeur de recherches à l'Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques (CNRS/Paris I Sorbonne), nous a alerté sur la « fausse nouvelle » développée dans un billet publié sur Mediapart. Nous lui avons proposé d'en rédiger une critique plus approfondie, à lire ici. Et nous avons laissé ce billet en ligne – il n'est pas le seul à affirmer une théorie pour le mieux fantaisiste. 


L'abonné Will Summer a publié le 13 juillet une note typiquement conspirationniste, intitulée Nouvelle étude: les "conspirationnistes" sont sains; les suiveurs des gouvernements sont fous, hostiles. Cette note, à mon sens, contrevient à un élément de la charte de Mediapart: elle relate une « fausse nouvelle ».

Will Summer en effet écrit : « De récentes études de la part de psychologues et sociologues aux USA et au Royaume-Uni suggèrent qu’à l’inverse des stéréotypes des médias mainstream, ceux qui sont étiquetés “ conspirationnistes ” apparaissent plus sains que ceux qui acceptent les versions officielles des événements. » – en fait, ce texte est une mauvaise traduction d'un texte publié sur presstv.ir, le site de la télévision iranienne. L'auteur poursuit : « L’étude la plus récente a été publiée le 8 juillet par les psychologues Michael J. Wood et Karen M. Douglas de l’Université de Kent (Royaume-Uni). Intitulée “ What about Building 7? A social psychological study of online discussion of 9/11 conspiracy theories ”... »

Cette étude, disponible sur Frontiers in psychologyne dit absolument pas ce que l'auteur du blog lui fait dire dans la phrase citée plus haut. Elle ne dit pas du tout, non plus, que « ceci veut dire que ce sont les commentateurs pro-théorie de la conspiration qui expriment ce qui est reconnu comme la sagesse populaire conventionnelle, tandis que les commentateurs anti-conspiration deviennent une minorité isolée ». L'article en question, en réalité, détecte simplement dans les commentaires complotistes étudiés une tendance à critiquer les “ versions officielles ” plutôt qu'à défendre une contre-version spécifique. (Je cite: « In accordance with our hypotheses, we found that conspiracist commenters were more likely to argue against the opposing interpretation and less likely to argue in favor of their own interpretation, while the opposite was true of conventionalist commenters. »)

Les auteurs de l’article de Frontiers n'en concluent aucunement que le conspirationnisme ou complotisme (terme plus proche du français “ théorie du complot ”) est une « sagesse populaire » aujourd'hui, comme le prétend l'auteur du blog, et que les complotistes sont plus « sains d'esprit ». C’est en cela déjà que ce texte relate simplement une « fausse nouvelle » – il existe d'ailleurs en ce moment une discussion entre psychologues et sociologues pour comprendre les fondements psychologiques et sociaux des complotistes, elle est passionnante et importante, mais elle ne remet jamais en question la fausseté méthodologique du complotisme, qui est en général dans ces études défini comme « the unnecessary assumptions of conspiracy when other explanations are more probable », soit d'« inutiles hypothèses de complot, alors que d'autres explications sont plus probables » (Aaronovitch, Voodoo Histories: The Role of the Conspiracy Theory in Shaping Modern History. London: Jonathan Cape, 2009, p.5). 

Par ailleurs, permettons-nous deux remarques sur les conclusions de Wood et Douglas:

- a. une autre explication (non incompatible avec la première) de ce biais statistique, c’est que les complotistes ont davantage intérêt à critiquer les versions officielles qu’à construire la leur, parce que la première chose apparaîtra beaucoup plus crédible que la seconde. Comparez la crédibilité de l’énoncé : « Il y a dans les relevés de trains qui vont à Auschwitz le 6 avril 1943 une comptabilité de 6543 Juifs; or à la libération du camp, pour ce jour, les carnets saisis indiquent 8654 Juifs » (sous-entendu, on nous cache quelque chose) à celle de l’énoncé « Une centaine de Juifs a fait croire à toute l’humanité, via ses antennes dans les gouvernements, que 6 millions de Juifs ont été assassinés, en particulier en faisant construire par des milliers d’esclaves exécutes ensuite des faux camps d’extermination… » Evidemment, c’est le premier, l’énoncé sceptique, qui a une chance de persuader, l’autre est assez visiblement irrationnel.

