A qui la mairie de Paris vend-elle Belleville ?

Des militants associatifs, des artistes et des sociologues alertent sur le danger du projet immobilier sur le quartier de Belleville porté par la Mairie de Paris. « Belleville est aujourd’hui de nouveau fragilisé, comme d’autres quartiers du Nord-Est de Paris, par un mouvement de fond qui conduit à repousser toujours davantage aux marges de la ville les plus précaires mais aussi ceux-là qui, hier encore, parvenaient tant bien que mal à s’y loger et à y mener leurs activités... ». Une pétition est en ligne. 

Des militants associatifs, des artistes et des sociologues alertent sur le danger du projet immobilier sur le quartier de Belleville porté par la Mairie de Paris. « Belleville est aujourd’hui de nouveau fragilisé, comme d’autres quartiers du Nord-Est de Paris, par un mouvement de fond qui conduit à repousser toujours davantage aux marges de la ville les plus précaires mais aussi ceux-là qui, hier encore, parvenaient tant bien que mal à s’y loger et à y mener leurs activités... ». Une pétition est en ligne. 


 

Lorsqu’on pousse la porte du 48 ou celle du 50, rue Ramponeau, juste après le commissariat du quartier de Belleville, on découvre la même grande cour pavée au charme indéniable avec ses plantes qui grimpent aux murs. De part et d’autres, les façades intérieures ont été ravalées, les ateliers en rez-de-chaussée accueillent des artistes et, vers le fond, la cour se prolonge par un coin de verdure où se cachent d’autres ateliers. C’est d’ailleurs dans un de ces derniers qu’est née l’association des Ateliers d’artistes de Belleville, en 1989. Un groupe d’étudiants de sociologie de Paris 8-Vincennes-Saint-Denis qui a travaillé sur ce quartier au premier semestre de l’année universitaire écoulée, l’avait qualifié à tort de cour « gentrifiée ». Car la cour du 48-50 rue Ramponeau ne ressemble en rien à ces micro-îlots embourgeoisés que sont la cour de Bretagne ou le Lavoir, étudiés dans le Faubourg du Temple par la géographe Anne Clerval (1).

 

Une cour qui associe des activités et de l’habitat diversifié

 

En effet, en dehors des ateliers d’artistes, cette belle cour faubourienne de la fin du XIXème siècle est composée, d’un côté, de logements en location qui appartiennent à un propriétaire privé et, de l’autre, de logements sociaux administrés depuis 1995 par l’organisme HLM Domaxis ainsi que des logements d’insertion gérés par l’association Aurore. En outre, la cour abrite également l’entreprise Grésillon, un des derniers ateliers de métallerie de Paris, qui s’étend également sur la parcelle adjacente du 37, rue Bisson. Installée à Belleville depuis 1947, la métallerie Grésillon et ses huit salariés a su renouveler son activité : elle conçoit et fabrique à la demande de particuliers, mais aussi d’architectes et d’agenceurs d’espaces, des escaliers et des rampes, des baies et des portes, des grilles et du mobilier d’appartement, de bureau ou de boutique. Ses références sont solides puisqu’elle travaille pour aussi bien pour des agences d’architecture, comme Wilmotte et associés, soucieuses d’aménager leurs propres espaces de travail avec des matériaux de qualité, des boutiques de luxe telles Paula Ka, Maje ou Bérénice ou encore des institutions publiques comme l’Assemblée Nationale ou le Louvre, pour lequel elle a conçu et réalisé du mobilier design.

 

Une parcelle signalée pour « son caractère patrimonial, culturel et paysager »


Cette cour articule donc, pour reprendre le vocabulaire des spécialistes de la ville, mixité fonctionnelle (habitat, entreprise artisanale, ateliers d’artistes) et mixité sociale (locataires HLM, locataires de logements d’insertion et locataires d’un bailleur privé), deux caractéristiques suffisamment rares dans les métropoles contemporaines pour être soulignées. De plus, son caractère faubourien est reconnu dans l’actuel PLU (Plan Local d’Urbanisme) puisque la parcelle est « signalée pour son intérêt patrimonial, culturel et paysager » et qu’elle y bénéficie du statut d’« espace libre protégé ». Cette mixité à la fois fonctionnelle et sociale tout comme son statut d’espace libre protégé au sein du PLU s’inscrivent dans l’histoire du quartier et dans celle des luttes urbaines des dernières décennies qui s’y sont déroulées. Une certaine permanence du caractère faubourien de Belleville s’y incarne sous une forme actualisée de même que l’urbanisme « à visage humain » pour lequel les habitants du quartier se sont battus de la fin des années 1980 au milieu des années 2000 aux côté de La Bellevilleuse (2), un combat qui, avec d’autres, a fortement contribué au basculement à gauche du 20e arrondissement en 1995.

