La laïcité, ça se travaille !

Pour Daniel Agacinski et Saïd Benmouffok, professeurs de philosophie, la laïcité « n’est pas la guerre mais la paix », n'est pas « une arme » mais « un pacte », pas une tradition mais « un principe politique rationnel ».

Pour Daniel Agacinski et Saïd Benmouffok, professeurs de philosophie, la laïcité « n’est pas la guerre mais la paix », n'est pas « une arme » mais « un pacte », pas une tradition mais « un principe politique rationnel ».

 



L’émotion suscitée par les assassinats commis entre les 7 et 9 janvier derniers s’est accompagnée d’un sursaut salutaire de la part d’un très grand nombre de Français, mais aussi d’une grande confusion sur la nature des réponses que la société pouvait apporter. Que répondre, non seulement à ceux qui nous attaquent, mais surtout à ceux qui, parmi les élèves de nos écoles notamment, doutent de nous et de nos principes ?

La rhétorique guerrière n’est pas une réponse, car elle minerait la République de l’intérieur. La laïcité est un élément de la réponse –précisément parce qu’elle n’est pas la guerre mais la paix. Or un contresens sur l’idée même de laïcité conduit certains à confondre sa promotion avec un combat contre le fait religieux, voire contre une religion particulière, en l’occurrence l’islam. Ceux qui se servent ainsi de la laïcité pour faire la guerre à telle ou telle religion dénaturent son sens et affaiblissent la cause laïque.

Ils la prennent pour une arme, alors que c’est un pacte – un pacte de sagesse par lequel l’État respecte les croyances et les cultes et par lequel les croyants acceptent de ne pas remettre en cause les lois de la République au nom de leurs croyances. Ainsi comprise, la laïcité est un facteur de paix civile. Le respect républicain des religions ne peut donc qu’être le même pour toutes et ne connaître aucune exception, ni négative ni positive. 

Dès lors qu’elle s’inscrit dans ce cadre, il n’y a aucune religion qui soit plus ou moins compatible qu’une autre avec une République laïque.  La prétendue « incompatibilité de l’islam et de la République » est la conviction commune des islamophobes et des intégristes. À ce titre, elle doit être combattue par tous les républicains, qu’ils soient athées, musulmans, catholiques, protestants, juifs, païens ou tout ce qu’ils voudront.

 

La laïcité n’est pas une « tradition »

Mais la laïcité ne peut assurer l’unité du peuple que si elle est promue comme un principe politique rationnel, et non pas défendue comme une « tradition » assiégée. Si elle n’était qu’une tradition, liée à notre « identité nationale », on pourrait imaginer qu’elle entre en conflit avec d’autres traditions ou identités. C’est là le sens politique de la récente pseudo-conversion laïque de l’extrême-droite. Contresens encore : la laïcité n’est ni blanche, ni catholique, elle n’oblige personne à boire du Beaujolais ou à manger du saucisson. Comprise comme un principe d’exclusion, changée en tradition identitaire, la laïcité deviendrait un instrument de division nationale. On ne peut rien imaginer de pire pour notre avenir commun.

Voilà pourquoi il faut s’en tenir à ce principe : tout ce qu’une République laïque exige des citoyens, c’est le respect des lois. Cela veut dire que, en-deçà de la loi, ce qui relève des coutumes, des modes de vie et des traditions populaires ne regarde pas la République. Cela veut dire aussi qu’elle ne reconnaît pas de communauté de croyants et qu’elle ne s’arroge pas le droit de désigner de « bons catholiques » ou de « bons musulmans ». 

 

L’avenir de la laïcité se joue à l’école

Ces confusions doivent être écartées au plus vite si l’on veut répondre efficacement aux provocations récentes de certains élèves. Les appels à la laïcité se répètent comme un slogan, d’autant plus répandu que leur contenu est flou. Le risque est grand de voir une partie de la jeunesse dire non à la laïcité, pour la même raison qui lui a fait dire « je ne suis pas Charlie » : l’assimilation de la liberté d’expression à la haine envers les musulmans. Ne nous trompons pas de diagnostic : nous avons affaire à des enfants, pleins d’ignorance et de préjugés, à l’esprit embrouillé par les réseaux sociaux. S’ils transgressent les principes élémentaires de la laïcité, c’est qu’ils les méconnaissent.

Il s’agit donc, au-delà du premier pas que constitue la « charte de la laïcité à l’école », de prendre au sérieux le projet d’une éducation à la laïcité, d’une formation des enseignants à la pédagogie de la laïcité, qui permette à l’école d’affronter ces défis. Car la cause laïque est celle du savoir, de la lutte contre une certaine forme d’ignorance qui touche une partie de la jeunesse française. Cette jeunesse qui répond aux préjugés d’autrui par des préjugés sur elle-même, et qui doit avoir d’autres choix que l’affirmation provocatrice d’une différence qui masque mal le sentiment de sa propre illégitimité dans notre pays.

Pour sortir de l’« apartheid » qui fracture la société française, nous devons mettre en œuvre d’ambitieuses politiques d'égalité et de mixités (sociales, scolaires…). Il est également temps que la nation s'unisse autour d'une réelle politique de laïcité.

 

Daniel Agacinski enseigne à l’Ecole supérieure du professorat et de l’enseignement (ESPE) de l’Académie de Versailles (Yvelines).
Saïd Benmouffok enseigne au lycée Saint-Exupéry de Mantes-la-Jolie (Yvelines) et à Sciences-Po Paris.

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