Billet de blog 25 août 2015

Lettre ouverte à Manuel Valls

Dans cette lettre ouverte de Marie-Noëlle Lienemann à Manuel Valls, en réponse à sa tribune dans le journal « Les Echos » du 24 août, la sénatrice socialiste, ancienne ministre et membre du bureau national du PS exhorte le premier ministre à changer de cap. « (...) le chemin choisi n'est pas le bon et la France continue à se fragiliser et à s'endetter pour rien. Nous maintenons que la réduction de la dette et des déficits exige un tournant de la relance et non la poursuite de la politique actuelle. »

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Dans cette lettre ouverte de Marie-Noëlle Lienemann à Manuel Valls, en réponse à sa tribune dans le journal « Les Echos » du 24 août, la sénatrice socialiste, ancienne ministre et membre du bureau national du PS exhorte le premier ministre à changer de cap. « (...) le chemin choisi n'est pas le bon et la France continue à se fragiliser et à s'endetter pour rien. Nous maintenons que la réduction de la dette et des déficits exige un tournant de la relance et non la poursuite de la politique actuelle. »


Monsieur le premier ministre, cher Manuel,

Tu viens en cette rentrée de publier une tribune  « Croissance, emploi, impôts : nous devons poursuivre les réformes ». Tous ces mots plaisent aux Français et les communicants les suggèrent pour qualifier les politiques à suivre, et cela depuis plus de 30 ans maintenant. Trois mots qui bien que proclamés sont à rebours de la réalité.

La croissance serait de retour. Pourtant, même en considérant que le rebond du premier trimestre se confirme - ce qui n'est pas certain -, elle demeurera faible et insuffisante pour faire reculer de façon significative un chômage qui a atteint des sommets jamais connus.

Mais tout dans les choix du gouvernement bride les chances de croissance. D'abord à cause de l'alignement à l'orthodoxie monétariste posant comme préalable la réduction des dépenses publiques, la modération salariale - souvent la baisse - et la flexibilité généralisée qui est un frein permanent à la croissance. Cette dernière ne peut reposer uniquement sur la demande externe et les exportations. Les entreprises qui voient fondre leurs carnets de commande le savent bien. Et la conjonction d'une baisse du prix du pétrole et d'un Euro moins fort ne suffira pas. Nous avons besoin d'un plan de relance de l'activité qui se fonde sur un soutien au pouvoir d'achat des ménages modestes ou moyens et aux investissements modernisateurs et porteurs d'avenir dans le public, comme dans le privé. Nous n'avons cessé de faire des propositions en ce sens sans être écoutés. Force est de constater, non sans regrets, que nos prévisions se confirment : le chemin choisi n'est pas le bon et la France continue à se fragiliser et à s'endetter pour rien. Nous maintenons que la réduction de la dette et des déficits exige un tournant de la relance et non la poursuite de la politique actuelle.

L'emploi. Ne revenons pas sur les annonces sans cesse différées d'inversion de la « courbe du chômage » dont l'échéance recule à mesure qu'on avance. Mais surtout nul ne sait clairement de quoi on parle. Parle-t-on de la catégorie 1, c'est à dire ce ceux qui n'ont absolument pas travaillé ? Ou de l'ensemble des catégories ? Car, on peut observer une baisse des chômeurs catégories 1, mais une hausse des autres catégories. Mais alors, dans tous les cas, il s'agit de personnes qui ne peuvent vivre de leur travail et cherchent un emploi. La réalité est que le nombre de travailleurs pauvres, ou à temps partiel s'accroît et que le chômage se poursuit. Dans le même temps, le recul de l'emploi et de l'activité industrielle du pays demeure alarmant. Le CICE et le pacte de responsabilité, sans ciblage vers les secteurs productifs ayant besoin de soutien, notamment pour exporter, sans contreparties ni en investissements, ni en emploi constituent un phénoménal gâchis d'argent public qui devrait être mieux utilisé.

Quant aux impôts, tu reprends l'antienne sur l'ampleur de la pression fiscale sans parler un instant de la justice fiscale. Oui la pression fiscale a augmenté de façon considérable sur les ménages pendant qu'elle diminuait de façon inconsidérée et aveugle en direction des entreprises. Oui il n'eut pas fallu augmenter la TVA, impôt injuste qui frappe particulièrement les plus modestes et que nous nous étions engagé à ne pas accroître. Nous n'avons cessé de le dire alors même que selon l’exécutif, la politique de l'offre justifiait tout.

