Billet de blog 26 nov. 2012

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La déontologie scientifique instrumentalisée

« Pour limiter les possibilités de manipulation du public, la transparence qui importe le plus est celle qui vise la méthode scientifique et ses justifications », explique Olivier Godard (CNRS, Polytechnique), entendu lundi 19 novembre par l’Opecst (Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques) au sujet de l'étude de Gilles-Eric Séralini sur la toxicité d’un maïs Monsanto.

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« Pour limiter les possibilités de manipulation du public, la transparence qui importe le plus est celle qui vise la méthode scientifique et ses justifications », explique Olivier Godard (CNRS, Polytechnique), entendu lundi 19 novembre par l’Opecst (Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques) au sujet de l'étude de Gilles-Eric Séralini sur la toxicité d’un maïs Monsanto.


Les lecteurs du quotidien Le Monde ont pu lire le 14 novembre dernier une tribune intitulée Science et conscience et signée par plus d’une centaine de chercheurs. Ce texte brandit un argument central : « Disqualifier le protocole suivi dans le cadre de cette étude revient à disqualifier du même coup les données ayant fondé les décisions d’acceptation des OGM par les experts. Il est remarquable de voir ces mêmes experts accepter (même s’ils le critiquent parfois) un protocole expérimental quand il donne des résultats qui vont dans le sens de l’acceptation d’une technique et le démolir aussi ardemment quand les résultats vont dans le sens opposé. Ceci est à notre avis totalement contraire à toute déontologie scientifique. »

Cette argumentation est fallacieuse et la déontologie scientifique est ici convoquée à bien mauvais escient ou, pour le dire autrement, les signataires de ce texte se livrent, en pleine connaissance de cause (pour ses rédacteurs) ou peut-être à leur insu (pour ses signataires), à une grave manipulation de l’opinion publique, d’autant plus qu’ils impliquent la déontologie scientifique dans la corruption de leur argumentation. Voici pourquoi.

Tout scientifique familier des tests statistiques sait que les éléments de preuve ne sont pas les mêmes selon qu'on met l'accent sur l'évitement des « faux négatifs » (cas d’effets réels non repérés par un test) ou des « faux positifs » (cas où l’on croit repérer des effets alors qu’il n’y en a pas) pour apprécier les résultats des tests. Prendre une souche de rats qui développe spontanément des tumeurs pour un test à 90 jours est pertinent et suffisamment équilibré pour avoir les meilleures chances d’éviter les « faux négatifs » sans avoir une pollution des résultats par des « faux positifs »: si on n'observe pas d'effets pathologiques significatifs ou pas d'indices significatifs que de tels effets pourraient exister, on en tire à juste titre une forte présomption d'absence d'effets. En ce cas, il est légitime de s'arrêter là.

Attention, il ne s’agit pas d’une preuve de l’absence d’effet ou d’une preuve de l’innocuité car aucun test, par construction, ne peut donner cette preuve, compte tenu des limites de tout test. La sécurité ne peut pas se définir à partir de l’idée de preuve de l’innocuité, inaccessible à un savoir scientifique toujours inachevé, et pourtant souvent utilisée comme arme rhétorique dans les demandes adressées aux pouvoirs publics.

Si on veut prolonger le même test sur deux ans, comme l’a fait l’équipe Séralini, les résultats obtenus avec cette même souche de rats sont alors envahis par les « faux positifs ». Dans le cas examiné, ces rats développent spontanément des tumeurs dans une moyenne de 50% des cas, avec un écart-type également important. Pour aboutir à la démonstration d'un effet spécifique attribuable aux substances testées, il faut alors augmenter la puissance statistique du test, c’est-à-dire concrètement la taille des échantillons et tout particulièrement la taille du groupe témoin en fonction du nombre d’hypothèses testées distribuées sur les différents groupes. C’est ce que demandaient les protocoles internationaux en matière de tests dits de long terme. C’est ce que n’a pas fait l’équipe Séralini, ce qui invalide ses interprétations. On voit que pour limiter les possibilités de manipulation du public, la transparence qui importe le plus est celle qui vise la méthode scientifique et ses justifications.

L’interprétation donnée par l’équipe Séralini à ses observations a fait l’objet d’un rejet unanime de la part des différentes agences d’expertise et d’évaluation des risques en France (Haut conseil des biotechnologies, ANSES), en Europe (Allemagne, Belgique, Autorité européenne de sécurité alimentaire) et dans le monde (Canada, Australie) mais aussi par des sociétés savantes comme la Société européenne de pathologie toxicologique. Mieux, une fois le cadre d’interprétation statistique redressé, comme l’a fait le statisticien Marc Lavielle, les résultats tendent à confirmer l’absence d’effets sanitaires significatifs dits « à long terme »… Pourtant des chercheurs, des journalistes, et même des responsables politiques qui s’ingèrent ici dans un domaine qui échappe à leurs compétences, adoptent l’étude de l’équipe Séralini comme une base solide ayant établi au moins le doute sur l’incidence sanitaire du maïs NK603, du Round-Up et, au-delà, de tous les OGM et de tous les pesticides. Ils s’appuyent sur cette publication pour demander de nouvelles études « indépendantes » et à « long terme » ainsi qu’une révision des dispositifs d’expertise. Tout se passe comme si l’équipe Séralini avait scientifiquement tort, mais politiquement raison. N’est-ce pas troublant ?

Olivier Godard, directeur de recherche au CNRS et chercheur à l’École polytechnique, est l’auteur du « Principe de précaution à l’épreuve des OGM », in A. Marciano et B. Tourrès (Ed.). Regards critiques sur le principe de précaution - le cas des OGM, Vrin, 2011, pp. 85-161.

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