- b. les commentaires sur Internet sont souvent biaisés, parce que les gens qui ont une opinion un peu plus « bizarre » (le mot est volontairement vague, mais je pense qu’on s’y retrouvera) que la moyenne s’y adonnent bien plus que la moyenne (puisqu’ils pensent avoir vraiment des choses à dire…). Donc, d’une part les complotistes y sont surreprésentés (pas étonnant qu’à la fin ils soient plus “ normaux ” dans ce monde, au sens statistique au moins…), de l’autre, les gens lambda qui les lisent ont tendance à ne pas répondre (par exemple, je n’ai jamais répondu à un texte créationniste sur Internet, même si la biologie de l’évolution est mon métier). Donc il n’est pas étonnant que ceux qui discutent soient un peu paranos, bizarres etc., comme le remarquent les auteurs de Frontiers et comme notre complotiste le souligne avec joie… Ce n’est pas là du tout une trouvaille, ni une récente et flagrante inversion de tendance, comme si la « sagesse populaire », comme dit Will Summer, était passée du côté complotiste…

De manière générale, cette note de blog, comme tout article conspirationniste, a une rhétorique strictement identique à celle des articles créationnistes ou négationnistes. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard qu’une étude récente ait montré que les adeptes des théories du complot sont aussi les plus enclins à être créationnistes, négationnistes, et à douter du changement climatique…

Tous ces articles procèdent de la même manière: d’abord, ils prennent quelques travaux académiques très récents, dont ils tordent les conclusions, afin d’indiquer que de nouvelles découvertes chamboulent le paradigme établi (au choix : les juifs ont été exterminés par les nazis, les espèces évoluent, le 11-Septembre est dû à des islamistes…). Ils ne se privent pas de citer les titres universitaires des auteurs (ce qui est drôle, de la part de champions de la méfiance envers l’ordre établi), puis enchaînent sur d’autres articles, moins académiques, et sur des trouvailles franchement exotiques, et en sortent des conclusions soit disant générales.

Ainsi, ici : le premier article cité par Will Summer, celui de Frontiers, est évidemment sérieux, sauf qu’on lui fait dire ce qu’il ne dit pas. Le livre cité ensuite: c’est un livre, déjà moins validé qu’un article par un comité de pairs. Et il faut connaître un peu le monde de l’édition (américain) pour savoir ce qui est, ou pas, très sérieux. Le dernier texte, sans référence, dont dans le blog on dit qu’il est « lu par la communauté scientifique », est juste du n’importe quoi….  (Ni une revue académique, ni un journal online sérieux….)

Enfin, s’il est vrai qu’en moyenne les universitaires américains sont les meilleurs du monde, il est vrai aussi que en Amérique n’importe qui peut, avec de l’argent, fonder une université. Donc il y a des universités, par exemple, créationnistes. Aussi, en France, on risque de perdre de vue cet aspect des choses: ce n’est pas parce que quelqu’Américain est « de l’Université X » (si on ne connaît absolument pas X) qu’il est un universitaire sérieux. Il peut aussi être un allumé créationniste (ceux qui sont tout le temps cités dans les articles créationnistes). Ou complotiste.

Bien sûr, il y a eu des vrais complots, surtout de la part de la CIA (et on comprend un peu, quand on en lit l'histoire, pourquoi le cinéma hollywoodien est fasciné par ce thème, du Mandchourian candidate à Jason Bourne…). Mais évidemment, ce n’est pas du tout sur le même plan. Il est relativement facile de faire assassiner JFK (et au fond tous les services secrets du monde font ça depuis les Egyptiens…), mais incommensurablement plus difficile de faire croire à un attentat al-qaediste avec 3000 morts… (Pour, en plus, un but totalement obscur…. Notez que pour faire une guerre, en Irak, il a suffi de mentir sur des armes… ce qui est un petit complot, bien sûr, mais beaucoup plus facile à comprendre et démonter que si l’attentat du 11-Septembre était un complot).