Tu ne parles pas non plus des niches fiscales récemment accordées, dans la loi Macron, aux plus aisés : plus de 400 millions d'Euros d'avantages fiscaux, principalement en direction des cadres des multinationales pour le versement d'actions gratuites, ou encore pour les cadres étrangers domiciliés dans notre pays. Alors baisser les impôts, mais de qui ? Payer ceci par quelles réductions des services publics ou des dotations aux collectivités, si tu veux rester enfermé dans le carcan des engagements européens ?

La France a besoin d'une véritable réforme fiscale pour restaurer un grand impôt citoyen, progressif, payé par tous à proportion de leurs facultés respectives. De ce point de vue, supprimer des tranches de l'impôt sur le revenu n'est pas la bonne méthode car elle tend à délégitimer et réduire l'impôt progressif et du coup à accroître dans notre fiscalité le poids des prélèvements indirects. Il est essentiel de mettre en œuvre une étape majeure vers la convergence entre l'impôt sur le revenu et la CSG, ce qui passe par la mise en œuvre rapide de sa progressivité.

Le prélèvement à la source ne doit pas faire illusion, il ne modifie pas l'injustice structurelle de notre système fiscal. Il est impératif dans le même mouvement de prendre des initiatives courageuses pour réduire l'évasion et l'optimisation fiscale. Il est étonnant qu'ayant, comme tous tes prédécesseurs, sans cesse le mot « réformes » à la bouche, tu n'évoques jamais la réforme de notre système d'impôts et de prélèvements.

Au passage, je ne suis pas certaine que ces annonces permanentes de baisses d'impôts soient de nature à changer l'avis de nos concitoyens sur les gouvernants. J'ai en souvenir les propos péremptoires du ministre des finances de Lionel Jospin qui, un an et demi avant les présidentielles de 2002, expliquait que ce qui pourrait faire perdre la gauche était les impôts. Ils furent alors massivement réduits. On voit ce qu'il en a été.

Le gouvernement ne peut rester sourd aux attentes prioritaires des Français. Il y a un problème majeur de pouvoir d'achat pour un nombre croissant de familles. Même lorsqu'ils travaillent, même dans la fonction publique au bas de l'échelle. Il y a urgence tant pour des raisons sociales qu'économiques d'y pallier. Il y a toujours des problèmes de logements pour les jeunes et les plus modestes et là le compte n'y est pas. Les annonces budgétaires sont inquiétantes. Il y a des problèmes de fonctionnement des services publics. Dans les hôpitaux mais aussi dans la police et la justice par exemple. Les quartiers populaires ne voient pas concrètement une amélioration de l'encadrement scolaire et des conditions d'enseignement.

Nos concitoyens ne voient pas non plus les perspectives d'un rebond industriel et technologique du pays. Les récents mouvements dans l'agriculture et l'agro-alimentaire montrent l'impérative nécessité de plans de filières fondés sur une modernisation de nos méthodes et outils de production. La loi sur la transition énergétique fixe des objectifs mais les moyens et actions demeurent très aléatoires. C'est pourtant un des piliers avec le numérique de la nouvelle révolution industrielle et culturelle que nous devons engager.

Aussi, cher Manuel, je crains que les mêmes causes créent les mêmes effets. Une politique qui n'a pas marché, ne marchera pas. On connaît le leitmotiv, soyez patients, les résultats vont venir. L'UE nous fait le coup avec le libre-échange généralisé et l'austérité, nous annonçant sans cesse un avenir meilleur et c'est l'inverse qui se produit. Bien sûr, un jour ou l'autre, le chômage cessera de grimper, mais quand ? Dans quel état sera le pays? Bien sûr, un jour ou l'autre, des améliorations de la conjoncture seront observées, mais quand ? Et qui en profitera ?

Nous ne pouvons attendre des jours prétendument meilleurs et moins encore avaliser les nouvelles remises en cause du droit du travail qui se concoctent dans des cercles restreints, par quelques technocrates très inspirés par les thèses du Medef. Nous te le disons tout net, il faut rapidement des changements à défaut du changement. D'ailleurs le bureau national du PS avait pris soin avant les vacances d'adresser un message et des propositions d'inflexion que tu n'as visiblement pas l'intention de prendre en considération. Pourtant elles reprennent le texte de la motion que tu avais, toi-même, signé lors du congrès de Poitiers.

Les Échos présentaient cette tribune comme ta rentrée politique avant l'université du PS et celle du Medef. Manifestement tu as plus cherché à satisfaire les derniers que les premiers. Mais au-delà des socialistes, une large partie de notre peuple ne se contente plus de promesses non tenues et d'annonces lénifiantes.

Ne confond pas solidité et obstination. La grandeur des politiques est de partir du réel pour aller vers l'idéal. Il est temps que tu regardes le réel et n'oublie pas l'idéal de la gauche. Il en va aussi du destin de la France.

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