Billet de blog 25 nov. 2013

Les invités de Mediapart
Dans cet espace, retrouvez les tribunes collectives sélectionnées par la rédaction du Club de Mediapart.
Abonné·e de Mediapart

Cher M. le hacker, on voulait quand même un peu te remercier

Le 21 novembre, Mediapart révélait comment un hacker avait piraté les mails de plusieurs eurodéputés et assistants parlementaires pour montrer les failles dans la sécurité informatique du Parlement européen. Deux assistantes parlementaires visées par ce piratage écrivent aujourd'hui une lettre au hacker.

Les invités de Mediapart
Dans cet espace, retrouvez les tribunes collectives sélectionnées par la rédaction du Club de Mediapart.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le 21 novembre, Mediapart révélait comment un hacker avait piraté les mails de plusieurs eurodéputés et assistants parlementaires pour montrer les failles dans la sécurité informatique du Parlement européen. Deux assistantes parlementaires visées par ce piratage écrivent aujourd'hui une lettre au hacker. 


Cher M. Le Hacker, 

On ne se présente pas, étant donné l'intimité unilatéralement partagée ces derniers mois, on s'imagine que tu vois bien qui on est. Faut dire, depuis juillet, t'en as vu défiler. De la réforme ferroviaire aux fonds structurels, de l'esclavage traditionnel en Mauritanie à l'orpaillage illégal en Guyane, tu sais sur quoi on travaille, de quand date notre dernier rendez-vous chez le dentiste, qui de nous deux prend un double expresso le matin et qui prend un lait russe, à quelle heure et où on rejoint nos collègues pour aller à la cantine.

A qui en douterait, c'est sûr, ce n'est pas très agréable de savoir que tu as eu un œil sur toutes ces correspondances. Surtout, ce n'est pas très agréable de voir nos noms sur Mediapart sans même avoir été prévenues (mais ça tu n'y es pour rien).

On sait, on est juste des « assistantes parlementaires ». Mais quand même.

Bref, on ne se présente donc pas mais on voulait quand même un peu te remercier.

Déjà, parce qu'on est célèbre maintenant, jusqu'à la semaine prochaine au moins, et que dans les couloirs de ce grand Parlement, on parle de nous. Et ça, c'est la grande classe. 

Ensuite, parce que tu relances ce grand débat, celui que les écologistes ne cessent de ramener sur la table depuis des années, et que tu fais la démonstration qu'une fois encore, on n'avait pas complètement tort. Ce débat, c'est celui de la révolution numérique et de la protection des données, de la transparence en politique et du rôle des lobbys, de l'état de surveillance et des libertés individuelles, alors puisqu'on en a l'occasion, allons-y, et allons-y franchement. 

On voudrait donc d'abord te préciser un truc : la vérité, c'est qu'il n'y a rien de très confidentiel dans nos boîtes mail. Et c'est un peu normal. Oui, des lobbyistes, des ONG, des citoyens, des industries nous envoient sans cesse leurs positions sur tel ou tel dossier. Oui, nous les lisons. Oui, nous rencontrons ces gens. Mais les « documents confidentiels » auxquels tu fais référence n'ont souvent rien de tel. Les vrais secrets, ils ne sont pas au Parlement européen. 

Parmi les échanges les plus confidentiels que nous pouvons avoir, ceux sur nos stratégies de négociations, nos constitutions d'alliance, sache qu'on le fait généralement autour d'un café (un double expresso tu sais), sur le fauteuil d'un couloir. Sans doute, on pourrait s'améliorer, et on te remercie de le rappeler, mais ce n'est, à notre avis, pas le plus grave. 

Le véritable scandale, ce n'est pas que des positions transitent par emails, ni que tu puisses, toi, les intercepter, ce serait que tu démontres que ces intérêts privés nous ont détournées de notre travail : récolter les positions de chacun, dessiner une ligne politique en fonction de nos valeurs, de nos idées, et la défendre, jusqu'au bout.