 

L’éviction des activités existantes au profit d’un projet hôtelier d’envergure


Il y a quelques semaines, les occupants de la cour ont vu arriver un inconnu se présentant comme l’acquéreur de la parcelle du 48, rue Ramponeau et du 37, rue Bisson. Se prévalant d’une promesse de vente signée avec le propriétaire, la Semaest, il est arrivé en terrain conquis, demandant au gérant de la métallerie et à l’artiste présent quand ils envisageaient de quitter les lieux. Sûr de son fait, il a présenté aux occupants médusés les plans d’un projet d’auberge de jeunesse haut de gamme de 200 lits sur le modèle, a-t-il précisé, du Generator Hostel Paris, situé place du colonel Fabien, un hôtel offrant des « chambres » – le terme dortoir n’a plus cours pour ce type de « produits » – de quatre, six, huit ou dix lits mais aussi des chambres doubles avec terrasse, au « design haut de gamme » et « aux petites attentions sans supplément » à partir de 128 euros. On sait à quel point « les auberges de jeunesse suscitent la convoitise des groupes privés », pour reprendre le titre d’un article du Figaro (3), Paris étant notoirement une ville sous dotée en la matière au regard des autres grandes capitales européennes. A celle qui lui faisait remarquer que le site était occupé, l’acquéreur a signifié que la banlieue parisienne ne manquait pas de locaux vides susceptibles d’accueillir la métallerie pour un loyer avantageux.

 

Or, il s’avère que la parcelle du 48, rue Ramponeau et du 37, rue Bisson, qui totalise près de 1000 m2, a été acquise par la Semaest, une société d’économie mixte, dans le cadre du droit de préemption que la ville de Paris lui a délégué, par une délibération en date de décembre 2003 (4) en vue de mettre en œuvre une opération publique d’aménagement destinée à « favoriser le maintien et l'extension de la diversité commerciale et des activités économiques de proximité dans six quartiers de Paris ». Cette opération, nommée Vital’Quartier (5), traite de deux problématiques distinctes : la mono activité et la désertification qui concerne plus particulièrement le quartier de Belleville-Amandier dans le 20ème arrondissement. En préemptant la parcelle du 48, rue Ramponeau et du 37, rue Bisson, ce programme a effectivement permis le maintien d’une miroiterie jusqu’en août 2012, date de cessation de son activité, de la métallerie Grésillon et de deux ateliers d’artistes jusqu’à ce jour.

 

La philosophie de Vital’Quartier, détaillée dans la Convention Publique d’Aménagement, est de permettre la consolidation des activités et des commerces de proximité afin de revendre les murs à leurs occupants. A défaut, la Semaest, opérateur missionné par la ville pour réaliser cette politique, est censée les céder à la Foncière Paris Commerces, créée en 2013, afin de pérenniser les activités dont les occupants ne peuvent devenir acquéreurs au terme de l’opération qui, pour Vital’Quartier-1, est prévu en décembre 2015 (6). Or, ce n’est pas à la Foncière Paris Commerces ou à un autre opérateur foncier public susceptible de garantir le maintien des activités en place que la Semaest envisage de revendre la parcelle acquise par préemption en 2005, mais bien à un promoteur privé, la SCI Bichon (7), avec lequel elle a signé une promesse de vente. Si un des deux ateliers d’artistes a bien été revendu en 2011 à son occupante pour un montant estimé par les services des Domaines, la Semaest semble avoir eu depuis lors d’autres vues concernant le devenir de la parcelle et n’a pas fait d’offres de rachat aux autres occupants. Medhi, le sculpteur qui loue l’atelier de fond de cour, a simplement été invité par téléphone à se faire une idée de la valeur du bien qu’il occupe en s’informant lui-même sur le prix au m2 des ateliers du quartier; quant à la métallerie Grésillon, « la Semaest n’a jamais fait de proposition chiffrée : tout est resté oral et vague » indique son gérant.

 

​Le fond de la cour et la porte de la métallerie Grésillon ​Le fond de la cour et la porte de la métallerie Grésillon

 

Le peuple de Belleville redonne de la voix

 

Après avoir résisté au cours des années 1990 à une politique de rénovation urbaine faisant peu de cas de ses habitants, Belleville est aujourd’hui de nouveau fragilisé, comme d’autres quartiers du Nord-Est de Paris, par un mouvement de fond qui conduit à repousser toujours davantage aux marges de la ville les plus précaires mais aussi ceux-là qui, hier encore, parvenaient tant bien que mal à s’y loger et à y mener leurs activités et qui, aujourd’hui, sont à leur tour menacés. Les tentatives pour évincer la métallerie Grésillon et l’atelier d’artiste de la cour du 48-50 rue Ramponeau attestent que la valorisation et la spéculation immobilières des villes centres s’opèrent avec l’accord explicite ou implicite des pouvoirs publics. Ainsi au conseil d’arrondissement du 18 juin dernier, face aux vœux d’une partie de la majorité et de l’opposition demandant le maintien sur place des activités menacées la maire, Frédérique Calandra, a tenté de justifier la promesse de vente en indiquant que la Semaest devait mobiliser des fonds pour Vital’Quartier-2. Si tel est le cas, nous sommes, en outre, face à une politique publique aux limites de l’absurde puisqu’elle s’emploierait à déstabiliser des activités préalablement ciblées pour être soutenues. Face à ces tendances lourdes, observables dans toutes les capitales où le scintillement de la ville touristique et compétitive aiguise les appétits, il conviendra de suivre avec attention les travaux que la mission « Fabriquer à Paris » (pièce jointe) doit rendre début juillet.