La chose essentielle, pour le dire un peu techniquement, ce n’est pas la thèse que, empiriquement, il n’y a jamais de complot – puisqu’il y en a parfois –, mais que, méthodologiquement, l’absence de complot est l’hypothèse par défaut. Autrement dit, c’est celui qui affirme que, par exemple, le 11-Septembre est un complot, ou bien (entre autres) le FN est une création du PS, l’homme n’a jamais marché sur la Lune, ou bien n’importe quel autre exemple, qui doit apporter des preuves, et des preuves positives (pas simplement indiquer des contradictions locales dans la version « officielle »). Car il serait déraisonnable de partir du fait que les choses qu’on voit résultent de complots. En effet, en gros, le prix à payer serait alors la nécessité de remettre en cause toute la structure de notre savoir ; il se passe ici la même chose qu’avec la croyance dans les fantômes : s’ils existent, au fond, il faut revoir notre physique, sans doute nos maths, et peut être même notre logique : c’est cher payer, pour des visions contestées de quelques individus marginaux…

A l’inverse, le complotiste part, par défaut, de l’hypothèse que les choses résultent d’un complot, donc il exigera un degré de preuves totalement excessif de la part de cette version officielle, sans se préoccuper, lui-même, d’apporter un semblant de preuve positive. Pensez à une chose simple : raconter la journée d’hier par deux personnes qui l’ont vécue ensemble comportera inévitablement des contradictions minimes… Une version exactement cohérente n’est pas possible (idem d’ailleurs pour vous qui raconteriez deux fois de suite la même journée…) Ces contradictions sont ce que j’appellerais les contradictions locales : et il y en aura forcément, et d’autant plus que l’événement est « gros ». Le complotiste, lui, se concentre là dessus pour mettre en doute la version « officielle ». L’attitude raisonnable, qui consiste à penser que par défaut il n’y a pas de complot, requiert simplement de négliger cela comme du « bruit » inévitable, et d’exiger des faits beaucoup plus lourds pour penser qu’il y a vraiment eu complot. Le complotiste, donc, par principe, est déraisonnable, non pas parce qu’il dit que tout, en fait, résulte d’un complot, mais parce qu’il prend l’attitude méthodologique consistant à poser le complot comme hypothèse par défaut. Certes il ne le fait pas explicitement, mais le fait de focaliser sur des petits détails de la « version officielle », sans amener de preuves (au sens d’évidence en anglais : attestation factuelle) massive pour sa version, indique exactement cette attitude méthodologique.

Ceci étant dit, l’article de blog en question fait une autre chose typique de la rhétorique créationniste, à savoir donner  abusivement dans le mélange de choses qui n’ont rien à voir. Sa fin devrait nous mettre la puce à l’oreille : « Dans les études académiques, comme dans les commentaires des articles d’informations, les voix pro-théorie de la conspiration sont désormais plus nombreuses – et plus rationnelles – que celles qui sont anti-conspiration. » Or ces choses-là, études académiques et commentaires sur le Web, sont, de fait, incomparables ! Les commentaires des articles, c’est le contraire de l’académique, c’est une opinion souvent biaisée de manière systématique (cf. plus haut). Rien, dans les articles que cite Will Summer au début, ne permet de dire cela: en fait, il s’agit simplement d’articles de sociologie sur les complotistes.

Et puis, on trouve dans son article cette autre chose typique de la rhétorique comploto-négationno-créationiste: inverser le cours usuel des choses. La méthode scientifique suppose un certain scepticisme, et le religieux est plutôt dogmatique ; or le créationniste va faire passer le biologiste académique pour dogmatique, et se présente comme le sceptique. Dans l’article du blog, de même, l’auteur nous dit que les anticonspirationnistes ont des « biais de confirmation » (ils privilégient ce qui dans les faits corrobore leur position) ; or, d’une part le biais de confirmation est un biais cognitif général qui touche tout le monde (voir J. Haight , Righteous mind, 2012, pour une explication non spécialisée), largement démontré depuis une dizaine d’années par la psychologie empirique ; ensuite, évidemment, le complotiste y est sujet à un très fort degré, comme l’atteste son hypersensibilité à tout ce qui est justement pas net, dans les rapports officiels, et qui relève du simple fait noté plus haut que, par exemple, il est impossible de raconter deux fois de suite sa journée sans présenter des contradictions minimes… Le complotiste est biaisé vers ces contradictions, en général, puisqu’elles confirment son propos (i.e., « la version officielle est un mensonge ») : c’est son propre « biais de confirmation ».

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