«C'est difficile à comprendre, ça parle sans arrêt d'économie»

Julian Gonthier est professeur de Sciences économiques et sociales à Istres (Bouches-du-Rhône). Il souligne le paradoxe qu'il y a à vouloir réduire l'enseignement des SES au lycée quand tant de jeunes ont besoin de connaissances en la matière pour passer des concours ou entrer dans la vie active. Témoignage.

Julian Gonthier est professeur de Sciences économiques et sociales à Istres (Bouches-du-Rhône). Il souligne le paradoxe qu'il y a à vouloir réduire l'enseignement des SES au lycée quand tant de jeunes ont besoin de connaissances en la matière pour passer des concours ou entrer dans la vie active. Témoignage.

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pave.jpgCela s'est passé ce week end, lors d'une rencontre inattendue. «Allo, bonjour. Voilà, je passe des entretiens pour des écoles de journalisme... on va m'interroger sur la réforme des retraites, sur la réforme des lycées, sur la crise, sur la dette de la Grèce... Je pourrais vous voir et échanger avec vous?»

L'échange a duré deux bonnes heures. Deux heures bien remplies, toute juste le temps de boire son café. Deux heures bouillonnantes de questionnements, de sourcils qui se plissent, de pages griffonnées à toute allure... à rebondir sur un sujet, puis un autre, à me présenter des articles «intéressants mais un peu obscurs»...

Ludivine, 22 ans, est étudiante en Master d'anglais. Après deux années de khâgne et d'hypokhâgne, elle va passer des concours pour entrer dans une école de journalisme. «Je veux être reporter, bouger, j'aime poser des questions, découvrir...»

Ludivine court après le temps; les concours approchent, et elle s'est donc lancée depuis quelques semaines dans de longues lectures sur «l'actualité, les débats actuels, l'économie, la crise...». Mais elle me prévient bien vite: «Le problème, c'est que c'est difficile à comprendre, car ça parle sans arrêt d'économie. Or au cours de ma formation (bac L, prépa Lettres, fac d'anglais), je n'en ai pas fait. Si j'avais su, j'aurais fait ES, car je vois bien mes copines qui ont fait ES, elles comprennent mieux les articles que moi, et elles sont mieux préparées pour ce concours». Quels articles? Ceux des grands quotidiens, des principaux hebdomadaires (Le Nouvel Obs, Le Point...) : ceux qui vont permettre à Ludivine de se «mettre au courant» des grands sujets du moment : «la crise financière, la Grèce, la réforme des retraites, la réforme des fonctionnaires, le chômage, l'emploi des seniors, la croissance de la Chine»...

Ludivine sait que c'est sur ces questions qu'elle va être interrogée: «On nous donne un sujet, par exemple «Que faire pour sauver la dette de la Grèce?» et on doit analyser et parler pendant 20 minutes... pff franchement c'est pas facile, on n'a pas étudié ca...» Inquiétude. «J'ai entendu qu'ils veulent enlever le chômage en seconde en SES? C'est bizarre... Qu'en pensez-vous? Ah sinon, voilà, j'ai plusieurs questions...»

D'abord l'étudiante me plante sous les yeux un article du Nouvel Obs présentant le rôle joué par les banques centrales asiatiques pour maintenir un fort excédent commercial de la Chine. Stratégie du «gagnant-gagnant» Chine-EU, compétitivité chinoise maintenue en sous-évaluant le yuan... Le dollar, lui, maintient une valeur acceptable et son hégémonie malgré les déficits jumeaux américains... «Ah super, oui je comprends mieux...euh, j'ai un autre article que je comprends pas trop....là! Ils disent que «les gouvernements doivent intervenir pour aider le problème de la dette grecque car sinon l'euro va chuter. Pourquoi?»

L'échange nécessite de nombreux détours et quelques éclaircissements : Ludivine confond déficit public et dette publique, récession et dépression, crise économique et déflation, profit et valeur ajoutée.

«Merci beaucoup, c'était bien intéressant. En fait c'est pas si compliqué, mais bon quand même les articles dans les journaux sont pas faciles à comprendre si t'es pas formé(e) en économie...»

En rentrant, j'allume la télévision. Un vif débat oppose François Hollande et Xavier Bertrand: en cinq minutes, le temps de fulminer sur l'imprécision des discours (il est par exemple frappant de constater à quel point les élites politiques ignorent, ou au mieux citent de manière très imprécise, des statistiques économiques ou sociologiques fondamentales), j'entends les mots délocalisations, valeur ajoutée, profits, entreprises, régimes de retraites, actionnaires, capitalisation...

L'exemple de Ludivine est loin d'être

* : Il est frappant de relever que le milieu patronal se plaint de la grande inculture économique de Français tout en critiquant fortement les SES.

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