Pas besoin de mail pour cela, le risque de soumission du politique aux intérêts privés n'est pas né avec internet. Mais si ça rend le démasquage plus simple, allons-y donc sans crainte.

Et de ce côté-là, nous n'avons, chez les écologistes du reste, rien à craindre. Nous perdons souvent, c'est vrai, mais nous perdons la tête haute. Le groupe des Verts a d'ailleurs été le plus actif au moment des révélations d'Edward Snowden, jusqu'à vouloir lui attribuer le prix Sakharov et ne cesse, sans succès, de demander l'arrêt des négociations avec les Etats-Unis sur le TTIP.

Tu l'auras donc compris, à part les petits mails entre deux dossiers (ceux-là, ils ont dû te faire bien rire mais tu les gardes pour toi ok ? On fera gaffe maintenant), nous n'avons pas peur de la transparence.

Nous avons fait le choix de travailler dans cette grande assemblée et de nous occuper d'affaires publiques. Nous avons fait le choix de l'engagement politique et, nous le savons, ces choix impliquent des responsabilités. La confidentialité, lorsque l'on s'occupe de dossiers législatifs, est une notion très relative, et c'est tant mieux.

Nous en venons donc au deuxième vrai scandale. Que le Parlement européen soit une passoire, soit. Mais qui est de l'autre côté ?

La plupart du temps, ce n'est pas toi, et comme tu le pointes à juste titre, dans notre cas, c'est Microsoft.

Or les écologistes se sont toujours opposés aux contrats passés entre Microsoft et le Parlement européen. Pas parce que ce système ne t'empêche pas, depuis le parc Léopold ou un café place Luxembourg, de pirater nos mails, mais parce qu'il est justement opaque. Parce que nous n'avons pas le contrôle sur l'utilisation de nos données, qui peuvent être transférées, revendues, ici et là, à ceux que nous combattons, parce que la surveillance est permise à certains (les agences de renseignements), et pas à d'autres (les citoyens).

Ce n'est donc pas la publicité de nos échanges professionnels (donc politiques) qui nous fait peur, mais leur accaparement par des intérêts privés.

La révolution numérique doit être celle de toutes et tous. Les logiques politiques d'hier ne valent plus aujourd'hui. Merci à Edward, merci aux autres. 

Dans le village-monde, le contrôle citoyen des données personnelles, la protection des libertés individuelles et de la vie privée figurent parmi les grandes batailles à venir, avec celle de la transparence de la vie politique et de la liberté d'expression.  

La révolution numérique impose une réflexion nouvelle sur l'équilibre entre secret et transparence. Si la publication des conflits d'intérêt, la déclaration des intérêts financiers des élus (et on en passe) sont indispensables, l'exercice de la démocratie ne peut se passer d'une certaine dose de confidentialité. Le secret des correspondances, la liberté d'expression sans autocensure, la protection des blogueurs dissidents, le droit individuel au cryptage des données personnelles sont autant de garanties indispensables de la souveraineté individuelle et collective.

Pour cela, les écologistes, avec les pirates, ont toujours prôné l'utilisation de logiciels libres, c'est-à-dire qui n'appartiennent à personne, et open source, c'est-à-dire où les utilisateurs ont accès aux codes. Quand tout le monde voit ce qu'il se passe, ça devient plus dur d'être malveillant. Quand tout le monde participe, ça donne aussi de meilleurs outils. Que cela commence par notre lieu de travail, quand ce dernier s'appelle le Parlement européen, serait le premier signe de notre refus de voir l'intérêt général placé dans les mains de Microsoft.

Une société de la transparence ET du respect de la vie privée est donc possible et c'est la seule solution. Dans l'ère de la révolution numérique, c'est la sécurité par la transparence qui sauvera la démocratie. Pas le secret. 

Oui au droit de regard et de critique donc, oui à la transparence des prises de positions, mais pour la confiance, pour l'ouverture. L'opacité a créé l'amertume, assurons-nous que la transparence ne suivra pas le même dessein. 