 

En attendant, les occupants et habitants de la cour du 48-50 rue Ramponeau, rassemblés en collectif (8), ont manifesté par leur présence massive au conseil d’arrondissement qu’ils entendaient rappeler à leurs élus que ceux-ci tenaient leur mandat des électeurs et que le quartier avait déjà su, dans le passé, faire entendre la voix de ses habitants et faire revenir à la raison ceux qui envisageaient de construire Belleville sans le peuple.

 

 

Signez la pétition « Préservons Belleville et ses activités ».

 

Signataires : 

Armelle Choplin, géographe, Ecole d’Urbanisme de Paris ; Juliette Chenais, présidente des Ateliers d’Artistes de Belleville; Agnès Deboulet, sociologue et urbaniste, Université Paris 8 (9); Sonia Fayman, sociologue, Act Consultants (10); Elise Kastner, pour le Collectif Ramponeau; Claudette Lafaye, sociologue, Université Paris 8; Jean Pierre Samama et les anciens membres du C.A. de La Bellevilleuse (1989-2008).

 

(1) Anne Clerval, « Paris sans le peuple. La gentrification de la capitale », Paris, La découverte, 2013

(2) Daniel Céfaï et Claudette Lafaye, « Lieux et moments d’une mobilisation collective – Le cas d’une association de quartier », dans Céfaï D et Trom D. (dir), Les formes de l’action collective. Mobilisations dans des arènes publiques, Editions de l’EHESS, Raisons pratiques, décembre 2001, pp. 195-228; Sonia Fayman, « La Bellevilleuse ou la mise en œuvre du droit à la ville », dans Deboulet A. et Villanova R. (de), Belleville, quartier populaire ? Paris, Créaphis, 2011, p.79-92.

(3) http://www.lefigaro.fr/conso/2013/08/25/05007-20130825ARTFIG00056-les-auberges-de-jeunesse-suscitent- la-convoitise-des-groupes-prives.php ; voir également le très documenté article de StreetPress: http://www.streetpress.com/sujet/1411980344-opa-sur-les-auberges-de-jeunesses-parisiennes#

(4) DDEE73 (DU-03/221-1°)

(5) L’opération Vital’Quartier-1, mise en place en 2003, cible six quartiers distincts dont celui de Belleville- Amandier. Une opération Vital’Quartier-2 regroupant cinq autres quartiers a vu le jour en 2008 et une opération Vital’Quartier-3 est à l’étude.

(6) le site web de la Semaest (http://www.semaest.fr/nos-realisations/vital-quartier/) précise, en ces termes, le devenir des biens préemptés à la fin de l’opération « Vital’Quartier-1 » : « A terme, l'opération prévoit que la SEMAEST vende ses locaux à leurs occupants ou à la Foncière Paris Commerces, pour rembourser l'avance consentie par la Ville » ; pour une présentation de la Foncière Paris Commerces, créée à l’initiative de la ville de Paris et dont la Semaest et la Caisse des Dépôts sont les actionnaires principaux à hauteur de 95% du capital voir également sur le site de la Semaest : http://www.semaest.fr/commerces-artisanat/fonciere-paris-commerces/ et sur celui de la Foncière Paris Commerces : http://foncierepariscommerces.fr/ 

(7) La SCI Bichon est détenue par Antarès Conseil, une société uninominale basée à Vitry-sur-Seine dont le directeur est Jacques Bienvenu, et la Foncière Concorde, une société d’investissement immobilier du Groupe Terrot fondé en 1949, par Léon Gelrudin et dirigé aujourd’hui par l’un de ses petits- fils, Samuel Gelrudin.

(8) Le collectif a reçu le soutien technique d’APPUII : https://appuii.wordpress.com/

(9) Agnès Deboulet a coordonné avec Roselyne de Villanova l’ouvrage Belleville, quartier populaire ? Paris, Créaphis, 2011.

(10) Act Consultants a réalisé en 1992 une étude en trois volets sur le quartier de Belleville financée par Le Plan urbain et la Fondation Abbé Pierre. L’un de ces volets, piloté par Sonia Fayman, portait sur le tissu commercial du quartier. 

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