À nous donc, la jeunesse un peu geek, un peu politique, un peu engagée, de montrer aux géants de l'information que nous sommes libres.

M. le Hacker, merci encore.

On se boit un café un de ces quatre? Tu regardes nos agendas et tu bloques un créneau?

Mélanie Vogel et Sonia Rouabhi, assistantes parlementaires de l'eurodéputé Jean-Jacob Bicep (France, Verts)

----------------------

L'article de Mediapart est ici: Les mails des eurodéputés ont été piratés par un hacker

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Viols, tortures et disparitions forcées : en Iran, dans le labyrinthe de la répression
Pour les familles, l’incarcération ou la disparition d’un proche signifie souvent le début d’une longue recherche pour savoir qui le détient et son lieu de détention. Le célèbre rappeur Toomaj, dont on était sans nouvelles, risque d’être condamné à mort.
par Jean-Pierre Perrin
Journal — Outre-mer
Karine Lebon, députée : « Ce qui se passe à La Réunion n’émeut personne »
La parlementaire de gauche réunionnaise dénonce le désintérêt dont les outre-mer font l’objet, après une semaine marquée par le débat sur les soignants non vaccinés et le non-lieu possible sur le scandale du chlordécone. 
par Mathieu Dejean et Pauline Graulle
Journal
Loi « anti-squat » : le gouvernement se laisse déborder sur sa droite
En dépit de la fronde des associations de mal-logés et l’opposition de la gauche, l’Assemblée a adopté la proposition de loi sur la « protection des logements de l’occupation illicite » à l’issue d’un débat où le texte a été durci par une alliance Renaissance-Les Républicains-Rassemblement national.
par Lucie Delaporte
Journal — Asie et Océanie
Après les inondations, les traumatismes de la population du Pakistan
Depuis 2010, des chercheurs se sont intéressés aux effets dévastateurs des catastrophes naturelles, comme les inondations, sur la santé mentale des populations affectées au Pakistan. Un phénomène « à ne surtout pas prendre à la légère », alerte Asma Humayun, chercheuse et psychiatre à Islamabad.
par Nejma Brahim

La sélection du Club

Billet de blog
L’aquaculture, une promesse à ne surtout pas tenir
« D’ici 2050, il nous faudra augmenter la production mondiale de nourriture de 70% ». Sur son site web, le géant de l’élevage de saumons SalMar nous met en garde : il y a de plus en plus de bouches à nourrir sur la planète, et la production agricole « terrestre » a atteint ses limites. L'aquaculture représente-elle le seul avenir possible pour notre système alimentaire ?
par eliottwithonel
Billet de blog
Et pan ! sur la baguette française qui entre à l’Unesco
L’Unesco s’est-elle faite berner par la Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie française ? Les nutritionnistes tombent du ciel. Et le pape de la recherche sur le pain, l’Américain Steven Kaplan s’étouffe à l’annonce de ce classement qu’il juge comme une « effroyable régression ». (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement
Billet de blog
Pesticides et gras du bide
Gros ventre, panse,  brioche,  abdos Kro, bide... Autant de douceurs littéraires nous permettant de décrire l'excès de graisse visible au niveau de notre ventre ! Si sa présence peut être due à une sédentarité excessive, une forme d'obésité ou encore à une mauvaise alimentation, peut-être que les pesticides n'y sont pas non plus étrangers... Que nous dit un article récent à ce sujet ?
par Le Vagalâme
Billet de blog
La vie en rose, des fjords norvégiens au bocage breton
Le 10 décembre prochain aura lieu une journée de mobilisation contre l’installation d’une usine de production de saumons à Plouisy dans les Côtes d’Armor. L'industrie du saumon, produit très consommé en France, est très critiquée, au point que certains tentent de la réinventer totalement. Retour sur cette industrie controversée, et l'implantation de ce projet à plus de 25 kilomètres de la mer.
par theochimin